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Photographie

« On est là » : l’ouvrage photo qui sublime les Gilets Jaunes. Interview avec Serge D’Ignazio

Depuis le 17 novembre 2018, Serge D'Ignazio a battu le pavé chaque samedi, son appareil photo chevillé au corps, pour ne perdre aucun instant de ce mouvement qui a su faire trembler l'Elysée. Son travail prend chair aujourd'hui dans un ouvrage regroupant 150 clichés noir et blanc, aux Editions Adespote. A découvrir sans tarder.

jeudi 24 septembre

Serge d’Ignazio a accompagné chaque samedi de mobilisation des Gilets Jaunes par des centaines de photos, saisissant avec le talent d’un photoreporter passionné tout ce que ce combat de classe intrépide a pu recouper en émotions, en détermination et en face-à-face... immortalisant le courage de ceux qui n’ont plus rien à perdre, face à une répression policière sans pitié. Son camp il l’a choisi, et son parti-pris il l’assume clairement : « M’identifier aux femmes et aux hommes en lutte c’est indéniable », nous confie-t-il dans cette interview exclusive. Cet ouvrage en noir et blanc, mariant 150 photographies sublimes avec une dizaine de textes poignants, sort des presses en cette rentrée comme un cadeau pour tous ceux qui ont manifesté leur colère parfois au péril de leurs vies, et qui deux ans plus tard n’ont de cesse de crier « On est là ! »

Révolution Permanente : Dans la préface de l’ouvrage, le journaliste Antoine Peillon affirme que tu « n’as cessé d’aligner [ta] conscience, [ton] œil et [ton] cœur », en référence à cette définition poétique du travail de photojournaliste par Henri Cartier-Bresson. En quoi te reconnais-tu dans cette phrase ?

Serge D’Ignazio : « Je tiens à remercier Antoine Peillon, sans qui cet ouvrage n’existerait pas. J’essaie très modestement de mettre en adéquation mes idées, mon engagement dans toutes les luttes sociales, par le truchement de la photographie. Mais rien d’original dans ma démarche, déjà en 1932, on pouvait lire le slogan suivant : « Notre appareil photo est une arme ! Devenez photographes ouvriers » lors d’une manifestation à Planitz en Allemagne ».

RP : Tu as été longtemps ouvrier dans une usine aéronautique, et dans tes photos on sent un parti-pris, on te sent comme immergé dans la masse des manifestants, face à un camp clairement identifié, cuirassé...

S : « Et je revendique ce parti-pris. M’identifier aux femmes et aux hommes en lutte c’est indéniable, j’ai un ancrage ’lutte de classe’. Il y a des réflexes, des principes de classe que l’on n’oublie pas. Même si je n’adhère pas entièrement à tous les mots. »

RP : Je crois que tu n’as pas manqué un seul acte de Gilets Jaunes depuis le 17 nombre 2018, comment expliques-tu cette détermination, cet acharnement à photographier chaque manifestation, cette rigueur et cette réactivité admirable à être « toujours là » ?

S : « De mémoire, j’ai du manquer 3 actes, mais je suis aussi allé deux fois à Nantes pour Steve Maia Caniço. Acharnement… non, détermination oui, cela me semble normal, des gens en lutte, je réponds présent. Présent pour les hospitaliers, présent pour les cheminots, présent pour les sans-papiers, etc. Mais là encore rien d’extraordinaire, il existe des milliers de personnes qui militent pour une cause, cela s’appelle la fraternité, l’engagement, pour certains améliorer son quotidien, pour d’autres changer la société. Un certain Bertolt Brecht a très bien résumé cela : ’Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu’. J’ai aussi photographié les manifestations policières, mais là en toute honnêteté, je n’étais pas à l’aise. Certaines réflexions m’ont laissé dubitatif sur cette fameuse police républicaine au service de la population ! »

RP : En plus des milliers de photos publiées sur la toile, pourquoi était-ce important pour toi de publier cet ouvrage de synthèse, d’en revenir au papier ?

S : « Au début, je n’imaginais pas faire un ouvrage de photographie, et puis la rencontre avec Antoine Peillon, Yannick Kergoat et Emmanuelle Jay des éditions Adespote, m’ont persuadé de faire un livre. Et souvent dans les manif, ’alors bientôt un livre ?’ Je ne connaissais personne dans le milieu de l’édition donc cela me semblait inimaginable, et puis voilà le livre est là ! Suite à un énorme travail de sélection et de mise en conformité par Yannick et Emmanuelle, pour une impression de qualité. Et puis je suis très ’livre Papier’, j’aime tourner les pages, sentir la texture du papier, une belle reliure...

