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Notre classe

EDUCATION NATIONALE. TEMOIGNAGE D'UNE AESH

« On subit au quotidien précarisation, abus, mépris, et pression »

Révolution permanente lance une campagne de témoignages des travailleurs de l’Éducation qui, depuis la rentrée, subissent la mise en application des réformes Blanquer. Nous avons recueilli le témoignage d'Hélène, AESH dans un lycée professionnel.

mardi 14 janvier

Je suis AESH dans un lycée professionnel à Paris. Je suis également représentante et animatrice du Collectif AESH National Cgt Educ’action (collectif du syndicat CGT Educ’action), qui regroupe les AESH et Collectifs CGT Educ’action de tous les départements, afin de soutenir les AESH dans leur combat, face à la précarisation et la dégradation des conditions de travail subies quotidiennement. Je suis dans ma sixième année, j’ai effectué auparavant 2 ans de contrat aidé et 3 ans de CDD droit public. Quand ils existaient encore, on était d’abord embauché en contrat aidé, et s’il y avait financement, ce qui n’est pas toujours le cas, on nous proposait un contrat AESH. Mais si Blanquer a promis que tous les contrats aidés seraient reclassés en contrat AESH droit public, la réalité est tout autre et plein de salarié·es se retrouvent sur le carreau à la fin de leur période de contrat. Dans ces cas-là, on ne les ré embauche tout simplement pas et sans besoin de justifier ! Si j’écris aujourd’hui ce témoignage, c’est justement pour visibiliser les AESH et dénoncer ces conditions de travail précaires.

La fonction d’AESH, qui s’appelait il y a encore quelques années AVS, a été créé depuis 2005. C’est la loi
de « l’école inclusive », qui a instauré cette fonction : les AVS sont mis en place pour accompagner les élèves en situation de handicap. Si je parle de fonction depuis tout à l’heure, c’est précisément parce qu’on n’a pas de statut. Lorsque l’on est embauché, on l’est en CDD pour 6 ans maximum (2 fois 3 ans). Suite à ces contrats, on peut ensuite nous proposer un CDI si financement il y a. Mais encore une fois, les financements ne sont pas toujours au rendez-vous, et la majorité des AESH n’ont pas de CDI après les 6 ans. Il faut par ailleurs bien avoir en tête que, même lorsqu’on arrive à se faire embaucher en CDI, on peut l’être en 20h, 24, et cela n’inclut pas forcément un temps plein. Au contraire, la majorité des AESH sont en temps partiel. De plus, si on change de région, on peut repasser en CDD. La réalité est donc très précaire.

En cette rentrée, beaucoup d’ AESH dans toutes les académies se sont retrouvées sans contrat ! Et ont travaillé plusieurs mois sans contrat, juste avec un PV d’installation, qui déclenche normalement la paye. Mais, en décembre - l’année commence en septembre ! - des AESH continuaient à recevoir des acomptes, parfois très petits. De 10 euros par ci, 10 euros par là. Cette situation est due au débordement des services administratifs et à la non anticipation des académies face à la mise en place des nouvelles dispositions suite à la circulaire AESH de juin 2019 (nouveaux contrats, Pials). Au niveau des contrats, il y a deux types de contrats différents. Le premier est signé par le rectorat, et le second par un établissement mutualisateur : le contrat hors titre 2 (HT2). Lorsqu’on est sous ce contrat, on n’a pas le droit aux aides sociales. Par exemple, lorsqu’on n’a pas eu de salaire, car pas de contrat, on peut passer en commission et avoir une aide,. Si on est sous un contrat HT2, on ne peut pas toucher ces aides, on est encore plus précarisé…

Quant au salaire moyen, il est d’environ 600 à 750 euros net. Ce n’est rien. Et si on a juste un acompte sur ça, comment on fait pour vivre ? Pour la banque ? Les Agios etc ? C’est un parcours du combattant. Certains ont un complément du chômage, parfois ridicule - moi c’était l’an dernier de 18 euros par mois, plus rien aujourd’hui - mais comment fait-on pour faire sa déclaration à Pole emploi et obtenir ses indemnités quand on a ni contrat ni bulletin de salaire ? C’est le même problème pour la prime d’activité, la Caf… Avec cette réalité, comment on paye nos factures ? Comment on mange ? Beaucoup d’AESH vont manger au resto du cœur. Beaucoup sont des femmes seules, isolées, avec enfants. Et beaucoup se retrouvent en réalité obligé·es de prendre un second emploi. La précarité est énorme, et parallèlement à ça on s’occupe d’élèves en situation de handicap, fragiles avec des grosses difficultés. C’est fatiguant, épuisant, parfois on se fait maltraiter, tabasser par les élèves. C’est notre travail, on l’aime. Mais c’est très dur. Ce qui aussi est très dur, c’est que parfois on est les seuls à se battre pour ces élèves. Parce que les enseignants ne sont pas formé·es, et d’ailleurs la plupart d’entre eux réclament à l’institution des formations. Mais ils n’en n’ont pas ou peu. Nous non plus, nous ne sommes pas formé·es, juste une formation de 60h insuffisante et non qualifiante à la prise de poste. Alors on s’auto forme sur notre temps libre, à nos frais.

