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Crise sanitaire

Organisation, mépris, jour de carence... Les vraies raisons derrière le retard de vaccination des soignants

Pendant que le gouvernement mène une offensive médiatique envers les « soignants réfractaires » à la vaccination, le personnel médical fait face au mépris du gouvernement, et tente tant bien que mal de pallier aux absurdités gouvernementales, dénonçant l’instrumentalisation et la culpabilisation dont il fait l’objet.

jeudi 11 mars

Crédit photo : Frédérick Florin/AFP

« Il y a une différence entre vouloir et pouvoir se faire vacciner »

« Seul un tiers des soignants sont vaccinés, [...] cela compromet notre capacité à lutter contre le virus » a asséné le premier ministre lors de son point presse hebdomadaire le 4 mars dernier. La vaccination pour le personnel soignant n’avaient alors été ouverte que depuis 10 jours, mais le gouvernement n’a pas attendu pour faire savoir son agacement de la lenteur de cette campagne vaccinale, qui serait due à une trop grande part de soignants « irresponsables » selon les mots du porte-parole du gouvernement. Suite à ça, Olivier Véran a même annoncé ce week-end, dans une lettre qu’il a adressée à l’ensemble du personnel soignant, qu’il n’hésiterait pas à rendre la vaccination obligatoire pour la fonction si « la stratégie de la confiance » ne suffisait pas.
 
Pourtant, bien que le ministère de la santé semble blâmer un manque de volonté des soignants à se faire vacciner, trouvant en eux un bouc-émissaire idéal, la réalité semble bien différente. Comme l’explique le collectif Inter-Urgences dans un communiqué du 10 mars, même si la totalité des soignants étaient d’accords pour se faire vacciner dès maintenant... ce ne serait techniquement pas possible. Interrogée par Révolution Permanente, Marie-Pierre Martin, professionnelle de santé et membre du collectif, nous explique pourquoi. « Il y a une différence entre vouloir et pouvoir se faire vacciner. Il faut rappeler que pour se faire vacciner il ne faut pas avoir contracté le Covid dans les 3 à 6 derniers mois. Or on sait que les soignants sont en première ligne de l’épidémie, souvent mal protégés, et de nombreux soignants ont donc contracté le covid ces derniers mois. Ce sont autant de soignants qui aujourd’hui ne peuvent pas se faire vacciner et doivent encore attendre. »
 
Mais les problèmes techniques ne s’arrêtent pas là. Comme seul le vaccin AstraZeneca est proposé au personnel soignant, il faut anticiper ses effets secondaires importants qui nécessitent en moyenne deux jours de récupération comme l’explique Marie-Pierre. « Les effets secondaires d’AstraZeneca peuvent entraîner une incapacité de travail de 24h à 48h. Donc on ne peut pas vacciner tout un service ou toute une équipe en même temps, tout simplement parce que sinon on n’aurait plus de soignants présents à l’hôpital. On est donc obligés d’échelonner sur la durée les vaccinations de ceux qui peuvent le faire. Ensuite il faut aussi pouvoir aller se faire vacciner pendant son temps de travail. Mais sachant qu’on est déjà en sous-effectif et qu’on a des collègues en souffrance à cause du rythme infernal qu’on doit supporter dans les hôpitaux, se déplacer ne serait-ce qu’une demi-heure pour aller se faire vacciner est très difficile. C’est tout ça qui est à prendre en compte dans le fait qu’on ne puisse pas se faire vacciner en 10 jours même si on le voulait. Pourtant, on est déjà entre 30 et 40% des soignants dans les hôpitaux à s’être déjà fait vacciné, contre 2,5% dans la population générale. C’est donc bien que la plupart des soignants ont tout mis en œuvre pour se faire vacciner le plus vite possible. »
 
Des difficultés logistiques qui sont confirmées par Isalyne, aide-soignante.à Henri de Mondor (Créteil) interrogée par Révolution Permanente hier. Elle affirme que « même pour ceux qui veulent se faire vacciner, et qui appellent le numéro dédié qui nous a été fourni spécialement pour nous, les soignants, ça ne répond jamais. Et même quand on réussit à les avoir, ils ne proposent pas d’autre solution que d’envoyer la dose à une heure de chez soi ».
 

La vie des soignants méprisée ?

