Pédagogie critique et critique du système

Paradoxes Covid : avec la pandémie, une autre école possible ?

Elise Duvel

Paradoxes Covid : avec la pandémie, une autre école possible ?

Elise Duvel

Tant qu’une société divisée en classes continue d’exister, l’éducation reste articulée à la relation d’exploitation et de domination qui sont nécessaires à sa perpétuation. Cela ne veut pas dire que ce que s’y joue n’a aucune incidence sur l’évolution ou l’involution, au niveau global, de la situation politique et du rapport entre les classes.

Le Covid devait être, pour l’école, un nouveau coup de massue. Avec toutes les contradictions de la situation, et la gravité de la crise sanitaire, contre le gouvernement et Blanquer, les personnels et, plus largement, la communauté, se sont saisi, aussi, de l’occasion, pour démontrer, dans la lutte, qu’une autre école pouvait être possible.

Il est certain que tant qu’une société divisée en classes continue d’exister, l’éducation ne pourra apporter aux enfants des travailleurs/ses que les éléments nécessaires pour obtenir un emploi et, au passage, en apprendre un peu sur le monde. Marx montre qu’une telle éducation n’entraine au fond que "la misère spirituelle de l’enfant prolétarien", puisque ces enfants n’ont, la plupart du temps, personne d’autre pour les aider à s’orienter dans leur parcours scolaire.

L’éducation reste aujourd’hui sous la domination structurelle de la bourgeoisie, ce qui signifie qu’elle reste articulée à la relation d’exploitation et de domination qui sont nécessaires à sa perpétuation. La crise sanitaire a néanmoins contribué à révéler à quel niveau d’abstraction se situent l’ensemble des structures scolaires. D’une part, les situations d’enseignement conduisent le plus souvent à effacer au quotidien les différences de classe dans le « groupe-classe », et quand bien même la carte scolaire structure les écoles et les établissements autour de grands ensemble souvent socialement homogènes, avec ses ghettos et ses écoles pour la bourgeoisie. D’autre part, et surtout, cet effacement est largement relayé par le discours de la bourgeoisie sur l’école. Or, dans la crise et les confinements, ces discours ont été directement attaqués, non seulement par les personnels qui en connaissaient déjà, le plus souvent, le caractère fantasmatique, mais par les élèves eux-mêmes et par les familles. Le confinement des classes a bien révélé, lui aussi, le caractère de classe du confinement et les contradictions et les inégalités de classe qui structurent l’école de la république. L’école, par ailleurs, s’est aussi montrée pour ce qu’elle est, un lieu concret chargé d’affects et porté par des représentations sociales.

Dans la conjoncture, ouvrir des perspectives nouvelles

Si, jusqu’à présent, c’est surtout le rouleau-compresseur des contre-réformes qui a prévalu, le confinement de l’année dernière a, lui aussi, imposé un changement et offre désormais une reconfiguration possible, autour d’une alliance entre les différents secteurs du service public mais aussi entre les établissements, leurs personnels et les quartiers.

Pour Marx, la seule façon d’obtenir une nouvelle éducation, et avec elle des humains pleinement émancipés, est d’avoir déjà transformé la société. En effet, l’éducation est une relation sociale et, dans le capitalisme, la relation qu’impose la bourgeoisie est celle de l’exploitation. Dans la pratique, pourtant, il reste du « jeu » dans cette relation imposée, qui peut se trouver transformée, voire subvertie. Et si l’école, à elle seule, ne peut suffire à provoquer un changement radical, on voit pourtant qu’il est central d’avoir des éducateurs conscients et qui œuvrent à cette transformation sociale pour offrir à la jeunesse un cadre critique lui permettant d’y participer.

La logique à l’œuvre dans les réformes qui se sont abattues ces dernières années sur l’Education nationale, consiste bien à embrancher de plus en plus la scolarité sur le strict parcours professionnel en fonction des intérêts patronaux, qu’il s’agisse des réformes des collèges et lycées ou de la plateforme ParcourSup. En ce sens, si ce n’est pas suffisant, il reste nécessaire de revendiquer une éducation gratuite et de qualité pour tous et toutes, y compris dans les structures bourgeoises actuelles. L’éducation est un droit qui a été conquis par des décennies de lutte, que nous devons défendre d’autant plus fortement lorsque le gouvernement entend casser l’Education nationale pour l’ouvrir au marché privé et la livrer à la concurrence. Mais nous pouvons faire bien davantage.