En effet, la fonction d’AESH est très méprisée et on nous demande bien souvent d’être juste emphatique, alors que notre fonction, notre savoir et notre accompagnement s’inscrivent dans une réflexion et des compétences professionnelles qui sont un enrichissement pour la scolarisation des élèves.

Le mépris vient en premier lieu des institutions. Des enseignant·es aussi (car ils et elles ne sont pas formé·es à travailler avec nous et donc ne connaissent pas ni notre fonction ni nos missions), même si aujourd’hui il y a auprès du corps enseignant de plus en plus de prise de conscience de notre rôle et de volonté de travail commun. Mais il est clair qu’au quotidien nous sommes souvent méprisé·es et traité·es comme des moins que rien. Certain·es d’entre nous sont parfois obligé·es de manger dans leur voiture, de faire du ménage, de ramasser les crottes dans la cour. De faire des photocopies et assurer des tâches administratives, relatives à celles des AED. Ces tâches n’entrent pas dans nos missions définies par la circulaire AESH de 2017. Face à cette situation, l’ensemble des organisations syndicales milite pour que soient prises en compte nos heures invisibles, en comptabilisant pas juste les heures d’accompagnement aux côté des élèves, mais également les temps de réunion, préparation, concertation, formation etc. Le ministère, dans la nouvelle circulaire AESH de juin 2019 a augmenté l’annualisation des salaires sur 39 à 41 semaines pour inclure de façon minime ces heures invisibles, donc avec une hausse de salaire risible. Mais c’est un acquis. Or, les rectorats et DSDEN, dès septembre, n’ont pas appliqué la circulaire et ont procédé à des abus de toutes sortes : augmentation des heures d’accompagnement (arrondissement à la demi-heure supérieure par exemple) au détriment de ces heures « d’activités connexes », décomptage du temps de récréation, tableau de présence alors que ces heures ne doivent pas être comptabilisées, etc. Ce sont des choses totalement aberrantes qui nous exploitent encore plus.

Face à cette réalité, beaucoup d’AESH n’osent pas dire non. Pourquoi ? La précarisation et pression tout simplement... Même si on commence de plus en plus à relever la tête et se révolter, des collectifs se montent avec l’appui des syndicats… Au Collectif AESH National CGT Educ’action, nous avons des revendications comme le statut, la titularisation, l’augmentation de salaire (minimum 1,4 fois le SMIC revendiqué à 1800 euros), des demandes de formation continue et qualifiante et le choix des quotité et affectation. Ça donne de la force. Mais il faut bien être conscient que l’AESH qui râle va être embêté·e, surtout si elle ou lui est isolé·e dans la campagne etc. C’est une des raisons de la multiplication des dépressions et des démissions. Lorsque l’on refuse un changement d’affectation ou de quantité de travail qui nous sont imposées, nous sommes licencié·es sans indemnités de chômage. Donc on n’a pas le choix en fait, on n’a jamais le choix. Il y a toujours la peur de perdre son emploi ou de ne pas être ré embauché·e.

De plus, la répression syndicale est forte et les employeurs ne cessent de saboter nos droits syndicaux. Certains empêchent des AESH d’aller aux heures syndicales au prétexte que l’élève se retrouve sans accompagnement. Déjà, cette démarche n’est pas facile quand on est AESH du fait de la pression que j’ai décrite précédemment. Par exemple, dans l’académie de Dijon, le rectorat demande aux directeurs de n’accepter que 50 % des demandes d’heures syndicales d’AESH.
Une répression cachée, et un prétexte hypocrite quand on voit qu’au quotidien, ces élèves et leur accompagnement sont méprisé·es par l’institution : dégradation de nos conditions de travail et de l’organisation de l’accompagnement, suppression d’heures d’accompagnement… Certains AESH qui se sont exprimées dans les médias et réseaux sociaux ont eu de fortes pressions par la suite de la part de leur direction. Avec des convocations à la clef, où on veut leur faire croire qu’ils et elles n’ont pas le droit de parler. C’est inadmissible. On est vraiment réduit à rien.

