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Impérialisme

Néocolonialisme et patriarcat : à Mayotte, l’ARS incite les femmes à se faire stériliser

À Mayotte, depuis la fin du mois de mars, les femmes sont incitées par l’ARS à se faire « ligaturer les trompes » pour « faire face à la natalité croissante ». Une politique malthusienne profondément patriarcale et xénophobe, au service de l’impérialisme français.

Gabriella Manouchki

11 mai 2023

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Néocolonialisme et patriarcat : à Mayotte, l'ARS incite les femmes à se faire stériliser

Jean-Pierre Dalbéra

Le 24 mars dernier, un mois avant le lancement de l’opération Wuambushu, le directeur de l’Agence régionale de santé de Mayotte Olivier Brahic venu de métropole annonçait sur Mayotte la 1ère : « Je n’aime pas beaucoup ce terme mais c’est cela : on va proposer aux jeunes mères une stérilisation, en clair on leur proposera de leur ligaturer les trompes. »

Alors que l’île a enregistré un nombre de naissances record ces deux dernières années, cette mesure est présentée comme un moyen de lutter contre « la croissance démographique [qui] met à rude épreuve les structures de santé ». « L’idée, c’est que cette proposition puisse être faite au CHM (centre hospitalier de Mayotte, ndlr), dans les PMI (centres de protection maternelle et infantile, ndlr) ou par les sage-femmes du secteur libéral. C’est déjà en cours, il n’y a pas de révolution majeure  », relativise-t-il.

En présentant la forte natalité comme un problème sanitaire, l’ARS entend faire passer la stérilisation pour une politique de santé publique. Elle est d’ailleurs mise sur le même plan que « l’éducation à la santé sexuelle dès le collège ». En réalité, cette mesure malthusienne ne répond pas à la préoccupation d’un meilleur accès des habitant·es de Mayotte aux services publics, mais à une gestion coloniale profondément patriarcale et xénophobe de la santé au service des intérêts de l’État français à Mayotte.

La situation sanitaire catastrophique à Mayotte : résultat d’un état d’exception colonial propre aux territoires dits « d’outre-mer »

La situation sur l’île est celle d’une véritable urgence sanitaire, qui s’est matérialisée pendant la pandémie avec des taux de mortalité largement supérieurs à la moyenne et un nombre de décès en hausse de 27% en 2022 par rapport à l’avant Covid.

Cette situation de dégradation extrême s’explique par un véritable traitement d’exception de Mayotte par l’État français, largement hérité de la colonisation. En effet, les services de santé à Mayotte sont largement sous-financés par rapport à ceux de la métropole. À titre d’exemple, le centre hospitalier de Mayotte, regroupement des différents dispensaires créés dans les années 1970, ne bénéficie que d’un budget de 130 millions d’euros par an pour l’ensemble de l’île, quand une ville comme Lille qui compte un nombre équivalent d’habitants a un budget de plus d’un milliard d’euros. La politique de casse des services publics menée par les gouvernements successifs, ayant largement détérioré l’accès à la santé dans l’ensemble du territoire français, n’a fait que creuser davantage ce fossé inhérent au statut de territoire dit « d’outre-mer » de Mayotte qui correspond à celui accordé aux anciennes colonies françaises.

Dans ce contexte, l’état des services de périnatalité et de maternité est particulièrement alarmant. Dans les 21 centres PMI censés compléter l’unique maternité de l’île, le personnel soignant est confronté à des conditions de travail invivables, au point d’exercer régulièrement son droit de retrait. Dans le cadre d’une enquête en 2017, une sage-femme expliquait déjà : « C’est complètement aberrant. On n’a rien pour se laver les mains. Moi j’ai acheté mon savon liquide et voilà. Mais au bout d’un moment, on ne peut pas non plus gérer cet effort-là. Parce qu’on a beau se mettre en droit de retrait, personne ne fait rien. »

L’État français maintient ainsi la population de Mayotte dans des conditions de vie subalternes, dans la continuité totale de son lien colonial, privant les habitant·es d’un accès aux soins les plus élémentaires alors que 21 % se déclarent en mauvaise voire très mauvaise santé (contre 7 % en métropole) et que plus de 80% vivent sous le seuil de pauvreté.

L’incitation à la stérilisation, une politique patriarcale et xénophobe

À travers sa politique de contrôle démographique, l’État veut faire porter aux femmes la responsabilité de cette situation : si les services de santé sont débordés, ce serait parce que trop d’enfants naissent à Mayotte. En ce sens, plusieurs campagnes de « planification familiale » ont été menées à Mayotte, à l’image du slogan « 1,2, 3, bass ! » (pour « 1, 2, 3 enfants et c’est tout ! ») qui a marqué toute une génération dans les années 1990.

Aujourd’hui, l’État franchit un pas avec la stérilisation : les femmes devraient consentir à une intervention directe de l’État sur le corps, étant encouragées à renoncer à la possibilité d’avoir un enfant en recourant à un acte chirurgical définitif. Cette politique de l’ARS est en ce sens profondément patriarcale, et s’inscrit dans la continuité d’une gestion coloniale du corps des femmes « d’outre-mer » par la France.

Comme le retrace Françoise Vergès dans son ouvrage Le Ventre des femmes, pour lutter contre la « surpopulation » des territoires d’outre-mer, l’État français menait déjà dans les années 1960 et 1970 une campagne pour la stérilisation et l’avortement, alors qu’il était encore interdit en métropole. Plus largement, la stérilisation est une méthode historique de l’impérialisme, comme le rappellent les épisodes les plus sombres de l’histoire coloniale européenne, marqués par des politiques de stérilisations contraintes sur les populations colonisées au nom du « contrôle démographique » ou de la « pureté ethnique ».