RP : Tu es un photographe extrêmement « généreux » : à chaque manif ce sont des centaines de photos que tu offres aux manifestants, et même aux médias militants sans forcément demander de rétribution : peut-on parler d’une démarche militante ?

S : « Généreux, je ne sais pas, mais si ces photographies sont de moi, j’ai l’impression qu’elles ne m ‘appartiennent pas réellement, elles sont aux personnes que je photographie. C’est aussi pour cela que les droits d’auteur du livre seront versés à la Ligue des droits de l’Homme. J’ai la chance et le privilège d’être un amateur, je n’ai de compte à rendre à personne, je ne suis pas lié à une agence ou à une ligne éditoriale. C’est simple, je photographie ce que je veux sans soucis de carrière ou de rémunération. Malheureusement, certains pigistes photographes prennent beaucoup de risque, pour une pige ou un salaire de misère. C’est réellement un problème pour le photojournalisme.

Une démarche militante, sans aucun doute. C’est ma façon de témoigner, de partager, de laisser une trace, une toute petite trace, raison il faut savoir garder. D’autres photographes ont réalisé aussi des reportages d’une très grande intensité. Je pense particulièrement à Brice Le Gall, Jean Grody et Marie-Anne Gongora-Ristroph, Jean-Michel Bécognée, le collectif Plein le dos... ils ont édité de très beaux ouvrages sur le mouvement des Gilets Jaunes. Signalons aussi le livre d’Yves Monteil, pas directement sur les GJ mais sur la ZAD de Nantes. Ces ouvrages ne se concurrencent pas, bien au contraire, ils se complètent parfaitement. »

RP : Depuis plusieurs années on voit la liberté de la presse attaquée : arrestations et agressions de journalistes, volonté d’imposer le floutage des visages de policiers, et tout récemment ce nouveau « schéma national du maintien de l’ordre »... as-tu vécu des intimidations policières sur le terrain, et quel est ton regard sur cette dérive ?

S : « Je ne suis pas journaliste, pas de carte de presse, dans aucune agence photographique... il m’est difficile de répondre à la place des professionnels. Pour moi comme pour beaucoup de photographes mais aussi des preneurs de vidéos, la pression policière se fait plus pressante. Des intimidations, des remarques, des injures, des coup de tonfas ’en passant’, des regards menaçants, des fouilles au corps, des gardes à vues, des confiscation de matériels, etc. Mais les plus menacés, les plus blessés dans leurs chairs et financièrement (amende de 135 euros à répétition), ce sont sans commune mesure les manifestantes et les manifestants. Une dérive, je ne sais pas, mais une chose est sûre, la police est une arme de classe contre les travailleurs et plus particulièrement contre les manifestants G.J. »

RP : Tu participeras le 2 octobre à un débat autour de la projection du dernier film de David Dufresne, qui montre et questionne les violences policières. En quoi est-ce important pour toi d’alimenter la réflexion sur cette question ?

S : « Nous serons deux : Yannick Kergoat , co-réalisateur du film ’Les nouveaux chiens de garde’ et responsable avec Emmanuelle Jay des éditions Adespote, et moi-même. A cette occasion seront projetées quelques unes des photographies du livre, et il sera possible de l’acheter à la sortie.

Il est toujours important d’avoir une réflexion sur la police, le maintien de l’ordre : à quoi sert réellement la police ? Pour le bénéfice de qui ? Une police de classe ? Police républicaine ou gardienne de l’ordre bourgeois ? etc. Et le film de David Dufresne offre une formidable opportunité pour entamer cette réflexion. »

RP : Merci à toi pour cet ouvrage et cette interview. Un mot de la fin ?

S : « Je tiens aussi à souligner la dizaine de textes qui parsème le livre et à remercier leurs auteurs. Ces textes sont poignants, sincères et d’une grande qualité. Une mention spéciale à Victor Hugo pour le texte final. »

Un immense merci à Serge pour ses photos qui illustrent bon nombre de nos articles.

Agenda :

- Vendredi 25 septembre à 19h30
Lancement de "On est là" en présence de Serge d’Ignazio à la librairie Le Monte-en-l’air, 71 rue de Ménilmontant - 75020 Paris

- Vendredi 2 octobre à 20h
Projection-Débat Un pays qui se tient sage et débat avec Serge D’Ignazio et Yannick Kergoat, au Cinéma Les 3 Luxembourg, 67 rue Monsieur Le Prince - 75006 Paris




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