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Politique

Bulletin météo d’un sociologue militant

Avis de tempête pour la macronie

A ce jour, mardi 10 décembre, le bulletin météo est plutôt contrasté. Pour la France d’en bas, ciel bleu, avec du soleil et températures très clémentes pour la saison. Il y a de quoi… Pour la France d’en haut, en revanche, le bulletin météo est bien moins avantageux. Ciel gris, cumulus et stratocumulus avec tempêtes et orages.

mardi 10 décembre 2019

Plus d’un million et demi de manifestants ont battu le pavé le jeudi 5 décembre. Les grèves dans les transports sont extrêmement bien suivies. A J+4, il n’y a toujours qu’un TGV sur 5 qui circule, 10 lignes de métro fermées et pour le reste, une belle pagaille dans le service minimum. [Un grand bravo aux conducteurs, cheminots, roulants, sédentaires, techniciens et petit personnel de l’ombre sans qui ce beau service public fort mis à mal ne fonctionnerait pas.] Se rajoute à leur combativité une grève extrêmement bien suivie dans l’Education nationale. Là aussi, il y a de quoi. Dégradation du métier enseignant, avec des réformes imbuvables à la pelle. Dans l’aérien, l’énergie, la poste, le secteur hospitalier et les collectivités territoriales, là aussi, on fait grève massivement et on reconduit le mouvement. Dans le secteur privé, la disponibilité pour s’engager dans le combat est manifestement présente avec débrayages dans plus de deux milliers d’entreprises et un blocage de sept raffineries sur huit. En plus, en province surtout, la jonction entre le mouvement syndical et les Gilets jaunes est organique. Partout, on retrouve le même esprit combatif. Le soleil de la révolte brille et réchauffe la France d’en bas.

Pour la France d’en haut, en revanche, le bulletin météo est bien moins avantageux. Ciel gris, cumulus et stratocumulus avec tempêtes et orages. Et puis surtout, des vents contraires de 6 à 7 Beaufort. Pour ne pas être emportés, ils ont mis les crampons et se sont attachés les uns aux autres, tels des alpinistes. Tant mieux ! Comme ça, ils partiront groupés…

La puissance des manifestations d’aujourd’hui va déterminer les « éléments de langage » que formulera le premier messire Edouard Philippe. Déjà, ils ont lâché quelques idées pour désamorcer la bombe sociale. Enseignants et régimes spéciaux vont obtenir un bonus de points qui va lisser les aspérités de la réforme et amortir le choc au niveau des revenus. Quel aveu ! Voilà la preuve que le système à points, à l’inverse des retraites par répartition, permet toutes les manipulations. Demain, ce sera du bonus, mais dans quelques années, on aura droit au malus… Les comptes notionnels personnalisés se présentent comme transparents et équitables, mais c’est tout le contraire. Il suffit de modifier une des variables de calcul et hop, le tour est joué. Lisez le Canard Enchaîné du 4 décembre, il montre comment les experts de Delevoye ont manipulé les chiffres pour montrer que dans 9 cas sur 9, personne ne va perdre un centime. Une belle arnaque !

Certes, dans les quinze prochaines années, les départs à la retraite vont être nombreux, mais après, la tendance va s’estomper. Si le rapport actifs/inactifs se « détériore » dans un futur proche, pour financer la protection sociale à la hauteur des besoins, il suffirait d’augmenter les salaires (et donc les cotisations sociales) et de ponctionner les revenus financiers et les dividendes. La plupart des régimes spéciaux pourraient même servir de modèle pour reconnaître la pénibilité du travail et le droit de vivre ses vieux jours en bonne santé.

Donc, mercredi, quand Edouard Philippe va présenter le contenu de la réforme, il faut s’attendre à de l’enfumage, des mots apaisants et quelques concessions de forme. Qu’à cela ne tienne ! Ce que beaucoup de manifestants et de grévistes ont compris – et que le syndicaliste aux bacchantes semble ne pas vouloir comprendre – c’est bien que cette épreuve de force concerne bien plus que la réforme des retraites. Comme le disait une gréviste en Gilet jaunes « Oui, on se bat pour nos retraites mais d’abord pour vivre dignement avant la retraite ! » En effet, se battre pour une retraite juste signifie aussi se battre contre un quotidien fait de misères et de peines sans fin. « Il ne faut pas chercher à rajouter des années à sa vie, mais plutôt essayer de rajouter de la vie à ses années », écrivait Oscar Wilde.

A ce propos, le travail c’est loin d’être santé… Comment expliquer autrement que malgré l’espérance de vie en augmentation, l’espérance de vie « en bonne santé » n’atteint que 64,1 ans chez les femmes et 62,7 ans chez les hommes ? L’écart avec la Suède est de 10 années ! Autant que l’équivalent de l’écart entre l’espérance de vie tout court des ouvriers et cadres dans notre pays.

La morale de l’histoire est simple : Macron se contrefiche des conditions de vie actuelles de la France d’en bas. Pareil pour les retraites. Il prétend vouloir améliorer ou sauvegarder en bon gestionnaire un système taxé de « vieillot ». Ce n’est qu’un tour de passe-passe pour faire une OPA sur un magot de 400 milliards par an et le remettre aux mains de la finance puisque ce monde-là, il leur faut une assurance vie et c’est avec nos salaires qu’ils veulent se la payer…

Ce matin à la radio, un cheminot de la Gare du Nord résumait bien la situation face à Jean-Baptiste Djebbari, secrétaire d’Etat des transport, venu sur le terrain : « Non ! Non, on ne va rien négocier du tout. On n va rien céder, on va au clash et que le meilleur gagne ! » L’autre sous-fifre est resté muet pendant quelques secondes avant que le journaliste rende l’antenne…

En effet, avec un vent de 7 Beaufort, une mer houleuse, un gouvernail qui répond difficilement, le rafiot du gouvernement n’est pas loin d’être démâté. Ce mardi 10 décembre sera une belle journée ! Vive la grève généralisable et reconductible ! Et demain, on remet ça.




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