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Narita : le Notre-Dame-des-Landes japonais

Camille Münzer

Narita : le Notre-Dame-des-Landes japonais

Camille Münzer

En 1968 au Japon la « modernisation » du pays rime avec la construction d’immenses usines polluantes ainsi que de nouvelles infrastructures et avec la prolétarisation des paysans expropriés. La lutte des paysans et des étudiants japonais contre la construction de l’aéroport de Narita, immortalisée par le documentariste Yann Le Masson dans Kashima Paradise (1973), remet en cause ce modèle d’accumulation. Cet événement des « années 68 » japonaises fait écho aux luttes contemporaines contre les grands projets inutiles.

Comme le rappelle le journaliste Satoshi Kamata, le « miracle » japonais est plutôt un « mirage » : derrière le consensus apparent autour de la reconstruction du pays, « ceux d’en bas » s’élèvent contre les conséquences du modèle économique. À 60 kilomètres de Tokyo, la ville de Narita a été le théâtre de la lutte des étudiants et des paysans contre la construction du nouvel aéroport de la capitale. L’aéroport était un véritable éléphant blanc : inutilement grand et coûteux, à l’image du capitalisme japonais des années 1960. L’État pensait qu’il pourrait facilement acheter les terres des 325 familles paysannes nécessaires à la construction de l’aéroport. Pourtant, les paysans de la communauté de Sanrizuka refusent de les vendre à la préfecture. Menacés d’expropriation, ils se regroupent autour de la Ligue d’opposition à l’aéroport. Ils sont vite rejoints par les organisations étudiantes d’extrême gauche, les Zengakuren, qui s’étaient déjà mobilisées contre la guerre au Vietnam et la présence américaine au Japon.

Ce qui avait commencé comme une lutte pour la défense de la petite propriété paysanne devient un processus politique plus profond, comme l’affirme la voix off de Yann Le Masson : « À la résistance passive, avaient succédé des affrontements de plus en plus violents avec la police et les agents de la compagnie. Au réflexe apolitique du paysan attaché à sa terre, avait succédé un approfondissement de la lutte, la découverte d’une autre solidarité et d’une autre finalité ». Toutes les tendances du mouvement étudiant sont présentes à l’occupation de Narita pour soutenir les paysans. Ils ont contribué à politiser cette lutte paysanne et à en faire un symbole : « Au départ combat de forces conservatrices pour la sauvegarde de la petite propriété, elle est devenue lutte ouverte contre le pouvoir lié aux monopoles ». Des véritables forteresses avec des murs et un système de tunnels sont construits sur place. Au plus fort de la lutte, un meeting a rassemblé plus de 17 000 personnes et trois policiers anti-émeutes sont tués lors des affrontements qui ont lieu autour de la construction de l’aéroport.

Kashima paradise montre aussi que la question du lien avec les ouvriers qui construisent l’aéroport est posée par les Zengakuren. Sont-ils des ennemis, ou faut-il s’adresser à eux ? Certains ouvriers du chantier sont des travailleurs sous-traités, journaliers précaires qui dans d’autres circonstances se placeraient du côté des étudiants. Une partie des étudiants fait le choix de s’adresser à eux. Un haut parleur perché sur une tour d’une des forteresses construites déclame aux travailleurs du chantier : « Vous tous, travailleurs ! Nous n’avons à votre égard aucun ressentiment. Nous vous demandons aujourd’hui, de refuser de travailler, même si on vous l’ordonne. Nous comptons sur vous. »

Malgré la mobilisation des jeunes et des paysans, l’aéroport de Narita sera inauguré le 20 mai 1977, après une longue guerre de position entre le gouvernement et les opposants. Néanmoins, des manifestations ont eu lieu tout au long des années 1980 et jusqu’à ce jour des compagnies de policiers anti-émeutes surveillent les autoroutes qui mènent à l’aéroport à l’attente du retour des Zengakuren.

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