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Notre classe

Centralité ouvrière

Moins de banquiers, plus d’ouvriers ! Quand l’épidémie dévoile qui sont les travailleurs essentiels

Alors que le pic de l’épidémie reste à venir, de nombreux travailleurs s’exposent quotidiennement à la maladie pour préserver leurs salaires. Une situation qui rappelle plus que jamais la centralité de ceux sans qui le monde ne pourrait pas tourner.

vendredi 10 avril

Crédit photo : Affiche du film "Entrée du personnel"

« L’économie ne doit pas s’arrêter » clament, non sans peur, les membres de la majorité. Qu’ils se rassurent, sécurité assurée ou pas pour les travailleurs, les entreprises considérées comme essentielles tournent à plein régime, quand d’autres – prenant au mot l’injonction du gouvernement – bataillent pour réouvrir ou ne pas fermer définitivement.

Ainsi fleurissent dans l’espace public des témoignages, empreints de crainte et de colère, de salariés sommés de travailler dans des conditions dangereuses pour leur santé. Pour certains, le risque d’insécurité financière, s’ils devaient quitter leur poste, fait vite oublier le risque pour leur propre santé. Certains ouvriers semblent ainsi continuer à croire qu’ils ne sont rien, à l’heure où trop de gens découvrent, maintenant seulement, qu’ils sont essentiels à la bonne marche de la société.

Insécurité sanitaire…

Patrick Lihau. Cyril Boulanger. Aicha Issadounène. Elena Mamelli [1]. Ils ont en commun d’avoir péri au travail par manque de protection face au virus. Malgré la mise en branle récente du droit du travail, l’employeur reste pourtant légalement tenu de fournir salaire et protection au salarié, moyennant la force de travail de ce dernier… Il semblerait qu’une piqûre de rappel soit nécessaire pour ces dirigeants qui n’ont finalement jamais hésité à sacrifier leurs employés pour quelques bénéfices de plus.

Le 30 mars dernier, Léa [2] est appelée par sa boite d’intérim pour travailler dans une usine réputée de poulet en Sarthe (72). Lorsqu’elle pénètre avec les quatre autres intérimaires pour se voir expliquer le travail par deux employés dans cette pièce pas plus grande que 9m², elle comprend rapidement que les mesures de distanciations sociales appliquées dans tout le pays se sont arrêtées à la porte de l’usine.

Comme cela a été dénoncé dans les entrepôts Amazon [3], la pièce qui regroupe les casiers des ouvriers est favorable à la promiscuité. Surtout lorsque l’on peut à peine passer à deux entre les rangées. Encore plus quand on enjoint Léa de partager le sien avec une collègue. Un morceau de tissu est distribué en guise de masque et les salariés rejoignent leur ligne de production.

Une vingtaine de travailleurs s’agglutinent sur deux d’entre elles. « On est tous serrés » me confie Léa. Si des plaques de plexiglas ont été posées à certains endroits pour séparer physiquement les ouvriers, d’autres postes de travail ne sont pas compatibles avec cette mesure. De même, des croix ont été disposées sur les tables du réfectoire pour espacer les gens. Mais cela n’est pas respecté.

On ne peut s’empêcher de penser que ces mesurettes ne sont là que pour faire bonne figure. Pour pouvoir mieux se défendre devant un conseil de prud’hommes par exemple. Malheureusement, la dépendance financière des ouvriers à l’égard de leur employeur les empêche parfois de contester leur propre mise en danger.

…ou insécurité financière

Étonnement, la peur la plus prégnante dans cette usine, et d’autres, n’est pas tant celle de contracter le virus mais bien celle de ne pas toucher l’intégralité de son salaire. L’insécurité financière fait rapidement oublier l’insécurité sanitaire quand, pour ces ouvriers, quelques euros de moins par mois équivaudraient à des privations de repas. « Faut travailler sinon on va être dans la merde », résume l’une d’entre elles.
C’est ce qu’illustre cet échange capté par Léa entre une nouvelle intérimaire confiant son asthme à une employé en CDI qui lui rétorque de ne surtout pas le dire à l’infirmière ou à la cheffe « car sinon ils vont te renvoyer chez toi ». C’est la même peur qui sous-tend les regrets de cette ouvrière, constatant qu’elle « commence à avoir la crève » depuis que son mari est malade : « ça fait chier, faut pas que je tombe en arrêt ».

Malgré les conditions, on continue de leur crier de faire plus vite, de faire mieux, de produire plus. Jusqu’à devoir remettre un morceau de viande tombé par terre en barquette car « c’est un beau morceau celui-là, on ne peut pas le jeter ». Le plus souvent « ils ne grognent pas » souligne Léa. Pas même quand ils remarquent que dans l’usine voisine la température de chaque ouvrier est prise à l’entrée et à la sortie de l’embauche. Mais difficile d’oser l’ouvrir quand tous les jours depuis des années - et même en période de crise sanitaire ! - on vous considère comme une simple machine exécutante.

Pourtant, à l’inverse, et à l’image des nombreuses révoltes d’ouvriers refusant de travailler sans garanties de protection, une prise de conscience commence à s’étendre dans la société, remettant en cause la pyramide de valeur des métiers.

Dis-moi quelle est ta classe, je te dirais combien de temps tu vas vivre ?

Qu’on soit bien clair, les ouvriers n’ont pas attendu le COVID-19 pour mourir du travail. Quand le ministre de l’économie clame sans prendre de risque qu’il « faut un nouveau capitalisme qui soit plus respectueux des personnes », cela sonne comme un aveu.

Il y a sept ans d’espérance de vie d’écart entre les ouvriers et les cadres. Un quart des français les plus pauvres meurent avant 62 ans, avant même de toucher leur retraite de misère. Les accidents du travail concernent 60% des ouvriers pour seulement 2% des cadres. Les suicides suivent la même dynamique [4].

La lunette grossissante de la crise sanitaire doit nous rendre dégoûtantes ces inégalités. Davantage encore quand on se rend bien compte que ces métiers mal payés, mal considérés, dangereux pour la santé sont finalement les plus essentiels à la vie d’une société. Les conseillers fiscaux manquent-ils à quelqu’un ici ? Mais quelles seraient les conditions d’hygiène si nos déchets n’étaient pas enlevés toutes les semaines par ces travailleurs en gilets jaunes ? Une étude scientifique [5] de 2010 le confirme lorsqu’elle conclut que pour un ouvrier du recyclage payé 6,10 livre sterling de l’heure, chaque livre dépensé en salaire générera 12 livres de valeur pour l’ensemble de la collectivité quand pour les banquiers d’affaires, chaque livre de valeur financière créée détruit 7 livres de valeur sociale. Les conclusions sont similaires quand on compare la valeur sociale d’un agent de nettoyage hospitalier et celle, négative, d’un cadre publicitaire.

Dans nos sociétés, la rémunération du travail n’est donc pas corrélative à son utilité ou à sa dangerosité. Alors que la récession post-crise, qui elle aussi tue, pointe le bout de son nez, l’issue réside peut-être dans la résolution de cette contradiction.

Notes :

[1] Liste non exhaustive. Voir cette carte réalisée à partir du recensement fait par le compte Twitter Accident du travail : silence des ouvriers meurent (@DuAccident)

[2] Le nom a été modifié

[3] Voir le reportage de Basta Mag

[4] Voir à ce propos les explications de Clément Viktorovitch : https://www.youtube.com/watch?v=e57BsCXQFnM

[5] Voir à ce propos l’article de Pierre Rimbert, "De la valeur ignorée des métiers"

[6] Voir à ce propos cet article intitulé "Quand l’austérité tue"




Mots-clés

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