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Débats

Débat avec les courants du NPA

Où va la fraction l’Etincelle ? Ne renonçons pas à lutter pour un parti révolutionnaire !

A travers cette contribution, nous souhaitons continuer le débat engagé avec les différents courants du NPA, et en particulier avec la fraction l’Étincelle.

jeudi 3 juin

Crédits photos : O Phil des Contrastes

Confusion habituelle et petite erreur de parcours, ou alliance politique et programmatique avec les réformistes ?

Dans la réponse [1] qu’ils nous ont adressée à la veille du dernier CPN, les camarades de l’Etincelle insistent sur le fait que les alliances électorales avec LFI aux régionales en Occitanie et en Nouvelle Aquitaine ne seraient que de l’ordre de la « confusion ». Afin de minimiser l’importance de cette ligne rouge qui vient d’être franchie par l’ex-majorité du NPA, les camarades de l’Etincelle cherchent à établir une simple continuité entre la liste aux élections municipales « Bordeaux en Luttes [2] » et les listes NPA/LFI pour les régionales, tout en affirmant que cette conception « d’un " front unique " durable et électoral, contrairement à ce que vous dites, n’est pas nouveau au NPA ».

Pourtant, dans une contribution, les camarades de la fraction l’Etincelle ne nous disaient pas la même chose dans leur contribution du mois d’avril à ce sujet. Ils marquaient alors clairement le tournant que ces listes aux régionales signifiaient pour le NPA : « Le drapeau anticapitaliste et révolutionnaire que le NPA a jusque-là porté, avec quelque fierté et efficacité, pourrait-il tout soudain être mis dans sa poche en échange de la promesse de quelques sièges gagnés par l’alliance avec un parti dont on ne connaît que trop les dérives autoritaires et nationalistes, dans le domaine économique (produisons et relocalisons français !) comme sociétal (que les migrants rentrent heureux chez eux !) ». Et après être revenus sur les dérives opportunistes de certaines sections du SU-QI dans l’Etat espagnol avec Podemos ou en Grèce avec Syriza, ils affirmaient : « Jusqu’à présent l’ex-LCR puis le NPA avaient échappé à ça, même si la tentation existe depuis longtemps, comme le rappelle l’historique que fait le « regroupement des 3 et 4 octobre » dans un de ses textes récents. Mais le tournant n’est-il pas d’ores et déjà amorcé ? Les camarades qui initient, encouragent ou acceptent de telles alliances électorales sont en passe de rallier politiquement « la gauche de la gauche », qui elle-même s’apprête à rallier « la gauche » tout court pour les prochaines présidentielles (selon un cocktail encore âprement disputé, mais que nous importe). N’est-ce pas le sens véritable de cette étrange condamnation des « fractions et des tendances » montrées du doigt, dont la direction sait qu’elles ne sont pas d’accord avec ce tournant droitier ?  ».

Mais aujourd’hui vous avez visiblement changé d’avis et, à l’inverse, tracer une simple continuité entre « Bordeaux en Luttes » et les listes NPA/LFI aux régionales, et considérer tout cela comme une simple « confusion », vous amène à vous ranger derrière un candidat de l’ex-majorité aux présidentielles, qui portera, que vous le vouliez ou non, le signe « d’ouverture » et de volonté d’alliance politique et électorale durable avec les réformistes, dont vous espériez que le NPA arrive à y échapper il y a seulement 1 mois. En effet, après avoir déjà écrit dans votre plateforme que vous êtes pour une candidature portée par l’ancienne majorité en la personne d’Olivier Besancenot (qui, il faut le dire, partage de A à Z la politique portée par l’ex-majorité dans ces régionales et plus en général, comme le démontre sa participation au meeting de la liste NPA-LFI à Saintes en Nouvelle Aquitaine le 5 juin), vous penchez de plus en plus pour le soutien à une candidature Poutou… Ici, il ne s’agit pas de notre part d’une opposition à une candidature Poutou en tout temps et en tout lieu, mais d’une opposition à cette candidature au moment où il est précisément en train de s’opérer ce tournant à droite et dont il n’est tiré aucun bilan autocritique. De fait, une telle candidature portera le signe de cette ligne rouge qui vient d’être franchie, et ce n’est pas une tribune dans l’Anticapitaliste donnant votre position là-dessus qui va changer cette réalité [3].

Une candidature consensuelle au sein du NPA, mais à quel prix ?

