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Jeunesse

Coup de gueule d'une lycéenne

« On est 37 par classe, avec des parvis bondés c’est criminel de nous faire reprendre ! »

Jeanne est en classe de terminale dans un lycée de Montpellier. Cette dernière dénonce la décision criminelle prise par le gouvernement concernant la réouverture des écoles ainsi que l'hypocrisie de ce dernier. Non, cette reprise précipitée et impréparée ne se fait pas par soucis de résorber les inégalités mais bien pour que « les parents retournent bosser pour faire tourner l'économie ».

jeudi 16 avril

Révolution Permanente : Quelle est ta réaction face à la réouverture des écoles le 11 mai ?

Jeanne :  Tout d’abord, je me perds un peu dans les infos... Macron a annoncé lundi soir cette réouverture des écoles. Mardi, Blanquer a déclaré qu’ils seraient « souples » et que ce retour ne serait pas obligatoire. Aujourd’hui j’ai entendu que ça serait obligatoire... Dans tous les cas ça me scandalise ! Je ne comprends pas pourquoi on nous fait reprendre les cours alors qu’on interdit les rassemblements de 100 personnes. Je ne comprends pas pourquoi on nous fait rentrer nous et pas les étudiants. Je ne sais pas si les gens ont déjà vu des parvis de lycées, mais c’est cinq fois pire qu’une salle de cinéma. On est collé les uns aux autres. J’estime que c’est criminel de nous faire reprendre les cours.

RP : Te sens-tu en sécurité de reprendre les cours le 11 mai ?

Jeanne :  Personnellement je n’ai pas de personnes fragiles autour de moi donc on va dire que je n’ai pas trop peur pour moi ou ma famille. Mais j’ai peur pour les autres. Je crains de pouvoir être porteuse saine et de le refiler le virus à des camarades... Pour moi, c’est ça le gros problème : un risque de contagion général. Puis il faut vraiment comprendre que respecter tous les gestes barrières dans nos lycées, comme les 1 mètres de distance, c’est impossible. Et concernant les masques ? Déjà qu’il n’y en a pas pour les soignants, alors que c’est la base, j’imagine que nous n’en aurons pas. Dans ma classe, on est 38. En philo, on se retrouve dans un tout petit amphi faits pour les BTS et on est tous collés les uns les autres.

RP : Macron légitime cette ré ouverture des écoles par soucis de résorber les inégalités et les élèves en difficulté face à l’école à distance. Qu’en penses-tu ?

Jeanne : Je crois que c’est le compte Instagram le « Micro rouge » qui disait ceci « Nos salles de classes ne sont pas des garderies ». C’est tout à fait ça. La réalité c’est qu’ils le gouvernement ? poussent à la ré-ouverture des écoles, comme ça les parents peuvent retourner bosser et l’économie peut continuer à tourner. Les étudiants et étudiantes qui savent se garder seuls ne reprendront d’ailleurs pas les cours.

Leur argument est hypocrite selon moi. Je n’y crois pas du tout. Depuis que le confinement a commencé, on nous dit non que la continuité pédagogique c’est super. On dit aux enseignants « Merci, c’est grâce à vous que la continuité pédagogique marche », alors que d’habitude on leur crache dessus... La rectrice a même envoyé une lettre par l’ENT, avec beaucoup d’hypocrisie : « Bravo à vous et votre courage pour vous être donné à fond pendant ce confinement à travers la continuité pédagogique ». Ils n’ont donc pas arrêté de nous vendre que la continuité pédagogique fonctionnait, alors pourquoi tout d’un coup ça ne marche plus ? Ce n’est pas crédible. C’est juste que ré ouvrir les écoles ça les arrange économiquement.

De plus, ça me choque que d’un côté la police réprime, jusqu’à tuer des gens parce qu’ils sortent de chez eux en cette période de confinement. Et que de l’autre côté, quand monsieur Macron le décide, on oblige nos parents à aller au travail et nous à reprendre l’école, nous faisant prendre des risques dans les deux cas.

RP : Tu parlais justement de continuité pédagogique, comment l’as-tu vécu ? Qu’est ce que tu en penses ?

Jeanne :  La continuité pédagogique ça ne marche pas. Les trois semaines de cours à distance que j’ai eu ont été horribles pour moi. Déjà, on a été constamment dans l’incertitude. Concernant le bac tout d’abord. Ils ont attendu nos vacances pour nous dire qu’on le passerait finalement en contrôle continu. En attendant on a bossé trois semaines pour préparer les épreuves écrites, pour rien.

