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Palestine : après le cessez-le-feu, vers l’unification du mouvement national palestinien ?

Le retour sur le devant de la scène de la lutte du peuple palestinien ainsi que la signature du cessez-le-feu entre le Hamas et l’État d'Israël met au centre la nécessité d'un mouvement national unifié démocratiquement par en bas, seule perspective pour que la nouvelle génération de palestiniens s'empare pleinement du combat pour sa propre libération.

samedi 29 mai

Un cessez-le-feu négocié sous pression de la révolte populaire et du spectre de l’unification de la résistance palestinienne

Plus de 240 morts, dont la moitié seraient des femmes et des enfants, sans compter les victimes de la répression à Sheikh Jarrah, Lod ou encore Jaffa, soit un véritable massacre orchestré par l’État colonial d’Israël et le gouvernement Netanyahou. C’est le bilan qui a abouti à une négociation de cessez-le-feu avec le Hamas mercredi dernier sous l’égide de Joe Biden et du chef du régime égyptien, le Maréchal Al-Sissi.

Pour la principale puissance impérialiste et soutien inconditionnel de l’État sioniste, il s’agissait en effet d’agir vite afin d’éviter une expansion du problème ou le point de non-retour. Et ce notamment après la mobilisation exemplaire du peuple palestinien ces dernières semaines qui a atteint pour point culminant avec la grève historique du mardi 18 mai 2021. Avec elle, le spectre d’une unification du mouvement pour la libération nationale de la Palestine a commencé à se matérialiser, rassemblant habitants de Cisjordanie, gazaouis, et – fait relativement inédit – les palestiniens des des camps de réfugiés au Liban et en Jordanie ainsi que ceux des « territoires occupés » de 1948 et 1967.

Ces derniers vivent dans les territoires colonisés par l’État d’Israël et ont le statut formel de citoyen israélien sans pour autant avoir les mêmes droits dans les faits. Or c’est précisément dans ces territoires habituellement pacifié par l’entité coloniale, que la situation est devenu incontrôlable. A l’instar de Lod où, face à la profondeur et la radicalité de la mobilisation ainsi que les scènes de fraternisation à certains endroits entre juifs et arabes, le gouvernement de Netanyahou a dû déclaré l’État de siège le 12 mai afin de réprimer la révolte.

La solidarité internationale de la jeunesse et des classes populaires : de Black Lives Matter à la remise en cause de l’impérialisme au Moyen-Orient

La perspective d’une 3ème Intifada et l’élan de solidarité populaire internationale avec la lutte du peuple palestinien ont fait souffler un vent de panique tant pour l’Etat colonial israélien, pris au dépourvu par l’ampleur de la mobilisation selon la plupart des analystes, que pour l’impérialisme américain et ses alliés dans la région, à commencer par le Qatar et l’Egypte qui ont joué un rôle central pour négocier le cessez-le-feu. Ce nouvel épisode de révolte et l’écho qu’il a rencontré à l’international a d’ailleurs pris le contrepied de la « normalisation » des rapports entre les régimes arabes avec Israël – Maroc, Émirats et Égypte en tête – en dénonçant la soumission de leurs dirigeants face à l’État colonial israélien. On comprend ainsi l’empressement du Maréchal Al-Sissi à chercher une solution pour éteindre l’incendie.

De plus, les images des exactions israéliennes – comme le bombardement des locaux de la presse internationale à Gaza – ont entaché l’image de l’État sioniste à l’international, y compris aux yeux d’un secteur du parti démocrate américain aujourd’hui critique de la politique extérieur d’alliance militaire de Biden avec Israël. Mais plus profondément, cette situation a largement dévoilé les chimères sous-tendues par le projet d’établir deux États en Palestine, l’un servant de base avancé à l’impérialisme au Moyen-Orient et donc soutenu militairement, politiquement et financièrement en conséquence, et l’autre, sorte de bantoustan dépendant de la charité humanitaire des grandes puissances.

D’autre part la solidarité internationale contre l’agression israélienne s’est surtout exprimée par la voie de larges secteurs de la jeunesse et des classes populaires, comme dans le Michigan, à Bruxelles ou Paris. Et pour cause, ces secteurs largement politisés autour des mobilisations anti-racistes massives du printemps 2020 aux États-Unis et un peu partout dans le monde, tracent une ligne de continuité entre Black Lives Matter et la lutte pour la libération du peuple palestinien qui vit aujourd’hui un régime d’apartheid qui n’a rien à envier celui mis en place fut un temps par les afrikaners en Afrique du Sud. Autant d’éléments qui ont poussé les diplomaties des pays impérialistes, Etats-Unis en tête, pour chercher à calmer le jeu et freiner toute possibilité de déstabilisation de la région. Un enjeu important pour les Etats-Unis qui cherchent actuellement à se retirer du Moyen Orient pour concentrer ses efforts en Asie-Pacifique pour freiner l’émergence de la Chine. Pourtant, si Joe Biden tente de faire valoir son intervention en envoyant son secrétaire d’État Anthony Blinken en tournée au Moyen-Orient, le compromis autour d’un cessez-le-feu précaire laisse ouvertes les possibilités d’un prochain soulèvement.