Si, pour la bourgeoisie, la véritable fonction de l’éducation est de perpétuer son système de domination et d’exploitation, et d’imposer son idéologie, une partie de l’enseignement peut encore échapper à cette fonction si l’on s’en donne, collectivement, les moyens. Pour s’opposer à cet alignement total des enseignements sur le discours idéologique bourgeois, voulu par le ministère, il est bien évidemment nécessaire non seulement de refuser la logique de privatisation et de libéralisation accentuées de l’école, mais de revendiquer aussi, contre la fonction actuelle de l’école - celle de la reproduction des classes sociales et de leur légitimation - une autre école, réellement émancipatrice, lieu de vie et de constitution de sujets conscients.

Ainsi, puisqu’aujourd’hui la colère est grande dans le secteur de l’éducation face à toutes les contre-réformes successives, qui ne visent qu’à détruire le service public, et face à la gestion catastrophique de la crise sanitaire, il est important de se saisir de ce ras-le-bol pour faire que la situation que nous traversons nous conduise à questionner l’école que nous voulons et, au-delà, la société dans laquelle nous la voulons.

Une rentrée de novembre qui a ravivé les luttes

En cette rentrée de novembre, on a vu se multiplier la mobilisation d’élèves, parents et professeur.e.s qui ont remis en cause les directives ministérielles, notamment en région parisienne, mais pas uniquement. Face à un protocole sanitaire largement insuffisant, les enseignants, avec le soutien de parents d’élèves ont pu élaborer, localement, des protocoles alternatifs et progressistes pour faire face à la crise mais aussi pour envisager l’école d’après. On a vu alors des expériences d’établissements où les professeurs avec le soutien des parents d’élèves ont mis en place des demi-groupes classes, y compris dans les collèges, pour assurer de meilleures conditions de travail dans le cadre de la crise sanitaire. Ils se sont également battus pour qu’il y ait des embauches massives de personnels de vie scolaire, d’enseignants et d’agents pour assurer un accueil et des conditions dignes pour l’ensemble des élèves.

Comme en témoignait, à ce sujet, une enseignante à Stains, en Seine-Saint-Denis à propos de la récente mobilisation, « on a passé la journée de mardi [1er novembre] à discuter d’un protocole sanitaire entre collègues. Pour l’occasion, l’ensemble des secteurs de personnels étaient réunis : vie scolaire, professeurs et agents. On a discuté tous ensemble du protocole en prenant en compte les réalités de chacun, partant de ce que voulait chaque pôle de l’établissement. Les professeurs tenaient à la question des demi-groupes, les agents de service voulaient éviter d’avoir trop de brassage de classes à cause des problèmes de nettoyage, tandis que la vie scolaire était confrontée au problème de la surveillance des récréations et des entrées. A partir de toutes ces réalités, on a réussi à élaborer deux propositions différentes qu’on a soumises au vote et l’une des propositions a été adoptée. On s’est mis en contact très vite avec les parents d’élèves, qui nous ont dit qu’il y avait énormément de cas de Covid dans le quartier du collège et sur la ville. Dans ce quartier populaire, les parents sont souvent les travailleurs les plus précaires, qui ont été en première ligne face à l’épidémie en mars, des travailleurs invisibles. Pour eux c’est du coup inacceptable de voir un collège surchargé d’élèves alors qu’ils vont bosser, qu’on leur demande de faire un effort contre l’épidémie, pendant que leurs enfants prennent des risques en se rendant dans une école où le virus circule. D’ores et déjà, comme le protocole ne pourra pas être mis en place cette semaine, on a discuté avec les parents d’élèves pour des actions conjointes ».

Il s’agit d’un exemple parmi d’autres, en Seine-Saint-Denis, mais il est important que ces liens, qui ont permis des mobilisations proprement inenvisageables ne serait-ce qu’il y a deux ou trois ans, perdurent et se développent. Face à une gestion criminelle du gouvernement qui n’a voulu ni répertorier les besoins ni mettre en place les conditions de travail décentes pour les personnels de l’éducation et l’accueil des élèves, il est nécessaire que les personnels, agents, parents et élèves se concertent pour mettre en place les mesures de la reprise. Si des CHSCT existent aujourd’hui sur différents établissements, ils n’ont pas un caractère pleinement démocratique ni d’auto-organisation nécessaire pour se réapproprier le lieu de travail de l’établissement scolaire. La constitution de comités d’hygiène et de sécurité locaux, directement élus et révocables, serait la seule garantie de contrôler un retour en classe décidé par le plus grand nombre. Les courtes expériences d’élaboration de protocoles décidés par en bas en concertation avec les parents vont dans ce sens.