Dans votre réponse, vous dites que le fait d’affirmer qu’il ne peut y avoir de candidature consensuelle de tout le NPA est une forme de renoncement à batailler pour « transformer le parti dans le sens qui nous paraît juste », ou encore que le fait de constituer un bloc de la gauche du parti face au tournant à droite de l’ancienne majorité, ou le fait de proposer Anasse comme pré-candidat serait une forme de blocage et de scissionnisme de notre part. Vous nous accusez par exemple de vouloir discuter d’un « candidat à l’intérieur d’un « bloc » de nos 4 courants à condition qu’on reconnaisse a priori qu’aucun consensus n’est possible avec le reste du NPA ». Selon votre lettre, encore une fois, ce serait la preuve d’une « Démarche scissionniste s’il en est, qui arrange à merveille tous ceux qui dans le NPA voudraient en exclure les camarades du CCR ». Ces affirmations sont plutôt la démonstration de votre propre renoncement à batailler pour « transformer le parti » et dont la conclusion logique est votre soutien à la candidature Poutou, après le chantage à l’exclusion et l’appel à « rentrer dans les rangs » de la part de l’ancienne majorité, dont ce CPN a été l’expression la plus récente et grave.

Tout d’abord, et comme nous l’avons expliqué dans la lettre à laquelle vous répondez, c’est seulement dans le contexte de virage à droite important de l’ancienne majorité, dont nous partagions la définition il y a un peu plus d’un mois, « que l’on peut comprendre notre initiative de lancer la pré-candidature d’Anasse, dont nous avons bien entendu informé les camarades de la gauche du parti avant de la verser aux débats du Conseil Politique National du NPA, puis de la rendre publique. Dans un parti où l’ensemble des débats internes sont profondément sclérosés, où personne ne peut dire aujourd’hui si et quand le congrès aura lieu, et où l’ancienne majorité mène de fait sa politique publiquement, en se servant pour cela de l’ensemble des outils du parti (comme en témoigne l’affaire du prêt à la hauteur de 150 000 euros contracté pour financer les listes avec LFI, sans que jamais la moindre instance de direction élue du parti n’ait été informée), c’était pour nous la seule façon de faire exister une politique alternative à celle de l’ancienne majorité et d’imposer que le débat ait réellement lieu ».

C’est précisément face à l’émergence de ce débat, et aux échos favorables que la pré-candidature d’Anasse a pu rencontrer à l’intérieur et à l’extérieur du parti, que l’ancienne majorité a pris définitivement la décision de changer de discours et viser le CCR comme principal épouvantail, en vous épargnant temporairement de leur volonté de « se séparer » également des autres tendances de la gauche, comme ils l’affirmaient il y a un an. Dans le contexte donc d’une volonté affichée et d’une détermination de la part de l’ex-majorité à « se séparer du CCR » (autrement dit, une exclusion bureaucratique qui ne dit pas son nom), il était évident que ce CPN devait condamner ces méthodes et acter un certain nombre de garanties contre notre exclusion de fait et sur notre participation pleine et entière à la CN. Votre attitude dans cette situation a été malheureusement honteuse. Pour illustrer rapidement, après avoir refusé en amont du CPN et dans plusieurs cadres (comités, AG, coordination régionale…) de vous « prêter au jeu des motions et contre-motions », vous nous avez proposé à ce CPN une… motion pour regretter notre exclusion de la fédération 75 (sans même demander notre réintégration !), tout en refusant de voter la motion que nous avions présentée et dont le contenu était simplement de réaffirmer les droits des militants du CCR de participer pleinement à la CN. Une façon assez caricaturale de vous couvrir alors qu’il est évident que cette offensive pour chasser le CCR a une portée nationale et non locale et que le problème se situe davantage devant nous (et concerne en particulier les conditions de participation à la CN) que derrière.

Par ailleurs, et selon le résultat d’une CN qui sera dans ces conditions une véritable mascarade, cela vous amènera probablement à être les « petites mains » de la candidature Poutou, qui aura non seulement du mal à voir le jour (on aura compris que ce n’était pas le projet initial ni de l’ancienne majorité ni de Poutou lui-même), mais qui sera surtout au service d’un autre projet politique que celui du « NPA ». Un NPA qui aura sûrement à discuter lors d’un prochain congrès la question des « fractions et tendances » (car malgré les appels du pied de l’ex-majorité à votre égard, ils ne vous épargneront pas sur cette question !) dans un contexte où après l’exclusion du CCR, en tant que principale opposition à la politique de l’ex-majorité, vous serez probablement les prochains sur la liste, sauf si vous finissez par accepter les conditions draconiennes que l’ancienne majorité cherche à vous imposer.

