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Monde

Vers un conflit armé d’ampleur ?

Myanmar. La répression militaire, l’auto-défense et le rôle des armées ethniques rebelles

Le tournant répressif des militaires au Myanmar pose la question de l’auto-défense des manifestants dans un contexte où les principales armées ethniques ont déclaré leur soutien au mouvement populaire.

mercredi 31 mars

Samedi 27 mars a marqué la journée de répression la plus sanglante depuis le coup d’Etat militaire au Myanmar, le premier février dernier. Plus de 100 morts en une seule journée, un nombre énorme de blessés et d’arrestations ; depuis le coup d’Etat on dénombre au moins 510 morts dans tout le pays. Une donnée supplémentaire terrifiante : selon l’UNICEF la junte a tué au moins 35 enfants. Il est clair que les militaires ont décidé de tenter de mater le mouvement par la terreur.

Ces derniers jours ont émergé des images de milliers de personnes fuyant les grandes villes où s’abat la répression ; d’autres, notamment les populations appartenant aux minorités ethniques, ont fui ou tenté de fuir vers les pays voisins. Cependant, malgré cette répression sauvage les manifestations se poursuivent, même si elles sont moins massives qu’au début du mouvement. C’est le cas spécialement de la jeunesse étudiante et ouvrière, dans les grandes villes mais aussi dans les zones rurales. A Yangon, le principal centre urbain du pays, on a vu par exemple des barricades être érigées et les manifestants faire face à la police et à l’armée.

De ce point de vue certains manifestants commencent à s’organiser et à organiser l’auto-défense. C’est une réaction totalement légitime face aux assassinats, à la brutalité et aux humiliations des forces répressives. Ainsi, des photos et vidéos montrent des manifestants équipés de boucliers, de lance-pierres, de cocktails Molotov et mêmes d’armes artisanales. Alors que la police et l’armée répriment impunément, une réponse défensive organisée de la part des manifestants pourrait jouer un rôle déterminant pour le moral des contestataires mais aussi pour celui des troupes qui pourraient être déstabilisées.

En ce sens, il existe un autre élément que le pouvoir militaire est en train de surveiller avec inquiétude : l’attitude des organisations armées des minorités ethniques envers le mouvement. Le Myanmar est un pays qui connaît l’unes des guerres civiles les plus longues et complexes au monde. Il y a des dizaines d’armées ethniques rebelles qui livrent une lutte pouvant être très dure à des moments contre le pouvoir central. Celles-ci se trouvent généralement aux régions frontalières du pays et ont parfois été manipulées par les voisins du Myanmar pour atteindre leurs propres objectifs (c’est le cas notamment de la Chine, mais pas seulement). Certains de ces mouvements armés ont été dans un conflit ouvert avec les militaires ces dernières années mais d’autres, avant le coup d’Etat, étaient dans une dynamique de pacification et de cessez-le-feu ; certains ont même tenté d’accélérer ce cours d’apaisement avec le pouvoir militaire après le coup d’Etat. Cependant, les militaires se trouvent aujourd’hui assez isolés et sont en train de perdre des partenaires au cours de la violente répression contre les manifestants pro-démocratie.

Ce weekend en effet, alors que les militaires célébraient le « jour des forces armées », et parallèlement s’adonnaient à la pire tuerie depuis le 1er février, les forces de la branche armée de la KNU (Karen National Union) se sont emparées d’une base militaire à Hpapun, dans l’Etat de Karen à l’est du pays à la frontière avec la Thaïlande. Au préalable la KNU avait non seulement refusé de participer au défilé organisé par les militaires à l’occasion du « jour des forces armées » mais aussi déclaré son soutien au mouvement d’opposition au coup d’Etat et condamné la répression brutale. La junte pour se venger de l’offensive de la KNU a lancé plusieurs raids aériens depuis samedi tuant au moins 7 civils et poussant à l’exil vers la Thaïlande voisine plusieurs milliers de personnes. Des rapports indiquent que la Thaïlande serait en train d’expulser les réfugiés myanmarais.