A ces difficultés techniques s’ajoute la colère des soignants non pas contre la vaccination, mais contre le mépris du gouvernement. En effet, le gouvernement n’offre au soignant que la possibilité de se faire vacciner avec AstraZeneca. Or, le vaccin le moins immunisant du marché pose problème pour le personnel médical, en première ligne de la crise sanitaire et exposé à des charges virales plus importantes mais aussi aux nouveaux variants plus contagieux et plus mortel. Certains y voient ainsi du mépris de la part du gouvernement qui balaye d’un revers de main les risques importants encourus par les soignants, dont beaucoup sont morts durant cette pandémie, et qui estiment légitimes de recevoir les vaccins les plus à même de les protéger.
 
En Moselle par exemple, là où la souche sud-africaine est présente à près de 50%, les soignants n’ont malgré tout pas d’autre choix que de se faire vacciner par le vaccin anglo-suédois, alors même qu’il n’est efficace qu’à 22% face à ce variant.
 
« Le gouvernement nous méprisait depuis très longtemps, et il continue à nous mépriser. [...] Quand on a un métier où l’on est aussi proche du virus que nous, je ne vois pas pourquoi on n’aurait pas accès au vaccin qui protège le mieux, ça me paraît logique. D’autant plus qu’à l’hôpital, on a énormément de nouveaux variants, en particulier le variant anglais. » C’est le sentiment que nous décrivait Isalyne hier, et qui semble être partagé par de nombreux soignants en France.
 
Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat National des Infirmiers, dénonçait lui aussi ce manque de considération au micro de France Info. « Cette communication est totalement délétère : on a l’impression que les héros d’hier sont devenus des monstres et on ne veut pas servir de bouc émissaire à un gouvernement incapable de gérer les masques, les tests et aujourd’hui, la vaccination. AstraZeneca, soyons clairs, c’est un vaccin correct pour l’ensemble de la population générale. Mais par contre, pour une population aussi exposée que les soignants, c’est parmi les trois vaccins autorisés, le moins efficace. Donc, c’est un peu comme le port du masque, si vous voulez : le port du masque chirurgical, il est très bien partout pour tout le monde. Mais en situation de soin, un soignant a besoin d’un masque FFP2. Là, c’est la même chose. »
 
Des critiques qui font échos aux infirmiers d’autres pays européens comme le rapportait Courrier International le mois dernier, qui résumait qu’ « en Europe, des syndicats de travailleurs de la santé affirment que des milliers de leurs membres refusent de prendre [le vaccin AstraZeneca] contre le Covid-19 en raison d’inquiétudes concernant son efficacité et ses effets secondaires ». Cela a notamment été le cas en Allemagne comme en Italie, où des milliers de médecins ont demandé « au gouvernement qu’on leur injecte des vaccins à ARN messager ». Rien à voir avec un refus de la vaccination, mais plutôt un rejet d’un énième geste de mépris du gouvernement.
 

« On doit être prêt à perdre un jour de salaire pour se faire vacciner »

 
Et si cela n’était pas suffisant comme manque de considération de la part du gouvernement, un dernier facteur a pu décourager les soignants à aller se faire vacciner : le jour de carence. Alors que le gouvernement appelait la population à faire don de jours de congé aux soignants qu’il appelait « les héros de la nation » après le premier confinement, aujourd’hui Véran pose la question de l’obligation de la vaccination pour le personnel médical et avec elle leur impose la perte a minima d’un jour de salaire, voir la privation de deux jours de repos.
 
« Dans tous les cas on est perdants : soit on pose un arrêt maladie et on perd notre journée de travail à cause de la journée de carence, soit on se fait vacciner sur nos seuls jours de repos alors qu’on est déjà épuisés, et on se met dans des conditions dangereuses de fatigue pour reprendre le travail. » déplore Isalyne. Bien que dans certains hôpitaux, ce jour de carence ait été levé temporairement comme le rapporte Marie-Pierre qui travaille à l’AP-HP, la directrice des ressources humaines du CHU de Toulouse confirme qu’« il n’y a aujourd’hui pas [de directives nationales] pour des dérogations du jour de carence liée aux effets secondaires [du vaccin]. »

Si certains soignants peuvent évidemment être réticents à la vaccination, le récit du gouvernement sur l’irresponsabilité du corps médical ne tient donc pas. Il vise en réalité à camoufler le fiasco de sa stratégie sanitaire en montrant du doigt les soignants en première ligne. Des soignants qui pourtant « demandent désespérément des moyens depuis des années » ajoute Marie-Pierre. « Plus de lits, plus de personnels, une vraie revalorisation de nos métiers, un travail sur la praticité des postes, c’est ce qu’on demande depuis deux ans. Deux ans qu’on dit qu’on ne serait pas en mesure de faire face à une épidémie dans de telles conditions, et deux ans que le gouvernement continue de couper le budget de la santé ».




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