Pour l’unification de la résistance palestinienne par l’auto-organisation à la base

Depuis la signature du cessez-le-feu, Netanyahou comme le Hamas revendiquent une victoire politique historique. Du côté de l’État sioniste l’offensive militaire a permis souder les rangs en effaçant un temps les contradictions sociales qui minaient la scène politique israélienne, et en permettant à Netanyahou de former un gouvernement d’union nationale. Mais avec l’exacerbation des tensions entre un régime colonial toujours plus brutal et une nouvelle génération d’arabes-israéliens qui vient de faire une expérience inédite en gagnant l’opinion internationale à sa cause ainsi qu’en actualisant la nécessité d’unifier la résistance palestinienne, tout porte à croire que ce n’est que partie remise.

Du côté palestinien, c’est le Hamas qui paraît avoir incarné le courant combatif contre l’offensive israélienne, parvenant même à négocier une victoire avec l’arrêt au moins temporaire des bombardements et de la colonisation sioniste à Sheikh Jarrah en échange de l’arrêt des tirs de roquette. Bien que confiné à Gaza, en se solidarisant avec les palestiniens de Jérusalem et en ne rechignant pas à recourir à la lutte armée, le mouvement islamiste dirigé par Khaled Mechaal a réussi à gagner du terrain en Cisjordanie et dans les « territoires occupés », chose que le Fatah avait tout fait pour éviter jusqu’à maintenant. Aux yeux d’un certain nombre d’observateurs, il est apparu ainsi à l’initiative, capable d’imposer en partie son agenda à l’État israélien, et de prendre la tête de la résistance palestinienne au niveau national. Pourtant, le projet populiste et religieux qu’il porte est bien loin des idéaux d’émancipation inhérent à la lutte pour la libération nationale contre l’impérialisme et le colonialisme. De même que sa filiation avec le Hezbollah libanais et la République Islamique d’Iran, qui tout en étant en conflit avec les grandes puissances impérialistes, restent de puissants freins aux mobilisations indépendantes des masses dans la région comme en a témoigné la répression des soulèvements populaires au Liban et en Iran ces derniers mois. Un élément clé qui fait que si le Hamas endosse le rôle de principale opposition à la colonisation israélienne, son projet politique reste incapable de susciter une adhésion populaires sans mettre sous le tapis nombre de contradictions, et ne peut constituer une alternative pour une libération de l’oppression coloniale.

L’Autorité Palestinienne quant à elle dirigée par le Fatah de Mahmoud Abbas a montré son inutilité sur le terrain de la lutte contre l’oppression coloniale. Ces dernières années elle a surtout brillé par sa passivité et sa collaboration avec l’État d’Israël et les États-Unis, subordonnant la libération nationale non plus à la lutte du peuple palestinien pour son droit à l’autodétermination, mais à la recherche d’accords négociés au sein des instituions impérialistes comme l’ONU, sans chercher à aucun moment à faire jouer la pression populaire. Une crise qui vient de loin, comme en témoigne la décision unilatérale et arbitraire prise par Mahmoud Abbas de reporter sans préciser à quand les élections qui devaient se tenir ce 22 mai et qui auraient permis la présentation de près de 36 organisations différentes. Alors que près de 93% de la population palestinienne s’était inscrite sur les listes électorales, ces élections auraient en effet probablement été synonyme de débâcle pour l’OLP (dirigée par le Fatah et dont le Hamas ne fait pas partie).

Cependant pour éviter toute analyse qui voudrait arrêter le conflit à une opposition entre le Hamas et l’Etat d’Israël, il convient de regarder du côté des démonstrations de force qu’ont réussi à faire les palestiniens dans la rue, qui expliquent inquiétudes de Biden et Netanyahou, mais aussi de la direction de l’OLP. A l’instar de la grève générale du 18 mai, qui porte en elle les germes de l’unification du mouvement national palestinien sur des bases démocratiques. En effet, la mobilisation massive dans les « territoires occupés », en Cisjordanie et à Gaza pourrait être le moteur de processus d’auto-organisation qui permette d’empêcher toute forme de cooptation que ce soit par l’État sioniste, soit par les puissances régionales qui utilisent la lutte du peuple palestinien comme monnaie d’échange avec l’impérialisme. Ce n’est que d’un tel mouvement unifiant l’ensemble des palestiniens, en alliance avec la jeunesse et les classes populaires juive, contre l’oppression coloniale et la domination impérialiste, que la libération de la toute la Palestine pourra aboutir. Pour construire cette voie indépendante du Hamas, de l’OLP et l’impérialisme il est aussi nécessaire de défendre la construction d’un Etat Palestinien laïc et socialiste sur les ruines de l’Etat colonial d’Israël.




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