Face à un ministère hors-sol et méprisant, revendiquer nos pratiques et nos savoir-faire

Dans ce contexte, on peut se demander, comment les travailleuses et les travailleurs de l’éducation, pourraient être en capacité de contrôler, collectivement et démocratiquement, au moins les établissements dans lesquels ils enseignent ? Comment réellement établir des liens de confiance avec les familles, notamment dans les quartiers, en direction des familles des classes populaires et ouvrières ? Comment lutter pour la démocratisation totale des établissements d’enseignement, avec un fonctionnement par assemblées, des postes de coordination et de direction révocables, des projets votés de bas en haut, en collaboration avec la communauté éducative et le quartier ? Comment travailler sur des projets et programmes décidés par nous-mêmes et par les principaux concernés, les élèves ?

Cette crise sanitaire, paradoxalement, a offert l’opportunité de montrer que les politiques et injonctions imposées par en haut, par un ministère dépassé et en dehors des réalités quotidiennes, ne résoudront en rien les problèmes. Et que ce sont donc les enseignants, les élèves, les parents qui ont l’expertise pour définir le rythme de travail et le contenu des apprentissages. Au milieu de la crise sociale et économique du Coronavirus, réfléchir à la pratique d’une pédagogie critique radicale au sein de l’école, et à une politique révolutionnaire pour l’ensemble de la société est une nécessité.

Ce qui est posé, c’est une réflexion plus profonde sur la pédagogie critique radicale et le rôle que nous pouvons jouer en tant qu’éducateurs et éducatrices dans les cadres de ce système, mais aussi dans l’aspiration à sa transformation. Le philosophe et militant communiste italien Antonio Gramsci a pu défendre, dans ses écrits sur l’éducation, la perspective d’un enseignement libérateur unifié entre le travail manuel et intellectuel très différent de celui que l’on connaît aujourd’hui. Il est clair que l’objectif de « l’école unitaire » serait d’élever les masses à la culture, contrairement aux volontés de la bourgeoisie qui souhaite réduire l’accès à la connaissance des travailleurs au strict nécessaire. En conséquence, l’école de Gramsci serait un élément de base dans la lutte pour l’hégémonie des classes populaires.

Gramsci, loin de penser l’école comme « lieu de dispute » où il s’agirait de changer superficiellement le contenu et les méthodes d’apprentissage puis de lutter en dehors des murs de l’école, réfléchit à une « philosophie de la praxis », c’est-à-dire à un guide pour l’action révolutionnaire. Il réfléchit à l’éducation non pas séparée mais partie intégrante d’une société qu’il est nécessaire de dévoiler, de critiquer, mais dans le but de construire « un nouvel ordre » impliquant une révolution mettant fin au capitalisme.

Une meilleure éducation ne suffit pas à conquérir une nouvelle société sans exploitation ni oppression. On peut pratiquer une pédagogie critique sans défaire l’ensemble des contenus de l’école, son organisation verticale ou l’idéologie de classe qui l’entoure. Et à elle seule l’élévation de la conscience de tous les exploités et opprimés ne suffirait à renverser l’Etat et ses appareils sur lesquels il repose. C’est en ce sens, donc, qu’il y a nécessité stratégique à reconstruire un mouvement et des pratiques pédagogiques critiques, en les liant à la lutte des travailleurs et de la jeunesse qui commencent à se lever avec force dans le monde. Nous avons la tâche de déconstruire les normes et les valeurs bourgeoises et de remettre en question la société de classes, mais aussi de militer en ce sens-là dans la pratique. Il est du devoir des éducatrices et éducateurs d’être non seulement des enseignants, mais aussi de construire la perspective d’une pédagogie critique dans le cadre du projet de transformation radicale de la société. Avec toutes ses contradictions, la situation de crise, multiforme, que nous traversons, nous oblige, plus que jamais, à aller dans ce sens

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