Concernant la continuité pédagogique, nos profs ont pété un plomb face à ce casse tête. Et je vois que ce n’est pas juste le cas de mes profs. Des amis à moi d’autres villes racontent la même chose. Dans les faits ça a été très compliqué pour nous tous de gérer ces cours à distance. Nous, élèves, nous sommes retrouvé à jongler entre les différentes plateformes, ne sachant pas comment s’y retrouver. Et je ne jette pas la pierre aux profs, ils ont fait comme ils pouvaient. Mais chacun y allait de son devoir à rendre, de ses ressources, qui pouvaient être intéressantes mais qui sonnaient comme énième chose à voir, faire, écouter... On a dû aller chercher des ressources sur discord, d’autres sur Pronote, ou bien sur l’ENT, Google docs, dans nos boîtes mails... Même sur skype ou zoom pour certains cours virtuels..

Et tout ça avec Parcoursup à gérer en même temps,ce qui a été très compliqué J’avais quelques évaluations à rendre pendant le confinement, mais avec le dossier à remplir et les lettres à rendre, j’ai raté les deadlines. En plus de tout ça, on avait près de 17h de cours virtuels à suivre par semaine. Et si certains profs nous ont aidé dans les démarches, ça n’a pas été toujours le cas. J’ai eu la chance d’avoir mes parents pour relire mes lettres etc, mais je sais très bien que ce n’est pas le cas de tout le monde. J’ai des amis qui doivent faire les « profs » d’histoire, de français, etc. pour leurs petits frères et sœurs, donc comment faire ?

RP : Comment vois-tu cette reprise du point de vue des cours ? Appréhendes-tu ?

Jeanne :  Moi, si ce n’est pas obligatoire, je ne suis pas sûre d’y aller. Parce que j’appréhende vraiment ce moment là. Ça me fait peur. D’autant plus que nous, les terminales, on va rentrer une semaine avant les résultats de Parcoursup. On aura donc toute cette pression d’une part, et on risque d’avoir à rattraper tous les contrôles qu’on a pas fait en cette période de confinement. Je sais qu’il y a besoin de notes, pour le troisième trimestre. D’autant plus du fait que le bac s’obtiendra en contrôle continu. C’est un fait. Donc j’appréhende énormément car il faudra beaucoup travailler, probablement deux fois plus que dans notre scolarité toute entière.

RP : Selon toi, comment aurait dû se passer la fin d’année ?

Jeanne : Au niveau des cours, on aurait dû arrêter et ne reprendre qu’en septembre. On ne doit pas nous faire prendre de risques.

RP : Selon toi, la crise est t-elle bien gérée dans l’éducation nationale ?

Jeanne :  Je crois que c’est Castaner qui a dit qu’il était interdit de dire que cela a été mal géré. Certes le milieu de l’éducation n’a pas été le plus mal géré. C’est la santé qui gagne tous les records. Mais comme tous les milieux, cela a été super mal organisé selon moi. Vu le nombre de personnes qui travaillent dans leurs ministères, les moyens dont ils disposent, qu’est ce qu’ils foutent ? A quoi s’amusent-ils ?

Et puis, ils ont un discours tellement hypocrite vis à vis de toutes ces professions qui n’ont cessé de se mobiliser contre leurs politiques ces derniers mois. Il y a encore quelques mois, on nous envoyait les CRS quand on ouvrait notre gueule. Ils gazaient notamment les profs et les soignants. Et aujourd’hui ce sont les supers héros de la nation. Mais à part de jolis mots, que fait le gouvernement pour les aider à gérer la situation ? Comme je disais, les soignants n’ont toujours pas, aujourd’hui, le nombre minimum suffisant de masques, c’est inadmissible ! A part des discours, ils n’accordent toujours pas de la valeur aux personnes et à leur travail.

Blanquer, lui, dit qu’il nous écoute, qu’il parle avec les syndicats. Mais je sais pas à qui il parle. Je n’ai pas l’impression qu’on soit plus écouté que d’habitude, qu’il s’agisse des élèves ou les enseignants. La manière dont il prend les décisions est floue, incompréhensible et très lente ; c’est grâce aux profs, aux initiatives solidaires et collectives que tout cela tient, certainement pas grâce à l’Etat.

Pour finir, je me demande comment on peut réussir à travailler dans ce contexte là. Plusieurs personnes sont mortes suite à des contrôles et interpellations de la police, c’est choquant. J’espère qu’au niveau des lycéens et des étudiants, on va se réveiller. Qu’après la crise sanitaire, on ne va pas juste reprendre notre vie comme avant. Parce que des choses super grave se sont passés et qu’il ne faut pas oublier. Personnellement je ne vais pas oublier. Et j’espère qu’on ne va pas privilégier un retour à la normale. C’est le moment de donner du temps pour remettre en cause ce système et militer..




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