Résultat, si, comme vous le dites, il est tout à fait possible d’avoir un candidat consensuel de tout le NPA, ce sera au prix de l’exclusion du CCR que vous aurez laissé faire, après avoir repris certains des arguments de l’ancienne majorité contre nous, et de votre alignement sur une candidature qui portera le signe d’un autre projet que celui du NPA. Nous nous demandons alors, qui renonce réellement à batailler pour « transformer le parti dans le sens qui nous semble juste » ?

L’expérience dans la lutte des classes et la construction dans la classe ouvrière

Pour résumer, vous dites qu’il « ne sert à rien de faire bloc » ou encore de discuter les questions de programme et de stratégie, et qu’il s’agirait, en revanche, de « confronter nos interventions dans les luttes ». En lieu et place de « Que faire ? », les camarades de l’Etincelle nous proposent donc de discuter « Que fais-tu ? ». Même si nous partageons évidemment la nécessité de confronter l’intervention et les positions des uns et des autres dans les principaux phénomènes de la lutte des classes, il nous semble assez problématique, pour un courant qui se revendique du trotskisme et du léninisme, de mépriser autant les questions de stratégie et programme alors qu’en réalité ces questions sont étroitement liées à nos pratiques politiques et à notre intervention dans la lutte des classes.

Revenons sur deux exemples que vous citez dans votre réponse. Concernant la grève contre la réforme des retraites de l’hiver 2019-2020, vous commencez par dire que vos « camarades cheminots ont participé au travail de contacts, avant la grève elle-même, avec des militants de la RATP ». Effectivement les camarades cheminots de l’Étincelle sont venus à ces rendez-vous en amont de la grève, dont nous étions à l’initiative avec un groupe de machinistes du dépôt de Lagny notamment, même si c’était au début pour dire qu’il « ne se passait pas grand-chose », à l’image de ce que vous aviez défendu au CPN d’octobre 2019 où vous aviez dit, en réponse à notre proposition de feuille de route commune, que « la meilleure manière de faire en sorte qu’il n’y ait pas de 5 décembre, c’était de le préparer ». C’était votre lecture de la situation à l’époque où vous voyiez l’appel à la grève du 5 décembre comme une simple manœuvre des directions syndicales et non pas comme une imposition de la base déterminée de la RATP. Heureusement, vous avez changé d’avis assez rapidement et vous avez cherché, à votre manière et malgré nos divergences, à construire ce cadre pour coordonner les grévistes de la RATP et la SNCF à nos côtés. En ce qui nous concerne, et contrairement à ce que vous dites, dans les endroits en région parisienne où des militants de Révolution Permanente étaient présents à l’époque, comme à la SNCF au Bourget ou à Châtillon, nous avons cherché à construire l’auto-organisation, avec des assemblées générales, des caisses de grèves militées par les grévistes comme au Bourget (où nous avons récolté 80.000 euros !), et plus en général en les faisant participer à cette riche expérience qu’a été la Coordination RATP SNCF. Celle-ci a non seulement vu émerger des vrais militants de la grève, mais nous a permis, pour notre part et à travers les démonstrations que nous avons pu y faire, de gagner aux idées révolutionnaires un certain nombre de camarades de la RATP, entreprise dans laquelle jusqu’ici il n’y avait aucun militant du NPA.

