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Monde

Orgòsolo : laboratoire artistique du socialisme

Les traditions d’un village perché dans les montagnes de Sardaigne montrent que les murs peuvent avoir d’autres fonctions que panneaux publicitaires, qu’ils peuvent instruire, révolter, indigner et construire un sens artistique. Romain Lamel

lundi 23 janvier 2017

Orgòsolo est un village de la Barbagia, la région de Sardaigne qui a toujours résisté à l’Empire romain. Cette tradition de lutte s’est transmise à travers les siècles et a été popularisée à l’occasion de la sortie d’un film de Vittorio de Seta en 1961, Banditi a Orgosolo, retraçant l’histoire d’un berger pourchassé injustement par la police italienne. Quelques années plus tard, en 1969, les habitants d’Orgòsolo s’opposent à l’installation d’une base de l’OTAN dans un pâturage en occupant les lieux, un événement connu comme la « révolte de Pratobello ».

Ces résistances attirent les regards sur Orgòsolo. Un collectif anarchiste de Milan, le groupe Dioniso, un professeur de dessin de Sienne sympathisant du PCI, Francesco del Casino, s’installent dans le village et y réalisent de nombreuses fresques. On en compte aujourd’hui plusieurs centaines, s’insérant dans les lieux de vies de habitants, sur les devantures de petits commerces, ornant les façades des habitations, ornant les escaliers et autres espaces publics. Ces peintures respectent encore l’esprit initial, le caractère spontané et collectif des œuvres.

Les murs du village ont ainsi une fonction pédagogique et militante. En se promenant dans les rues d’Orgósolo, on apprend les grands événements de la tradition de résistance à l’oppression de la Sardaigne, face à l’Empire romain et l’OTAN en passant par l’État italien. On éprouve de la révolte à l’égard des généraux ordonnant le grand massacre de la Première Guerre mondiale ; face à l’assassinat de Carlo Giuliani par la police de Silvio Berlusconi en marge du G8 à Gênes en 2001,et du martyr du peuple vietnamien pendant les bombardements étasuniens. On commémore l’insurrection populaire de juillet 1936 face au soulèvement fasciste de Franco en Espagne,ou les grandes luttes du Chili de l’Unité populaire. On admire des œuvres prenant résolument parti pour la défense pêle-mêle des droits des travailleurs, l’émancipation des femmes et la solidarité avec les réfugiés fuyant la guerre.

Cet engagement n’est pas dépourvu de sens artistique. Ce ne sont pas des slogans imprimés en caractères gras qui heurtent la vue des passants, mais des œuvres d’art à la confluence du muralisme mexicain de Diego Rivera et Frida Kahlo et du cubisme de Pablo Picasso et Fernand Léger. L’art n’a pas vocation à être réservé à une élite dans des musées clos, mais au contraire à irriguer l’ensemble de la société.

Le village d’Orgòsolo est la preuve à petite échelle que les espaces publics n’ont pas vocation à occuper « de l’espace de cerveau disponible » pour des publicités commerciales, souvent sexistes. Ils peuvent permettre de développer la culture, l’enseignement des siècles passés et les enjeux des décennies à venir.

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