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Débats

Où va le « Printemps latino-américain » ?

L'Amérique du Sud a rejoint la vague de soulèvements populaires qui balaie le monde, et qui, dans les pays centraux comme dans les pays périphériques, a remis en question l'héritage de 40 ans de néolibéralisme. Avec la rébellion au Chili, qui dure depuis plus d'un mois maintenant, l’Amérique Latine est devenue l'un des épicentres de ces bouleversements politiques et sociaux.

mardi 24 décembre 2019

Trad. Max Demian

Les moteurs

D’un panorama marqué par la relative passivité des masses et la prédominance des gouvernements régionaux de droite alignés sur Trump après l’épuisement du cycle de gouvernements post-néolibéraux, la situation a pris un tournant décisif avec l’apparition sur la scène d’un acteur que personne n’attendait. En un mois seulement, nous avons assisté à deux soulèvements populaires - en Équateur et au Chili (toujours en cours) - et à un coup d’État presque classique en Bolivie contre Evo Morales qui a déclenché une forte résistance ouvrière, paysanne, indigène et populaire à El Alto et Cochabamba. Plus récemment, une grève générale intermittente en Colombie a poussé dans les cordes le gouvernement de droite d’Iván Duque.

Au-delà des particularités nationales, cette nouvelle vague de lutte de classe, et sa réfraction latino-américaine, se développe sur le substrat commun des conditions créées par la crise capitaliste de 2008, qui a mis en lumière une profonde polarisation sociale et politique héritée des décennies de mondialisation et sonné la fin de l’hégémonie néolibérale prolongée.

En Amérique latine, la crise est arrivée avec force entre 2011-2014 avec l’épuisement du super cycle des matières premières, qui avait été le principal facteur qui a rendu possible les "gouvernements post-néolibéraux". L’économie est entrée en récession en 2015-2016 et, depuis lors, elle est restée stagnante, à quelques exceptions près. Pendant ces années, le pendule de la politique continentale s’est déplacé vers la droite. Piñera au Chili, Macri en Argentine, Duque en Colombie, Kuczynski au Pérou, Abdo au Paraguay et, à tout le moins, Temer/Bolsonaro au Brésil ; tous les gouvernements alignés sur Trump ont nourri l’illusion d’un changement politique relativement ordonné qui permettrait de progresser dans les (contre) réformes en cours, en particulier les réformes des retraites et du travail, qui sont de plus en plus vitales pour les capitalistes en période de vaches maigres.

Mais contrairement aux gouvernements alignés sur le Consensus de Washington des années 1990, ces nouveaux gouvernements de droite n’ont pas réussi à établir une hégémonie stable. Ils ont par ailleurs fait face à un environnement mondial défavorable à leur orientation vers le libre marché : tendances nationalistes en plein essor aux États-Unis et dans d’autres puissances, guerres commerciales, instabilité géopolitique.

Bien que l’économie n’explique pas tout - les situations les plus radicales se situent au Chili et en Bolivie et continuent de se développer - elle a un poids décisif. Les perspectives plus générales d’un ralentissement à tendances récessives dans le contexte de la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine sont déterminantes : la croissance moyenne de la région est passée de 4% par an entre 2004 et 2011 à 0,2%, comme le prévoit le FMI dans son dernier rapport pour 2019. C’était avant le déclenchement des protestations au Chili et en Colombie. Avec les trois principales économies en grave difficulté - le Mexique et le Brésil avec une croissance végétative, et l’Argentine dans une récession profonde et prolongée et avec une dette impayable - les perspectives régionales semblent sombres, certains prédisant déjà une " deuxième décennie perdue ".

La politique offensive impérialiste de Trump envers l’Amérique latine, qui est un retour, dans le discours, à la doctrine Monroe, mais sans la force que l’impérialisme avait au plus fort de son hégémonie, oscille au rythme de la campagne électorale américaine dans laquelle le président joue sa réélection. Cela ajoute un élément d’instabilité. C’est dans cette logique électorale qu’il faut interpréter certaines décisions politiques telles que l’augmentation des taxes sur les importations d’acier et d’aluminium pour le Brésil et l’Argentine, qui visent à conserver le noyau dur de leur base électorale. On peut interpréter de la même façon la tentative de coup d’État au Venezuela promue par la droite républicaine de Floride, qui cherche à se délimiter vis-à-vis de l’électorat latino.