L’autre armée ethnique qui s’est prononcée en faveur du mouvement est la Kachin Independence Army (KIA) au nord du pays. La KIA a lancé des assauts contre des positions de l’armée et de la police myanmaraise après que deux manifestants ont été tués lors d’une manifestation contre le coup d’Etat dans cette région frontalière avec la Chine.

Mais le véritable coup dur pour l’armée a été la déclaration de l’Arkan Army (AA) de l’Etat de Rakhine, à l’ouest du pays, où elle décidait soutenir la résistance populaire face à la répression. Cette organisation qui lutte pour une plus grande autonomie de l’Etat de Rakhine a été soumise à une forte pression de la part de l’armée entre 2018 et novembre 2020, dans un conflit qui a causé plus 200 000 déplacés. C’est ainsi qu’après le coup d’Etat l’Arkan Army a décidé d’envoyer un représentant au Conseil d’administration de l’État (organe gouvernemental des putschistes), ce qui a suscité de nombreuses critiques de la part de la population de Rakhine. C’est en ce sens que le revirement de l’AA décidant de soutenir les manifestants représente un revers important pour les militaires et accentue leur isolement au sein du pays. Plus encore, l’AA, la TNLA [Ta’ang National Liberation Army] et la MNDAA [Myanmar National Democratic Alliance Army], qui font partie d’une alliance militaire, « ont averti les militaires qu’ils collaboreraient avec d’autres organisations armées ethniques et des partisans de la démocratie pour se défendre contre la répression brutale du régime si la violence se poursuivait », selon le journal myanmarais The Irrawaddy.

Tout cela est en train d’indiquer que le coup d’Etat et surtout la résistance héroïque des jeunes, des travailleurs et travailleuses ainsi que des classes populaires en général dans les grandes villes et centres urbains semble être en train d’agir sur la lutte pour l’auto-détermination des minorités ethniques opprimées et donc sur certaines de leurs organisations. Car, comme on peut le lire sur CNN : « tout au long des années de conflit dans les jungles et les montagnes du Myanmar, les populations ethniques ont été témoins et victimes d’horribles atrocités, notamment de massacres, de viols et d’autres formes de violence sexuelle, de torture, de travail forcé et de déplacements par les forces armées, ainsi que de discriminations sanctionnées par l’État ». Ces populations savent qu’encore plus de pouvoir aux militaires signifiera plus de répression, de guerre et d’oppression.

Mais en même temps la lutte pour le droit à l’auto-détermination est en train de pousser le mouvement à aller plus loin, à ne pas se contenter simplement du retour d’un gouvernement civil et à remettre en cause tout le régime. Cela pourrait amener à poser la question de la direction de la contestation et à remettre en cause le rôle de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi. La LND a en effet gouverné aux côtés de l’armée et n’a pratiquement rien fait pour lui enlever une once de pouvoir, ni politique ni économique. Et sur la question des droits des minorités, comme dans le cas du génocide des Rohingya, Aung San Suu Kyi a été carrément une complice des militaires. Comme l’explique un activiste de Rakhine à la CNN : « pour de nombreux habitants du nord de l’État déchiré par le conflit, il n’y a guère de différence entre l’armée et le gouvernement de la LND renversé, qui a soutenu les récentes campagnes de l’armée dans l’État ». L’attitude de beaucoup de Birmans à l’égard des minorités ethniques a même changé après le coup d’Etat, créant un terrain favorable à l’action commune contre les militaires.

L’auto-défense est une question centrale et une tâche fondamentale du mouvement face à la féroce répression de la junte. Cependant, même cette tâche de préservation de la vie des contestataires doit être subordonnée aux objectifs politiques du mouvement. C’est en ce sens qu’il se pose aujourd’hui la question de la direction et de la façon de déterminer les buts de la contestation. La lutte pour l’auto-détermination des minorités ethniques peut donner en effet une certaine radicalité à la mobilisation, allant potentiellement vers une remise en cause profonde, révolutionnaire, du régime. Cependant, si la classe ouvrière, la jeunesse et les classes populaires alliés aux minorités ethniques restent derrière des directions conciliatrices avec les militaires, des secteurs capitalistes nationaux et les impérialistes, toute cette force et héroïsme pourraient être déviés vers une impasse voire une défaite démoralisante.




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