L’une des dernières attaques contre nos conditions de travail et contre les élèves et leurs accompagnements, c’est l’instauration des Pial : les pôles inclusifs d’accompagnement localisé. Le nouveau système mis en place depuis 2019. Avant, les AESH étaient géré·es par des pôles dans chaque rectorat. La mise en place des Pial consiste à ce que ce soit, par exemple, un collège qui gère plusieurs écoles : emploi du temps, répartition des AESH dans les établissements… Avec ce fonctionnement-là, des AESH peuvent avoir des élèves de primaires et de collège, alors que c’est pas du tout le même travail, et qu’elles et ils n’en n’ont bien souvent pas envie. Aujourd’hui la grande majorité des AESH sous contrat le sont dans des Pial. En 2020 on le sera tous et toutes. Ces Pial poursuivent ce qu’on appelle les « accompagnements mutualisés » : on se retrouve à courir d’établissements en établissements et avec de plus en plus d’élèves à gérer, parfois allant jusqu’à 7 ou 8, avec 2 heures par ci, 2 heures par là, ce qui ne permet évidemment pas d’avoir un accompagnement qualitatif. Il y a plus de liens, plus de suivi, plus de qualité. Comment les accompagner vers l’autonomie ? On est réduit à des gestes techniques et on n’a pas le temps de connaître l’élève. Et surtout l’élève n’a pas le temps de s’habituer à nous. On parle quand même d’élèves en situation de handicap donc d’élèves fragiles. Le pire, c’est pour les autistes, beaucoup d’entre eux ont des heures diminuées alors qu’ils ont un besoin énorme d’accompagnement. En effet, beaucoup d’élèves n’ont dans les faits pas le nombre d’heures d’accompagnement dont ils ont besoin ou qui leur a été notifié. S’il n’y a pas assez d’AESH et trop d’élèves, on diminue les heures des élèves.

Parfois, il y a plus de 30 à 40 km entre les établissements qu’on doit couvrir. D’une part, on n’est pas toujours remboursé, d’autre part, pour les AESH qui sont obligé·e de prendre un second, cela devient de plus en plus difficile à concilier avec ces temps de trajet, avec en plus les heures de réunion le soir qui se multiplient plus on couvre d’établissements et d’élèves, les formations le mercredi et pendant les vacances scolaires. Puis les changements d’affectations, alors que régulièrement les AESH prennent leur second emploi dans le même établissement (cuisine ou agent de nettoyage…). Pareil pour les mères, d’autant plus seules, avec des enfants en bas âges, qu’on met à plus de 40 km de leur domicile, et à qui on répond que la solution est de prendre une baby sitter. Mais on n’a clairement pas les moyens pour. C’est un véritable scandale ce nouveau système. C’est une maximisation de la mutualisation pour exploiter un maximum les AESH. C’est de l’optimisation financière, sur le dos des AESH et des élèves.

De plus, avec ce nouveau système de Pial, notre profession qu’on construit petit à petit depuis 2005, n’a plus de corps de métier. On apporte un plus, une autre réflexion, un autre regard sur l’accompagnement. Mais là, on a plusieurs écoles, plusieurs équipes pédagogiques, des réunions en plus…Plus le temps d’échanges avec l’enseignant·e. On nous exploite encore une fois toujours un peu plus sans prendre en compte nos compétences et notre apport. Déjà les conditions étaient déplorables, mais avec la rentrée, les Pial, la mutualisation, ce travail est devenu une horreur.

Aujourd’hui, on en fini par perdre le sens de notre fonction. C’est ce qu’exprime en effet la majorité des AESH. Les démissions se multiplient, les AESH en ont assez, la fonction, qui s’était développée avec richesse, diversité et compétences devient une fonction abrutissante où l’élève n’a plus droit à un accompagnement de qualité et approfondi mais juste une personne à ses côté pour faire croire aux parents et à la société que l’école inclusive existe et que les élèves sont intégré·es. Aucun moyen n’est mis en œuvre, aucun budget débloqué, que du blabla. Ce n’est que fumisterie !
Pourtant, la majorité des AESH aiment ce travail et s’investissent pleinement. Mais sans reconnaissance, sans salaire décent et sans prise en compte de la pénibilité de leur travail.

Concernant le contexte et la réforme des retraites, il faut savoir que nous de toute façon on aura une retraite minable. Nous, Collectif AESH CGT Educ’action, avons fait un communiqué en ce sens et on s’intègre dans la grève et le retrait du projet de loi. Mais oui évidemment la réforme nous touche de plein fouet. Dans le sens où en tant que femme seule souvent, avec des enfants, ou ayant été dans des professions avec de longues périodes de chômage, on n’a des trous dans notre carrière. Avec la réforme et l’allongement de la durée de cotisation, on va être de plus en plus pénalisé·es. Blanquer annonce une pseudo revalorisation salariale sous forme de prime pour les enseignant·es mais il exclut tous les autres corps de métier dont les AESH ! De plus, les 1000 euros que le gouvernement promet ne prend pas en compte les irrégularités de carrière. . Donc nous on n’aura pas 1000 euros. Et puis 1000 euros, c’est en dessous du seuil de pauvreté ! Il faut que tous et toutes les AESH aillent dans la rue et crient leurs revendications, soutenu·es par les syndicats !