Ensuite, dans le contexte de la lutte contre les licenciements et les suppressions d’emploi dans la dernière période, vous parlez de la grève de Grandpuits, que vous aviez déjà évoqué auparavant dans nos débats, non sans un certain mépris. Votre appréciation de cette grève, et plus en général du débat que nous avons cherché à poser dans le cadre des rencontres à l’initiative des TUI, nous semble condenser un certain nombre de problèmes concernant votre mépris pour les questions stratégiques et programmatiques. Contrairement à la caricature que vous cherchez à faire, lorsqu’on parle de « grève exemplaire » ce n’est pas parce qu’il s’agit d’une grève animée par le CCR mais en raison du programme et mots d’ordre qui y sont défendus (dans le cas de Grandpuits c’était le maintien de l’emploi au moment où les plans sociaux pleuvent et nombreux sont ceux qui ne demandent que des meilleurs indemnités de départ en acceptant les suppressions d’emploi), en raison de la méthode qui y est employée pour lutter contre le patronat (grève et auto-organisation vs dialogue social ou contestation des attaques uniquement dans le cadre de la justice bourgeoise), ou encore en raison de certaines démonstrations qui permettent d’expliquer à travers une lutte partielle des éléments importants de notre stratégie (dans le cas de la grève de Grandpuits cela s’est cristallisé dans l’alliance avec les écolos, en affirmant que la transition écologique ne pouvait pas se faire main dans la main avec les patrons, donc la nécessité du contrôle ouvrier et, à terme, de transformer la société dans son ensemble, faisant en sorte d’élever une lutte partielle à une lutte avec une politique hégémonique confrontant par ce biais aussi la politique des directions syndicales). Voilà pourquoi nous nous permettons de parler de « grève exemplaire » et cela au-delà même du résultat du conflit lui-même. Pour nous, les apports que les militants révolutionnaires peuvent faire dans les luttes partielles dans lesquelles nous intervenons, comme c’est le cas d’une grève, vont en effet au-delà du résultat du conflit et se mesurent notamment par les enseignements qu’elles laissent pour l’ensemble de la classe. Autrement dit, la question est de savoir si l’expérience au sein de ces grèves permettent ou pas aux travailleurs d’avancer dans leur niveau de conscience et se préparer davantage aux affrontements entre les classes bien plus décisifs qui ne tarderont pas d’arriver. A certaines occasions ces leçons et ces enseignements se font sur la base des défaites revendicatives, mais c’est cela aussi « notre métier » en tant que révolutionnaires. Donc pour revenir à la discussion initiale, non, tous les programmes et toutes les stratégies ne se valent pas à notre avis. Et le rôle des révolutionnaires ne peut pas se résumer au fait de constater que « les travailleurs luttent » mais nous devons chercher à influencer la classe dans le sens qui nous semble juste, d’un point de vue des méthodes, du programme et de la stratégie.

C’est dans cet état d’esprit que nous animons et construisons un quotidien en ligne comme Révolution Permanente. L’outil qu’est RP nous permet, entre autres, de pouvoir à la fois refléter les luttes et ouvrir des discussions de programme et de stratégie avec tout un secteur de notre classe qui suit notre journal, et dont certains nous sollicitent pour refléter ce qui se passe dans leur secteur, mais aussi parfois pour rentrer en contact, discuter, voire s’organiser et militer avec nous. Une forme d’« organisateur collectif », comme disait Lénine. Même si cela ne remplace évidemment pas les discussions individuelles et approfondies, que nous menons également avec notre milieu, cela peut néanmoins permettre de toucher un secteur bien plus large de notre classe que les méthodes « traditionnelles » de bulletins, tracts papiers, etc. Et si par journalisme « sans frontières » vous faites référence au réseau international « La Izquierda Diario » présent dans 15 pays et publié en 7 langues, impulsé par les différentes organisations qui font partie de la Fraction Trotskiste pour la Quatrième Internationale, nous en sommes plutôt fiers. Nous pensons que cette politique rend plutôt justice à l’audace et à l’importance qu’accordait Lénine à la question du journal et que ses résultats pratiques ne sont plus à démontrer. Nous le concevons d’ailleurs comme une modeste contribution aux débats au sein de l’extrême gauche, dans le cadre de notre combat pour reconstruire une internationale pour la révolution socialiste, tâche de notre point de vue indispensable pour toute organisation qui se revendique de la révolution.

Pour finir, nous sommes convaincus que nous avons des choses à apprendre de tous les militants et organisations se revendiquant du mouvement révolutionnaire, et nous avons appris de la vôtre, notamment au travers les échanges passionnants que nous avions avec un camarade comme Jacques, avant son décès. Mais nous pensons en toute modestie que nous avons également des choses à apporter, qui peuvent peut-être vous servir, surtout à un moment où, comme vous l’avez dit dans votre propre conférence, vous rencontrez de sérieuses difficultés pour vous construire dans le mouvement ouvrier, au-delà de vos militants implantés de longue date, et alors que vos bulletins n’obtiennent forcément les résultats escomptés en termes de construction.

Avancer dans la construction d’un parti révolutionnaire : une nécessité pour notre classe

Nous voudrions finir cette contribution avec le débat qui reste pour nous le débat le plus important et à propos duquel certaines de vos récentes définitions nous ont interpellés. Il s’agit du débat sur le type de parti que l’on cherche à construire et les tâches des révolutionnaires aujourd’hui.

