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Politique

Patriotisme ou lutte des classes ?

Montebourg et le « patriotisme économique » : une impasse pour les travailleurs et la défense de l’emploi

A Lannion où les salariés de Nokia sont menacés par un PSE, Montebourg a choisi de débuter son tour de France aux accents de rampe de lancement pour 2022, en prônant l'alliance avec la droite et les grands patrons sous l'égide du souverainisme économique comme remède face à la crise. Une solution qui est très loin de constituer une réponse pour défendre l’emploi.

jeudi 28 janvier

Arnaud Montebourg à Lannion lundi 25 janvier. Crédit photo : Twitter @montebourg

Lundi, Arnaud Montebourg a démarré son tour de France politique en se rendant à l’usine Nokia de Lannion (Côtes d’Armor, Bretagne), où les salariés font face à un véritable massacre de l’emploi avec un PSE annoncé en juin 2020 qui prévoit la suppression 239 postes. Un plan qui a été revu à la baisse par la direction de la multinationale suite au rapport de force imposé par les salariés en lutte. Avant que le bras de fer commence, la direction prévoyait de supprimer plus de 400 emplois.

L’intervention de l’ancien ministre du Redressement Productif, devant les 200 salariés de Nokia réunis ce lundi, a consisté à proposer le rachat du site et la création d’une nouvelle entreprise. « C’est le moment de bâtir un nouvel Alcatel » a lancé l’ancien du PS, en précisant qu’un tel projet « permettrait de reprendre le contrôle des brevets, le rachat des sites Nokia, la reprise des savoir-faire et la relance des outils télécoms dans ce pays, de la conception jusqu’à la production, de manière à ce que nous soyons indépendants technologiquement ». Une perspective qui s’inscrit dans le cadre d’un programme souverainiste défendu par Arnaud Montebourg, qui n’a pas manqué au passage de faire miroiter aux salariés « quelques industriels » potentiellement intéressés dans le cadre d’« une alliance entre l’État et le privé ».

Un souverainisme « ni de droite ni de gauche », puisque c’est accompagné de Marc Le Fur et d’Olivier Marleix, deux députés LR, que l’ex-ministre socialiste s’est déplacé à Lannion. A l’image du lancement de son mouvement politique la 10 janvier dernier, baptisé L’Engagement, qui a pour ambition de rassembler les souverainistes de tout bord. « Non un mouvement classique, mais un mouvement interclassiste qui part des besoins de gens et qui va chercher très large au-delà des étiquettes, même si on part de la gauche », explique à Mediapart Valentin Przyluski, son homme de confiance.

En ce sens, Arnaud Montebourg a multiplié les rencontres et appels du pieds à de nombreux représentants de la droite traditionnelle, certains ayant joué un rôle de premier plan sous la présidence de Sarkozy, en participant activement à l’élaboration de réformes pro-patronale. C’est par exemple le cas d’Henri Guaino, avec qui il s’est entretenu dans les colonnes du Figaro afin de chercher la voie de « la réunification du pays »... Ou encore du sénateur LR Sébastien Meurant qui n’hésite à appeler à l’alliance avec le RN, et qu’Arnaud Montebourg a encore côtoyé lors d’un diner au Palais du Luxembourg toujours selon Mediapart. Récemment, c’est à un Xavier Bertrand pressenti pour être le candidat de la droite pour 2022, que l’ex-candidat aux primaires du PS a fait des appels du pied en affirmant : « Dans les Hauts-de-France, [Xavier Bertrand] a réhabilité la politique. Il y a certaines idées qu’il défend que j’approuve profondément ».

