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Politique

Procès France Télécom

« On ne va pas faire dans la dentelle ». Au tribunal, la brutalité des dirigeants de France Télécom

Au neuvième jour du procès contre les dirigeants de France Télécom, la révélation de discours tenus en 2006 souligne la brutalité et le cynisme de la stratégie défendue à l’époque au nom de la restructuration de l’entreprise.

mardi 21 mai

Crédit photo : Eric Piermont/AFP
 
Après le tournant libéral des années 1980, de nombreuses entreprises qui étaient jusqu’ici des monopoles d’Etat se voient privatisées et démantelées, l’objectif étant de « faire face à la concurrence internationale ». Les entreprises publiques qui gèrent les télécommunications : la poste et France Télécom, s’ouvrent aux marchés financiers et font leur entrée en Bourse dans les années 1990, soumettant ainsi les travailleurs à la pression croissante des marchés financiers. 
 
Afin de transformer l’entreprise, le plan « NEXT », (nouvelles expérience de management) est mis en place à la fin des années 2000 dans le but de réduire les coûts salariaux de 10%, représentant la suppression de 22 000 postes. Toutes les méthodes sont alors autorisées par les managers pour provoquer des « départs naturels » et mettre sous pression les salariés : mutations, objectifs irréalisables, disparition des chaises de bureau. Cette violente restructuration provoque un mal être grandissant chez les travailleurs et une soixantaine de suicides entre 2007 et 2010.
 
Le procès comptabilise 39 victimes, dont la souffrance a été recueillie par la médecin du travail Monique Fraysse-Giuglini qui avait tenté d’interpeller la direction à plusieurs reprises sur le danger des méthodes utilisées. « Lorsqu’on secoue fort un arbre, les fruits trop murs ou pourris tombent », voilà le type de réponse que la médecin reçut pendant plusieurs années. A la barre elle raconte les pressions sur les salariés, les « réorganisations permanentes », les déqualifications, la « violence insoutenable », l’ « inhumanité », et l’angoisse qu’elles génèrent chez les salariés. « J’observe des syndromes anxio-dépressifs, certains sévères, des symptômes addictifs, des troubles du sommeil, d’appétit, dont je peux faire le lien avec ce qu’il se passe dans leur travail » explique-t-elle, des observations transmises au travers de ses rapports. 

On retrouve ces pratiques au travers des propos issus de la retranscription de la réunion du 26 octobre 2006 à la Maison de la Chimie où, les dirigeants de France Telecom conviennent de la mise en place du programme qui vise à accélérer la restructuration et pressurer d’avantage les salariés. Au tribunal, comme le rapporte Le Monde, les extraits des interventions des dirigeants sont projetés sur écran : « En 2007, je ferai les départs d’une façon ou d’une autre. Par la fenêtre ou par la porte. », « Si je suis brutal, je peux dire que je peux supprimer 3 000 postes et que ça ne se verrait pas. », « On ne va plus être dans un discours basé sur un volontariat un peu mou, on va être beaucoup plus systématique. C’est la logique business qui domine. », « Il faut mettre les gens en face de la vie. On ne va pas faire dans la dentelle. ».

Les propos de Didier Lombard, Louis-Pierre Wenes et Olivier Barberot, connus pour leur franc-parler, sont brutaux, violents, à l’image du plan qui brisera des centaines de vies. Au tribunal ils oscillent entre invocation d’une erreur d’« interprétation » et reconnaissance (plus rare) de leurs « gaffes », mais tous mettent en avant leurs « contraintes opérationnelles ».

Si par là les trois hommes cherchent avant tout à se déresponsabiliser, il n’en reste pas moins que ce sentiment d’avoir obéi à une nécessité objective en dit long sur le caractère effectivement systémique de cette violence managériale. S’il ne s’agit pas d’excuser les trois dirigeants dont le cynisme éclate au fil des journées de ce procès historique, associer cet épisode à une simple dérive en ferait oublier une conclusion centrale : le caractère inhumain et délétère du capitalisme, qui ne peut survivre qu’au prix de l’accroissement de l’exploitation et de la dégradation des conditions de vie et de travail.

Ainsi, la récurrence de la souffrance au travail dans les entreprises démontre que l’histoire de France Télécom est loin d’être un cas isolé. Récemment, la campagne en défense d’Eric Bezou, cheminot menacé de licenciement, a ainsi permis de faire émerger une parole sur cette souffrance qui a déjà conduit à 57 suicides à la SNCF depuis 2017. Un constat qui souligne l’urgence de renverser ce système.




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