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Politique

Petit deal entre Macron, Salvini et Draghi

Non à l’extradition des sept militant.e.s italiens !

Portes défoncées à six heures du matin, à Paris et en banlieue. « Sept anciens terroristes rouges » arrêtés, mercredi, titre la presse italienne. Macron a donné son accord de principe à Rome pour les faire extrader, et quand bien même les faits pour lesquels ils ont été condamnés sont parfois vieux d’un demi-siècle.

mercredi 28 avril

Crédits photo : AFP, Manifestation contre l’extradition de Marina Petrella, ex-membre des Brigades rouges, le 11 juin 2008 à Paris

Une opération de police comme on n’en faisait plus depuis un certain temps, à grand renfort d’articles et de reportages des deux côtés des Alpes. Ou, plutôt, une « opération de vengeance » commanditée par l’ancien argentier en chef de la BCE, Mario Draghi, actuellement à la tête d’un gouvernement de coalition qui va du Parti Démocrate italien à l’extrême droite de Matteo Salvini, et validée par Emmanuel Macron, qui n’en finit plus de faire des appels du pied à son électorat de droite. Les personnes arrêtées ? Sept anciens militants et militantes d’extrême gauche italiens réfugiés en France depuis plus de trente ans, âgés, aujourd’hui, de 63 à 78 ans et contre qui pèsent des condamnations pour des faits qui remontent, parfois, à 1972.

Le retour du « mai rampant »

Mais l’État italien a la mémoire longue de la bourgeoisie. Entre la fin des années 1960 et jusqu’au début des années 1980, la péninsule connaît un processus d’intense conflictualité sociale et ouvrière qui déborde le cadre habituel, remet en cause les structures politiques et syndicales qui, à gauche, ont cornaqué jusqu’alors le monde du travail et la jeunesse, et qui, de façon tendancielle, défie sérieusement, dans les quartiers, dans les universités et, surtout, dans les usines, l’ordre capitaliste co-garanti par la Démocratie Chrétienne, le PS italien et le PC. Ce sont leurs héritiers qui sont, aujourd’hui, au pouvoir en Italie, sous des étiquettes différentes.

A l’époque ce « mai 68 » italien qui a duré plus d’une décennie est fait de manifestations de rue, de mobilisations sociales et d’une succession de grèves ouvrières qui secouent l’ensemble du pays, du Nord au Sud, à commencer par les principales entreprises italiennes. La séquence est aussi marquée par l’émergence d’une multitude de groupes et de courants d’extrême gauche, liés à l’ensemble de ce processus social et qui s’opposent au modérantisme et à la tiédeur de la gauche institutionnelle, du PC et de leurs relais syndicaux. Pour faire face à ce « mai rampant », l’État italien ne recule ni devant les provocations, ni les violences ni les attentats auxquels participent les forces de répression, les services secrets mais également des factieux ou des nostalgiques de Mussolini qui leur sont liés. C’est ainsi que certains, à l’extrême gauche, font le choix de répondre coup pour coup et de cibler, à leur tour, patrons, policiers, militaires, fascistes et autres représentants du pouvoir. Le phénomène est loin d’être aussi marginal que dans d’autres pays d’Europe occidentale au cours de la même période – on songera, par exemple, à Action Directe, en France, ou à la Fraction Armée Rouge, en Allemagne de l’Ouest. En Italie, il englobe une fraction non négligeable du mouvement social de l’époque comme en témoigne les milliers de condamnations prononcées dans les années 1980 contre le « terrorisme rouge ». Plusieurs centaines de militants, alors, sont contraints à l’exil et se réfugient, pour nombre d’entre eux, en France.

Qui sont les militants et militantes arrêtés ?

Parmi ces militants et militants se trouvent celles et ceux qui ont été arrêtés, mercredi matin, à l’aube : Giovanni Alimonti, aujourd’hui 66 ans, ancien militant des Brigades Rouges (BR), condamné à 11 ans de prison (la peine a été confirmée en 2008) pour des faits remontant à 1982, pour les plus récents, Enzo Calvitti, 66 ans lui aussi, et également ancien militant des BR, condamné à près de 19 ans de prison ; Roberta Capella, elle aussi ex-BR, condamnée à la perpétuité pour des faits remontant à 1981, pour les plus récents ; Narciso Manenti, 64 ans, ancien activiste des Noyaux Armés Contrepouvoir territorial (NAC), condamné à la perpétuité (le dernier procès remonte à 1986) ; Marina Petrella, 67 ans, ancienne brigadiste (BR), condamnée à la perpétuité, déjà menacée d’extradition en 2008 (sur quoi Sarkozy avait finalement dû céder, en raison de la solidarité qui, alors, s’était mise en mouvement) ; Giorgio Pietrostefani, le plus connu en Italie, 78 ans aujourd’hui, co-fondateur de Lotta Continua et condamné à 14 ans de prison pour sa participation, qu’il a toujours contestée, à l’exécution du commissaire Calabresi, en 1972 ; Sergio Tornaghi, enfin, 63 ans, ancien brigadiste, condamné à la perpétuité. Raffaele Ventura (ancien cadre des Formations Communistes Combattantes), Maurizio Di Marzo (ancien militant des BR) et Luigi Bergamin (ancien dirigeant des Prolétaires Armés pour le Communisme), qui eux aussi figuraient sur la liste des personnes à interpeller dans le cadre de l’opération « Ombre Rosse » menée conjointement par les services italiens et la police française ont réussi à échapper à coup de filet.