Un arc de force très large, réunissant des figures des partis de gouvernement qui ont directement organisé la mise en place d’outils facilitant les attaques contre les droits des travailleurs et dont on peine à comprendre quelle perspective ils offriraient aux travailleurs en lutte. En effet, comment se battre contre la casse sociale aux côtés de ceux-là même qui en font la promotion, à l’instar des ministres qui ont défendu, entre autre, le projet des « accords compétitivité emplois » de Nicolas Sarkozy – précurseur des APC, outil par excellence du chantage à l’emploi – et qui n’ont critiqué la Loi Travail de Manuel Valls ou la réforme des retraites d’Emmanuel Macron, que parce qu’elles n’allaient pas assez loin à leur goût. Encore aujourd’hui, Xavier Bertrand est comptable dans la région des Hauts-de-France qu’il préside, de la casse du service public ferroviaire via la privatisation des lignes régionales jusque là exploitées par la SNCF.

A ce titre, le projet d’Arnaud Montebourg est d’ailleurs loin d’avoir fait l’unanimité chez les salariés de Nokia. « Il ne m’a pas convaincu », témoigne Nicolas, ingénieur sur le site de Lannion interrogé par Le Parisien, car « quand il était au pouvoir, il a quand même laissé faire des choses qui ont contribué à la situation actuelle ». En effet, sous quinquennat de François Hollande, le ministre du Redressement Productif avait soutenu la mise en place du CICE et des allégements fiscaux qui avaient permis aux grandes entreprises de distribuer des millions aux grandes entreprises.

Par ailleurs la tentative d’Arnaud Montebourg pour tenter de concilier les intérêts du patronat français avec ceux des salariés sous l’égide de la souveraineté nationale résiste mal à l’épreuve des faits. Que dire à ce sujet des 15.000 suppressions d’emplois, dont 4.600 en France, prévus par le groupe Renault. Ou encore des 700 suppressions d’emplois chez Total sur le site de Grandpuits où les raffineurs sont en grève depuis près de quatre semaine maintenant. Alors que ces derniers mènent aujourd’hui la principale lutte contre les suppressions d’emploi dans le pays, autour du mot d’ordre de maintien des emplois et du refus de négocier la régression sociale, l’ancien ministre n’a d’ailleurs toujours pas daigné afficher son soutien aux grévistes. Serait-ce dû aux couleurs locales du groupe pétrolier « made in France » ? Une absence de prise de position qui interroge en tout cas, si tant est que l’objectif de l’ancien ministre reste la défense de l’emploi et non de mettre sur pied une simple rampe de lancement pour 2022.

Les plans de licenciements et de suppressions d’emplois y compris au sein des grandes entreprises françaises comme le groupe Accor, Renault ou Total, montrent que l’alliance entre patrons et salariés dans le cadre du patriotisme économique défendu par Arnaud Montebourg n’est qu’une illusion. En réalité, face à la crise économique dont tentent de profiter les grandes entreprises pour précariser les travailleurs et supprimer des emplois, il s’agit d’imposer l’interdiction des licenciements en construisant le rapport de force, à la base, par la grève et la coordination des salariés en lutte. A l’instar de la première pierre posée pour construire une lutte d’ensemble contre les licenciements lors de la manifestation du 23 janvier à l’appel des TUI à Paris.

Une perspective très loin des d’un quelconque patriotisme derrière lequel se cache la division de notre camp social, alors que l’exploitation n’a pas de frontières. Comme l’explique sur QG - Le Média Libre Adrien Cornet, délégué CGT à la raffinerie Total de Grandpuits en grève depuis le 4 février : « Nos intérêts et ceux des travailleurs ougandais sont les mêmes. C’est pour cela que quand on entend dire que les raffineries doivent rester en France pour assurer la « souveraineté de l’État français », on répond clairement qu’on ne se bat pas pour la souveraineté de l’État français. On se bat d’une part parce qu’on est attaqué en tant que travailleurs, et d’autre part parce qu’on est conscients que délocaliser les raffineries dans d’autres pays où les normes sociales et environnementales sont moins élevées, ça aggrave la pollution et les conditions de travail des travailleurs de ces usines-là ».




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