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Colère des enseignants

Grenelle de l’Education : derrière les promesses de "revalorisation", l’enfumage et l’instrumentalisation

C’est ce jeudi que Jean-Michel Blanquer a ouvert le « Grenelle de l’Education ». Annoncé quelques jours avant la rentrée scolaire, il s’agissait alors d’éviter dans l’urgence une explosion de colère chez les enseignant.e.s, pour lesquels le retour en classe s’effectuait dans des conditions calamiteuses. Après le choc provoqué par la mort de Samuel Paty, le Grenelle est aujourd’hui une aubaine pour le gouvernement, qui, jouant sur la corde sensible de la « protection » de la « considération », veut faire des enseignant.e.s les acteurs privilégiés d’une union nationale réactionnaire et islamophobe.

jeudi 22 octobre

 Crédits photo : ALAIN JOCARD / AFP 

Les objectifs du Grenelle : des promesses fumeuses de revalorisation, avec, en contrepartie, le risque d’une nouvelle détérioration des conditions de travail

Parmi les objectifs annoncés en août, le ministre pointait avant tout la revalorisation salariale. Celle-ci était toutefois couplée à un « renforcement de la coopération entre professeurs » et à la « modernisation du système scolaire », le tout débouchant sur une « transformation profonde du système éducatif », et, par là-même, du métier d’enseignant.e. Or, syndicats et analystes soulignaient déjà que, bien loin d’être soulagés par ces mesures, les enseignant.e.s devraient payer le prix fort pour cette prétendue revalorisation, avec une multiplication des tâches et une potentielle augmentation du temps de travail.

C’est ce que confirment aujourd’hui les dernières annonces du gouvernement. Tout d’abord, parce qu’en lieu en fait de revalorisation, les enseignant.e.s devront se contenter de primes qui ne concerneront qu’un nombre limité d’entre eux. Les primes seront en effet réservées aux débuts de carrière ou bien conditionnées à l’ancienneté, et s’étaleront, selon les chiffres du Café pédagogique, de 135 € à… 65€ nets/mois. Les enseignant.e.s devant élève bénéficieront aussi d’une prime d’équipement au montant dérisoire (150 €/an). De même, le Café pédagogique souligne que la mise en en place de ces primes s’accompagnera très certainement d’une refonte du métier d’enseignant. Avec, au choix, la mise en place de la bivalence des enseignant.e.s sur le modèle allemand (un enseignant prenant en charge deux disciplines), l’annualisation du temps de travail (et donc une moindre prise en compte des heures supplémentaires) ou encore la mise en place de l’obligation de formation pendant les congés.

Après l’assassinat de Samuel Paty, instrumentaliser le mal-être des enseignant.e.s pour en faire les piliers d’une politique réactionnaire

La mort de Samuel Paty, professeur d’Histoire-Géographie victime d’un acte terroriste particulièrement violent, est venu apporter une nouvelle dimension au Grenelle. Profitant du choc profond que les enseignant.e.s ont pu ressentir à la suite de ce drame, Jean-Michel Blanquer joue désormais à fond la carte de l’empathie, à l’unisson avec le reste du gouvernement et de la classe politique. L’émotion légitime suscitée par le drame s’est en effet transformée en un prétexte pour appeler à « l’union sacrée » autour des « valeurs de la République », c’est-à-dire des valeurs réactionnaires et islamophobes actuellement défendue par le gouvernement.

« Aujourd’hui, il y a un sujet de protection mais aussi de reconnaissance des professeurs. Cette question existait avant et nous devons lui apporter une réponse », a ainsi annoncé mercredi Jean-Michel Blanquer devant le Sénat. Exit les revendications salariales : resté muet sur une éventuelle augmentation supplémentaire du budget de l’éducation pour 2021, le ministre annonce que l’objectif premier du Grenelle est désormais celui de la considération des professeurs, miraculeusement devenus « centr[aux] dans notre société ». Une déclaration d’autant plus hypocrite que c’est le ministre de l’Education Nationale lui-même qui a entretenu le déficit de reconnaissance dont sont victimes les enseignant.e.s, à travers un prof-bashing savamment orchestré – les fameux « décrocheurs » du confinement.

Parias d’hier et héros d’aujourd’hui, les enseignant.e.s sont l’objet d’une opération séduction qui a pour but de les rallier à l’« union nationale » contre les prétendus « séparatistes » – comprendre les musulman.e.s et les « islamo-gauchistes » – devenus les boucs émissaires pour justifier l’accroissement toujours plus brutal de la répression et les politiques autoritaires du gouvernement. De fait, les enseignant.e.s sont appelés à voir renforcer leur rôle de relais privilégiés du discours et des valeurs défendues par l’Etat. C’est le sens des propos d’Emmanuel Macron, qui, dans son « hommage » à Samuel Paty, insiste sur la nécessité de redonner aux professeurs « le pouvoir de faire des républicains ». En d’autres termes, loin d’encourager la liberté d’expression et l’esprit critique chez leurs élèves, les enseignant.e.s doivent avant tout être les courroies de transmission du discours dominant.

Refuser « l’union sacrée » pour défendre une école véritablement émancipatrice

Face à l’offensive, il faut espérer que les enseignant.e.s sauront s’opposer à l’instrumentalisation d’un moment d’émotion légitime dans le but d’accélérer une fois de plus la destruction de nos métiers. Désignant des héros et des moutons noirs, le gouvernement joue la carte de l’unité nationale pour mieux diviser notre camp social. Face à cela, les directions syndicales doivent cesser de jouer le jeu du dialogue social, que ce soit dans le contexte du Grenelle de l’Education, où elles sont invitées à co-organiser la détérioration de nos conditions de travail, mais aussi dans le cadre de l’offensive islamophobe qu’accompagne la loi sur le séparatisme et les dernières déclarations des membres du gouvernement. Plutôt que d’accompagner le tournant réactionnaire en acceptant de défendre des valeurs « Républicaines » en réalité racistes et répressives, il s’agit de réclamer les moyens matériels et humains nécessaires pour résoudre les difficultés scolaires et sociales de nos élèves et de leurs familles, afin de permettre le développement d’un véritable dialogue pour une école véritablement émancipatrice.




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