L’acharnement de l’Etat italien et sa réécriture de l’histoire

Parmi les faits qui sont reprochés à ces militants et pour lesquels ils ont été condamnés dans des procès souvent bâclés, à charge ou tout simplement montés de toutes pièces, il y a également des exécutions de membres des forces de répression ou de fonctionnaires entre la fin des années 1970 et le début des années 1980. Ces « crimes de sang », mis en avant dans la presse française pour justifier les arrestations de mercredi, n’auraient pas été couverts par la « doctrine Mitterrand », à savoir l’accueil d’anciens militants italiens réfugiés en France pour leurs activités politiques passée. Les gouvernements successifs ont, peu ou prou, respecté cette « doctrine », à quelques exceptions près jusqu’à aujourd’hui, en refusant de les extrader.

Peu importe, pour la « justice italienne », que certains des militants arrêtés mercredi contestent leur participation ou clament leur innocence, le temps qui s’est écoulé entre les faits, que d’autres reconnaissent, la tenue des procès et aujourd’hui, ou encore le fait que certaines, parmi les personnes interpellées mercredi, à l’instar de Pietrostefani ou Petrella, sont gravement malades. Le débat autour des choix stratégiques, politico-militaires, des formations au sein desquelles ont milité les anciens militants arrêtés mercredi matin, ayant opté, il y a quarante ans, pour des niveaux d’affrontement en lien avec le contexte de conflictualité sociale mais parfois en décrochages avec les luttes elles-mêmes ou en substitution de ses dernières, dépasse le cadre de cet article. Ce n’est pas ce qui intéresse, de toute façon, les gros titres de la presse italienne et française. En les arrêtant Rome entend réaffirmer plusieurs choses : d’un côté les exhiber comme des « trophées de chasse », comme cela a déjà été fait par Salvini avec Cesare Battisti, renforcer la cohésion d’une coalition hétéroclite qui se trouve au gouvernement mais qui est unie dès lors qu’il faut procéder à des coups tordus contre le monde du travail, faire des cadeaux aux patrons et de la démagogie anti-immigrés et, enfin, continuer à maquiller l’histoire. L’enjeu, ici, est de taille. Il s’agit de consolider, dans la « mémoire nationale », l’idée selon laquelle les années 1970 ont été celles d’un affrontement entre la « démocratie » et les « terroristes rouges ». Ce faisant, la bourgeoisie et les médias à son service oblitèrent de ce récit reconstruit tout ce qui a fait les caractéristiques révolutionnaires du « mai rampant », dans les usines et dans la société, et qui a pu menacer l’ordre patronal. La peur de la bourgeoisie, à l’époque, est à la mesure de l’acharnement dont elle continue à faire preuve, aujourd’hui, pour faire disparaître toutes les traces de ce passé et faire mourir en prison celles et ceux qui l’ont défiée, dans la rue et les usines, il y a cinquante ans.

Macron, supplétif de la police italienne

De son côté, Macron, répond, en inversant les rôles, à la « circulaire Jules Favre » de mai 1871, à travers laquelle les autorités versaillaises exigeaient aux pays où s’étaient réfugiés les Communards, après la défaite de la Commune, de les extrader pour pouvoir les condamner à la peine capitale, au bagne ou à la prison. La bourgeoisie française s’était cependant révélée, à l’époque, moins revancharde que l’Etat italien, tout au long de ces années, puisqu’elle avait fini par amnistier, en 1880, tous les Communards condamnés. Un demi-siècle après les faits, pour les faits qui nous intéressent, la bourgeoisie italienne veut voir toutes celles et ceux qui ont eu l’audace de défier son autorité derrière les barreaux. Et Macron enfile, à sa manière, les habits de Monsieur Thiers, une façon toute particulière de rendre service au gouvernement italien et de célébrer les 150 ans de la Semaine Sanglante.

Non à l’extradition de Giovanni, Enzo, Roberta, Narciso, Marina, Giorgio et Sergio !

Alimonti, Calvitti, Capelli, Manenti, Petrella, Pietrostefani et Tornaghi risquent, après leur garde-à-vue, d’être extradés en Italie où ils seront incarcérés directement. Pendant ce temps, la police continue à rechercher activement Ventura, Di Marzio et Bergamin, qui lui ont échappé mercredi. Par ailleurs, Rome a remis à Paris une liste de 200 noms d’anciens militants recherchés dans la péninsule et qui se trouveraient en France. La rafle de mercredi pourrait donc être le premier acte d’un nouveau tour-de-vis policier extrêmement grave, qui s’inscrit dans la droite ligne de la collaboration, entre autres, de Paris et Madrid dans la chasse aux militants de la gauche indépendantiste basque, ainsi que du renforcement du carcan liberticide que Macron, dans la droite ligne de Hollande, impose depuis le début de sa présidence.

Si les États et les gouvernements de France et d’Italie se félicitent, aujourd’hui, de cette « collaboration nouvelle pour l’Europe », dans le cadre de « nouvelles menaces terroristes qui pèsent sur nos sociétés », les organisations du mouvement ouvrier, politiques et syndicales, ne peuvent rester les bras-croisés face à ce nouveau coup de boutoir contre le droit d’asile. A l’inverse nous devons toutes et tous, de concert, réaffirmer les principes élémentaires de solidarité et d’internationalisme qui font toute notre histoire et exiger la suspension de l’extradition et l’arrêt des poursuites qui pèsent contre les militantes et militants italiens, basques, turcs, kurdes, colombiens et d’autres pays, aujourd’hui réfugiés en France. En 2008, au moment où elle avait été arrêtée une première fois, c’est la mobilisation de toutes et tous et la solidarité de nos organisations qui avaient empêché, après un an d’incarcération, l’extradition de Marina Petrella vers l’Italie. Ce recul que nous avons su imposer, il y a treize ans à Sarkozy, nous devons l’imposer, à nouveau, à Macron et à son gouvernement.




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