Comme préalable, nous tenons à répondre aux arguments que vous reprenez de l’ancienne majorité, en disant que nous appelons à construire une nouvelle organisation et en qualifiant notre démarche de scissionniste. Au-delà du fait que reprendre le discours de l’ex-majorité n’est sûrement pas la meilleure façon de nous « défendre » face aux menaces d’exclusion, il suffit de regarder l’ensemble des plateformes que nous avons présentées aux différents congrès du NPA depuis 2011, ainsi que la totalité des textes publics que nous avons élaborée depuis des années, pour voir que nos positions sur les nécessaires clarifications du projet de parti ne sont pas nouvelles. La nécessité de tirer un bilan de l’expérience des partis larges, en France et ailleurs dans le monde, la bataille pour une clarification programmatique et stratégique du projet de parti, la nécessité d’avancer dans la construction d’un parti révolutionnaire de la classe ouvrière, ayant comme centre de gravité la lutte des classes, n’est absolument pas quelque chose que nous aurions « sorti du chapeau » pour « justifier notre scission et notre appel à construire une nouvelle organisation ». Les militants et militantes du CCR défendent cette nécessité et cette perspective depuis le début du NPA, comme le démontre notre proposition de travailler à une refondation révolutionnaire du parti, et nous le revendiquons. Nous refusons de faire comme si c’était normal que le NPA soit passé de 10.000 militants à un peu plus de 1.000 en 10 ans ! Oui, cela s’appelle un échec, une crise… et tirer les bilans, chercher à clarifier les délimitations du parti dont notre classe a besoin, à la lumière de nos expériences respectives et de la lutte des classes des dernières années, nous paraît la démarche la plus saine à avoir, et même indispensable pour se préparer à la suite.

Dans votre réponse, vous dites que « malgré le triomphalisme un peu absurde de vos proclamations, aucun courant ne peut prétendre avoir fait les démonstrations susceptibles de mettre tous les autres d’accord. Il y a des militants révolutionnaires dans ce pays mais il n’y a pas de direction reconnue, expérimentée qui fasse le consensus entre courants et à même de tracer des orientations et des perspectives communes ». C’est une évidence que, d’un point de vue historique, aucun courant actuel ne peut revendiquer d’avoir passé l’épreuve d’une révolution. Mais cette affirmation vous amène surtout à ne pas faire la différence entre des courants comme celui du SU-QI qui, à l’international, a une longue liste de capitulations, en Grèce, dans l’État espagnol, au Portugal, en Italie, au Brésil, comme vous l’avez vous-mêmes dit dans votre contribution du mois d’avril précédemment citée, et d’autres courants ayant maintenu des positions correctes, d’un point de vue des principes des révolutionnaires. Diluer le rôle de la stratégie et les positions concrètes de chaque courant dans une telle affirmation générale ne peut que servir à justifier votre adaptation de fait à la stratégie et au tournant à droite de la direction historique du NPA.

Ensuite, vous nous expliquez que « les conditions de la création d’un véritable parti révolutionnaire n’ont pas encore été créées », ce qui justifierait, si l’on suit votre raisonnement, le fait de se contenter de cette « cohabitation au sein du parti de diverses tendances et fractions » qu’est le NPA. Il nous semble que dans cette discussion réside un de nos principaux désaccords et qui constitue un recul par rapport à ce que vous avez pu défendre du moins « théoriquement » jusqu’ici. De fait, vous considérez que, dans la période actuelle, les révolutionnaires ne peuvent que construire des « partis larges » aux délimitations stratégiques et programmatiques floues, puisqu’il n’y a pas les conditions pour la création d’un parti révolutionnaire. Car s’il est évident que personne ne prétend être en mesure de construire un parti révolutionnaire avec influence de masses, la théorisation que vous faites conduit à la conclusion qu’on ne doit jamais construire une organisation révolutionnaire indépendante quasiment jusqu’à la veille de la révolution (Lénine doit se retourner dans sa tombe !) et donc à une justification de fait de la politique du Secrétariat Unifié, au moment où le bilan de son échec retentissant est plus clair que jamais.