Dans le cocktail explosif latino-américain, des ingrédients de densité différente sont mélangés en proportions variables, comme l’inégalité persistante au sens large (c’est-à-dire pas seulement économique), la frustration des attentes des classes moyennes et des secteurs salariés qui sont à peine sortis de la pauvreté dans le cycle précédent mais craignent une rechute en raison de leur position précaire, la perception que la classe politique travaille toujours pour les riches, ou directement l’ajustement monétaire pur et dur comme en Équateur. Cette "mondialisation du mécontentement" n’a pas encore entraîné un essor global des mobilisations de travailleurs, et pour cette raison elle n’a pas non plus ouvert une dynamique révolutionnaire claire, mais en raison de la puissance des forces motrices qui l’ont mise en marche, il est peu probable qu’elle s’épuise dans ses premiers stades sans donner lieu à des conséquences politiques durables.

Les tendances

En quelques jours seulement, les actions de masse ont délégitimé les grandes certitudes capitalistes des dernières décennies, comme le succès du "modèle chilien" ou la "fin de la lutte des classes". C’est la magie des processus qui dépassent les cadres étroits du corporatisme et de la routine et remettent en question l’ordre établi. Cependant, voire ces luttes de façon unilatérale pourrait laisser de façon erronée qu’il n’y a qu’une seule tendance à l’œuvre, qui se traduirait mécaniquement dans des mobilisations dans les rues en un virage à gauche.

Pour passer de la description à la théorisation, le "printemps latino-américai " est le produit d’un saut qualitatif des tendances à la crise organique qui se traduit dans les actions de masse mais aussi les réponses des classes dominantes, qui dans certains cas tendent aux extrêmes. L’élément le plus nouveau est sans doute la tendance à la mobilisation des masses exploitées et opprimées qui sont passées de la passivité à l’activité ; dans un "ensemble encore chaotique" - selon la définition classique de Gramsci - elles sont descendues dans la rue avec un degré de radicalité jamais vu depuis la précédente ascension qui a mis fin aux gouvernements néolibéraux au début des années 2000.

Les processus les plus avancés de cette tendance sont les journées révolutionnaires qui ont mis en échec le gouvernement de Lenín Moreno en Equateur, l’émergence de la lutte de classes au Chili, qui a eu son point culminant dans la grève générale du 12 novembre, et la résistance héroïque contre le coup d’Etat en Bolivie, en particulier à El Alto et Cochabamba, qui avait pour emblème le blocus de l’usine de combustible de Senkata, un point stratégique qui bloquait l’approvisionnement de La Paz en carburant et qui, s’il s’approfondissait, avait le potentiel pour conduire à une dynamique similaire à la "guerre du gaz" de 2003. Comme nous le verrons plus loin, l’échec du développement de ces éléments révolutionnaires est la responsabilité des directions réformistes et/ou populistes qui ont consciemment agi pour éviter cette perspective.

Cette émergence des exploités se heurte à une tendance réactionnaire qui montre la volonté croissante des classes dominantes, ou de leurs fractions les plus déterminées, de recourir à des "solutions de force". Le césarisme n’est pas nouveau, et a accompagné le cycle des gouvernements de droite, avec des jalons comme le "coup d’État institutionnel" contre Dilma Rousseff au Brésil, basé sur l’utilisation de la justice comme arbitre, légitimé dans les classes moyennes réactionnaires, comme le montre l’opération Lava Jato. Cette tendance a fait un bond en avant avec l’arrivée de Bolsonaro au gouvernement au Brésil. Et plus généralement avec la gravitation croissante des forces armées sur notre continent. En ce sens, le règlement progressif du coup d’Etat en Bolivie est déjà esquissé, avec la candidature de Luis Camacho, le « Bolsonaro bolivien ». Bien que la situation soit encore précaire et instable, la droite la plus rance et raciste, soutenue par la police, les forces armées et l’Eglise, cherchera à transformer sa victoire politique en force d’État, à imposer un programme néolibéral et à balayer les conquêtes des peuples indigènes.

La progression de l’offensive anti-travailleurs au Brésil, initiée avec Temer et poursuivie avec Bolsonaro, renforce les éléments réactionnaires dans la région. L’approbation au Congrès de deux contre-réformes clés du plan néolibéral de Guedes et des patrons brésiliens - la réforme des retraites et la réforme du travail avec des connotations esclavagistes - sans que les grands syndicats aient appelé à la moindre lutte de résistance, ne peut pas passer inaperçue. La libération de Lula et la suspension des deux autres réformes en cours - la réforme administrative visant à réduire les effectifs de l’État et la réforme fiscale - pour la période postérieure aux élections de 2020 n’inversent pas cette tendance.

Le tableau est complété par l’étroite victoire de Lacalle Pou en Uruguay, à la tête d’une coalition gouvernementale qui comprend des formations d’extrême droite comme le Cabildo Abierto, et qui, au-delà de l’impact surtout symbolique, fait basculer un nouveau pays de la région dans l’alignement sans nuances sur la politique impérialiste.

En bref, ce qui définit le mieux la situation est la polarisation, avec un rapport de forces entre les classes qui reste encore indéfini.

