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Notre classe

Opinion

« Oui, la valeur travail c’est de droite ». Le billet d’Anasse Kazib

Depuis plusieurs jours, la bourgeoisie et ses éditorialistes voudraient nous faire croire que dénoncer la « valeur travail » serait antimarxiste et contraire aux intérêts des ouvriers. Pourtant, oui, revendiquer la « valeur travail » c’est de droite et cela n’a pas grand-chose à voir avec Karl Marx ou avec les intérêts de la classe ouvrière.

mardi 20 septembre

« Pour lui-même le travail n’est pas une partie de sa vie, il est plutôt un sacrifice de sa vie. Ces 12 heures de tissage, de filage, de perçage, de maçonnerie […], l’ouvrier les considère-t-il comme une expression de son existence, y voit-il l’essentiel de sa vie ? Non, bien au contraire. La vie commence pour lui où cette activité prend fin, à table, au bistrot, au lit. Les 12 heures de travail n’ont nullement pour lui le sens de tisser, de filer, de percer, etc… mais celui de gagner ce qui lui permet d’aller à table, au bistrot, au lit. Si le ver à soie filait pour joindre les deux bouts en demeurant chenille, il serait le salarié parfait[1] ».

La « valeur travail » : un concept marxiste ? A lire Karl Marx on a comme un doute…

En réalité, et il faut commencer par cela, la revendication de la « valeur travail » est indissociable du système de production capitaliste dans lequel le travail se réalise et, dans ce contexte, de son utilisation exclusive par le bloc bourgeois pour revendiquer plus d’exploitation. Certes, dans un monde communiste (rien à voir avec le stalinisme) la « valeur » travail débarrassée de toute forme d’exploitation et d’oppression aurait un autre sens : parce que nous ne travaillerions non pas pour remplir les poches des capitalistes, mais pour satisfaire nos besoins.

Mais parler aujourd’hui de « valeur » travail en l’opposant aux « allocs », à « l’assistanat », etc., consiste dans les faits à défendre l’idée que le prolétaire a intérêt à travailler pour renforcer le système qui l’exploite. Karl Marx disait déjà à ce propos : « dire que l’ouvrier a intérêt à un accroissement rapide du capital, signifie seulement : plus l’ouvrier augmente rapidement la richesse d’autrui, plus les miettes du festin qu’il recueille sont substantielles ; plus on peut occuper et créer d’ouvrier ; plus on peut augmenter la masse des esclaves assujettis au capital [2] »

En conséquence, Karl Marx ne parle jamais de « valeur travail » mais de la valeur de la « force de travail », celle d’une « marchandise », et qui correspond à ce qui est offert au travailleur pour reproduire sa force de travail (afin de maintenir le travail du lendemain) : un salaire pour se nourrir, se loger, etc. « La force du travail est donc une marchandise, ni plus ni moins que le sucre. On mesure la première avec la montre et la seconde avec la balance. Leur marchandise, la force de travail, les ouvriers l’échangent contre la marchandise du capitaliste, contre l’argent, et, en vérité, cet échange a lieu d’après un rapport déterminé [3] » écrit, à nouveau, Karl Marx.

En d’autres termes, si la bourgeoisie se réfère à la « valeur travail », c’est pour nous faire croire que le salaire est une juste rétribution de notre travail et pour nous faire oublier que sous le capitalisme travail et exploitation fonctionnement immanquablement ensemble. Dans le même mouvement, c’est au nom de la « valeur travail » qu’ils nous expliquent qu’il va falloir « travailler plus et plus longtemps » pour en « finir avec la paresse » et qu’ils justifient chaque attaque contre les acquis du mouvement ouvrier, que ce soit contre nos repos, nos congés, nos retraites, le chômage, ou encore nos RTT, etc.

Avec la crise sanitaire, et dans le contexte de crise économique que nous connaissons, il est urgent que nous prenions conscience que notre force de travail est la source de l’accumulation des richesses qu’ils nous volent quotidiennement. Sans notre force de travail, aucune production n’est possible. C’est sur notre force de travail et sur les miettes que les capitalistes octroient à la « valeur » et au « prix » de notre travail qu’ils réalisent leurs profits. L’inflation actuelle est un révélateur au rayon X des mécanismes du capital, puisque pour maintenir les profits (et la plus-value à la vente), alors que les prix augmentent, notre force de travail, elle, n’est l’objet d’aucune augmentation salariale.

Pour conclure, Fabien Roussel donc, lorsqu’il oppose la « gauche du travail » à la « gauche des allocs » ne défend en rien une position communiste ou marxiste et encore moins les travailleurs, mais bien le travail dans le cadre de l’exploitation capitaliste. Il y aurait ici à se souvenir, que Lénine pour parler du salariat parlait d’ « esclavage salarié ». Cela fait bien longtemps que le PCF a abandonné de revendiquer l’abolition du salariat, revendication au cœur du mouvement ouvrier révolutionnaire. C’est pourtant la seule revendication à partir de laquelle nous pourrions parler de « valeur du travail ». Mais ce serait alors un autre travail, sans l’exploitation, et une autre « valeur » qui ne serait pas entre les mains des capitalistes.

[1] Karl Marx, Travail salarié et capital

[2] Idem

[3] Idem



Mots-clés

Fabien Roussel   /    capitalisme   /    Lutte des classes   /    souffrance au travail   /    Notre classe