De notre point de vue, après plusieurs années de lutte de classes et de l’émergence d’une nouvelle génération ouvrière, en partie jeune et n’ayant pas sur ses épaules les défaites du passé, nous pensons qu’il existe en France un espace pour la construction d’une organisation révolutionnaire qui se propose de regrouper le meilleur de cette avant-garde autour d’un projet politique révolutionnaire clair et offensif. Votre affirmation selon laquelle il n’y a pas encore les conditions pour la construction d’un parti révolutionnaire, en plus d’être anti-léniniste, permet surtout d’évacuer d’un revers de main tout bilan de ces dernières années de la lutte des classes et les expériences de construction des uns et des autres. Ce n’est en aucun cas de l’auto-proclamation que de dire que ce n’était pas une fatalité que de passer à côté de tous ces phénomènes, de la loi travail aux gilets jaunes, en passant par la grève contre la réforme des retraites, ou encore les mobilisations antiracistes de la jeunesse. Le renforcement du CCR, qui en 2016 était un petit noyau de militants essentiellement étudiants, est pour nous la démonstration, certes modeste et insuffisante au regard des défis qui sont les nôtres, qu’il n’était pas impossible de réussir à organiser quelques secteurs de cette avant-garde, à condition d’avoir un projet politique révolutionnaire et clairement délimité. De notre point de vue, si le NPA avait eu dans son ensemble cette stratégie et cette politique, la réalité de l’extrême-gauche aujourd’hui pourrait être bien différente de la situation actuelle.

La routine de la diff de boîte et des discussions avec les collègues autour de la machine à café dont vous revendiquez un savoir-faire millénaire n’est heureusement pas la seule façon de militer et la classe ouvrière mérite davantage d’audace et de créativité de la part des révolutionnaires à un moment où la crise capitaliste va très probablement donner lieu à des explosions sociales encore bien plus importantes que celles auxquelles nous avons pu assister depuis 2016. Elle mérite aussi une organisation politique qui soit autre chose qu’une succursale vaguement anticapitaliste de LFI, ou même un parapluie commun (de plus en plus étroit) censé protéger différentes petites chapelles trotskistes des intempéries de la réalité.

Laura (cheminote, comité Transports IDF/CPN)

[1] Lettre de la fraction l’Etincelle au CCR / Révolution Permanente envoyée le 20 mai 2021

[2] Quant aux différences notables entre les deux démarches, le programme initial de « Bordeaux en Luttes » n’a rien à voir avec ceux des listes NPA/LFI aux régionales. Pour ce qui est de « Bordeaux en Luttes », il s’agissait d’un programme d’indépendance de classe, ce qui n’est pas le cas des listes « Occitanie Populaire » ou « On est là ! », comme nous avons pu développer dans plusieurs articles sur notre site, ici, ici et ici. D’autre part, la liste « Bordeaux en Luttes » était davantage une liste issue du mouvement social, avec Philippe Poutou, figure de la lutte des Ford contre la fermeture de l’usine et tête de liste, suivi par un gilet jaune mutilé par la police. Cette liste était ensuite soutenue par le NPA et LFI, mais n’était pas un accord d’appareil entre les deux organisations, comme c’est le cas dans les listes pour les élections régionales. Ces dernières prévoient par ailleurs un possible accord au 2nd tour avec EELV et le PS, ce qui n’était pas le cas pour les municipales à Bordeaux. De notre côté, nous nous sommes délimités de la démarche « Bordeaux en Luttes » au moment où elle est devenue autre chose de ce qu’elle était initialement, notamment au moment des déclarations de Philippe Poutou selon lesquelles « Bordeaux en Luttes » était devenu pour lui et un petit secteur du NPA Bordeaux un laboratoire à l’échelle locale d’une politique de regroupement durable entre un secteur du NPA et LFI.

[3] De la même manière, et même si cela n’est pas le cœur de la discussion entre nous aujourd’hui, dans votre réponse vous faites l’amalgame entre une position de principe vis-à-vis des réformistes lors des élections et la question du rapport des révolutionnaires aux bureaucraties syndicales. A ce sujet, vous sous-entendez des désaccords que nous avons, sans les expliquer. Mais encore une fois, faire comme si les bureaucraties syndicales n’existaient pas et dire que cela n’a aucune utilité de les interpeller revient dans les faits à les épargner de toute critique, et à ne pas faire en sorte que les secteurs d’avant-garde puissent faire l’expérience concrète de leur rôle dans la lutte des classes. Nous avions déjà débattu de cette question lors de la grève contre la réforme ferroviaire, et même fait l’expérience dans plusieurs votes au sein de l’intergare dans lesquels vous avez été systématiquement quasi seuls à voter contre ces interpellations (avec les camarades de LO qui partagent votre position) contre l’énorme majorité de cheminots pour qui cette interpellation avait du sens et était nécessaire pour avancer dans leur niveau de conscience et leur compréhension sur le rôle des bureaucraties syndicales.