Les perspectives

Nous assistons aux premières manifestations d’une lutte de classes inédite au cours des dernières décennies, des actions dans lesquelles s’accélère l’expérience de la classe ouvrière et des exploités avec leurs directions politiques, les classes dominantes et leurs Etats. Mais le déclenchement de la lutte des classes en soi ne garantit pas l’évolution de ces processus dans un sens révolutionnaire. Elle ne garantit pas non plus leur résultat.

Une fois de plus, les directions réformistes et populistes jouent le rôle de légitimer « sur la gauche » les déviations et de contenir la lutte dans le cadre de la misère du « possible ».

En Equateur, la Conaie, qui a hégémonisé les rues et les négociations avec le "palais", a refusé de lutter pour la chute du gouvernement de Lenín Moreno et a appelé à la retraite face à la première victoire de la mobilisation que fut l’annulation de la hausse des tarifs des carburants.

Au Chili, Piñera est soutenu par une combinaison de déviation et de répression, qui ne serait pas possible sans la collaboration active des directions réformistes du mouvement de masse. Des secteurs du Frente Amplio ont participé à la scandaleuse "cocina parlamentaria" [cuisine parlementaire] avec les partis du régime, dont la droite pinochetiste, pour réclamer un processus constitutionnel pipé et antidémocratique. Plusieurs de ses députés ont donné un autre gage de "responsabilité" à l’Etat bourgeois et aux patrons en votant en faveur la loi anti-manifestations qui transforme toute lutte en crime. Le Parti communiste a également joué son rôle pacificateur : il a veillé à ce que la grève générale du 12 novembre, qui a marqué l’entrée de bataillons décisifs de la classe ouvrière dans la lutte, ne soit pas suivie, ce qui aurait signifié organiser la grève générale politique pour réaliser la revendication de millions de personnes qui criaient "Piñera Dehors" dans les rues. Malgré cela, le processus reste ouvert, comme le montrent les centaines de milliers de personnes qui continuent à se mobiliser.

En Bolivie, alors que la direction de la COB, qui avait été l’alliée du gouvernement d’Evo Morales, devenait un allié du coup d’Etat, la trahison du MAS a été fondamentale pour perturber la lutte contre le coup d’Etat qui menaçait d’ouvrir une dynamique révolutionnaire. Alors que depuis son exil au Mexique Evo Morales a envoyé des messages contradictoires, sur le terrain, une majorité des dirigeants du MAS ont reconnu le gouvernement usurpateur et meurtrier d’Añez, responsable des morts de la répression à Cochabamba et Senkata.

La grande leçon à tirer des soulèvements actuels est que ceux qui agitent l’idée que la manière de conjurer le spectre de la "bolsonarisation" de la région n’est pas d’approfondir les éléments révolutionnaires de la situation, mais de se contenter d’une politique du « moindre mal » en passivisant le mouvement de masse, finissent par faciliter à la droite l’avancement de son programme réactionnaire. C’est ainsi que le coup d’État institutionnel au Brésil a eu lieu, sans que la CUT et le PT n’appellent à une lutte sérieuse pour le vaincre. C’est ainsi que le coup d’État en Bolivie a eu lieu. C’est ainsi que sont passés les mesures d’austérité de Macri en Argentine, après la violente protestation contre la réforme des retraites en décembre 2017 que le péronisme et la bureaucratie syndicale ont canalisé dans les élections présidentielles de 2019 et encourage désormais les attentes dans le gouvernement d’Alberto Fernandez.

Dans d’autres articles, nous avons discuté des aspects stratégiques pour passer de la "révolte" à la "révolution", c’est-à-dire de la protestation citoyenne à l’intervention de la classe ouvrière comme articulateur de l’alliance des exploités. Au Chili, des expériences telles que le Comité d’urgence et de sauvetage d’Antofagasta, un exemple d’auto-organisation démocratique qui coordonne les différents secteurs impliqués dans la lutte, sont des exemples qui peuvent être généralisés si, comme il est probable, la classe ouvrière entre dans la lutte avec ses revendications, contre le despotisme patronal et la précarisation, qui sont en dernière instance la base du prétendu "miracle" du néolibéralisme chilien.

La grève générale qui paralyse la France contre la réforme des retraites de Macron réactualise notre pari sur l’émergence de la classe ouvrière comme sujet central des mobilisations, et en particulier de ses secteurs qui occupent des positions stratégiques comme les travailleurs du transport, ainsi que sur l’importance des expériences de coordination et d’auto-organisation qui peuvent ouvrir des dynamiques de révolution plus classiques. Il ne s’agit pas d’attendre passivement, mais de construire des partis révolutionnaires qui créent les conditions et développent un programme dans une telle perspective.

Article initialement publié dans La Izquierda Diario




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