Outre son objectif de réduction de la natalité, cette mesure a également un rôle symbolique particulier dans le contexte de Mayotte. Elle permet à la classe politique mahoraise et à la droite et l’extrême droite en métropole d’agiter l’un de leurs totems favoris, destiné à légitimer leurs politiques xénophobes et racistes : celui de la « femme enceinte immigrée », venue des Comores pour accoucher et élever ses enfants à Mayotte afin de « profiter » de la nationalité française et des allocations familiales.

Un récit largement démenti par les études de terrain, qui montrent que les populations qui vivent à Mayotte, de nationalité française ou non, sont en grande partie issues de l’archipel des Comores. Les habitant·es des différentes îles ont des liens familiaux et culturels inextricables, rendant la distinction entre « Mahorais » et « Comoriens » absolument artificielle.

Cette propagande xénophobe a pour objectif de justifier des politiques concrètes qui se matérialisent par une réduction toujours plus importante de l’accès aux services de santé des femmes enceintes et de leurs nouveau-nés. C’est en s’appuyant sur ce discours que le conseil départemental de Mayotte a décidé en avril dernier d’exclure les sans-papiers des centres de protection maternelle et infantile, rejetant dans la précarité la plus totale les femmes étrangères et leurs enfants, déjà privés de l’aide médicale de l’État (AME) par le régime dérogatoire en vigueur dans le 101è département français.

Cette politique s’intègre donc pleinement dans la chasse aux immigré·es comorien·nes que mène l’État français à Mayotte, dont l’opération Wuambushu est l’ultime expression. La propagande xénophobe et le symbole de la « femme enceinte comorienne » érigé en véritable bouc-émissaire a ainsi récemment connu son expression la plus violente et réactionnaire avec des mobilisations de collectifs xénophobes anti-Comoriens qui ont bloqué physiquement l’accès aux soins des sans-papiers dans des dispensaires et à l’hôpital.

Comme le souligne une enquête dans le cadre du projet européen EU Border Care : « Au croisement de politiques migratoires restrictives et d’un gouvernement patriarcal des corps des femmes, la stigmatisation des femmes enceintes sans papiers à Mayotte, considérées comme une menace pour la Nation, engendre un sous-financement continu des services de santé périnatale, maternelle et pédiatrique. » En réalité, c’est donc à l’ensemble des femmes et des habitants de Mayotte, peu importe leur nationalité, que cette politique porte atteinte.

Une politique au service des intérêts impérialistes de la France à Mayotte

Pendant que l’État incite les femmes de Mayotte à sacrifier physiquement leur possibilité d’avoir des enfants, en métropole, la droite et l’extrême droite défendent à destination des femmes blanches les « valeurs familiales traditionnelles » et des « mesures fortes pour les mères de familles », les encourageant au contraire à procréer comme on l’a vu récemment au Sénat. De la même manière, ceux qui prônent une éducation à la sexualité « dès le collège » au service d’une réduction de la natalité à Mayotte sont aussi ceux qui fustigent en métropole les dispositifs minimaux qui existent en la matière au nom de la « lutte contre le wokisme ».

Autrement dit, les femmes blanches devraient endosser leur rôle de mère comme un devoir pour la nation, mais aussi lutter contre la natalité des femmes non-blanches d’outre-mer et/ou immigrées qui les menaceraient de « grand remplacement » - un thème qui prospère sur la base de prétendues « analyses » démographiques similaires à celles mobilisées par l’État à Mayotte, et que le magazine d’extrême-droite Causeur illustrait d’ailleurs en 2021 par une image de bébés métis.

Main dans la main avec la droite et l’extrême-droite, le gouvernement qui se prétend attaché au « droit des femmes de disposer de leurs corps » mène donc une politique malthusienne, profondément patriarcale et xénophobe à Mayotte à travers l’ARS. En incitant les femmes à se faire stériliser, il révèle le statut d’exception réservé à la population de l’île au service d’un objectif partagé avec la droite et l’extrême-droite : celui de défendre les intérêts impérialistes de la France.

La politique de l’ARS autour de la stérilisation des femmes illustre la façon dont l’État français entend « résoudre » la crise sociale qui s’exprime à Mayotte : en renforçant sa mainmise sur le corps des femmes et de tous les opprimés pour leur faire payer la facture. Annoncée un mois avant l’opération Wuambushu, cette mesure vise également à alimenter le débat xénophobe et raciste sur l’immigration en incitant, sous la menace de la stérilisation, les Mahorais·es à se dresser contre leurs soeurs et leurs frères comorien·nes au nom du « contrôle démographique ».

Depuis la métropole, l’ensemble des organisations féministes, antiracistes, syndicales et politiques doivent dénoncer la politique de stérilisation menée par l’État français à Mayotte, ainsi que l’opération militaro-policière et coloniale Wuambushu qui la sous-tend.

Face aux politiques patriarcales et xénophobes du gouvernement, allié à la droite et à l’extrême droite mahoraises, il est urgent de revendiquer la régularisation de tous·tes les sans-papiers, la fin de l’ensemble des mécanismes de spoliation qui ont maintenu l’archipel des Comores dans le sous-développement, ainsi qu’un combat plus large pour une véritable auto-détermination, pour l’ensemble des colonies françaises de l’Océan indien.

Alors que l’État fait un usage à géométrie variable de nos droits suivant le cours de ses intérêts, en France comme à Mayotte, imposer un véritable droit des femmes à disposer de leurs corps implique une lutte sans merci contre l’impérialisme.


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