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Jeunesse

Rentrée universitaire

Paris 8. Galères administratives, report des élections, cours à distance : l’enfer de la rentrée universitaire

Un mois après la rentrée, ce sont des files d'attente interminables qui occupent le paysage de la fac. Bourses en retard, certificats de scolarité inaccessibles et amphis bondés en pleine crise sanitaire : voilà à quoi ressemble le quotidien à Paris 8. Une situation qui révèle le manque criant de moyens engendré par la casse du système universitaire.

mardi 13 octobre

Des étudiants sans certificat de scolarité un mois après la rentrée...

Les témoignages que nous avons recueillis auprès des étudiants de l’université soulevaient toujours les mêmes problèmes administratifs. Par ailleurs, pas un seul d’entre eux nous a dit ne pas avoir eu de galères administratives pour s’inscrire à l’université cette année.

Ce qui revient le plus quand on demande aux étudiants à quel genre de problème ils sont confrontés c’est l’attribution des bourses. En effet, la majorité des étudiants boursiers déclarent ne pas encore avoir reçu leur notification de bourse ou l’avoir reçu très tardivement. Pourtant sans cette notification, il est impossible de prouver son statut de boursier et donc d’être exempté de frais d’inscription.

Pierre, étudiant en double licence histoire et science politique témoigne : “Malgré ma demande de bourse effectuée en mai 2020, je n’ai reçu la notification de bourse seulement le 22 septembre. J’ai donc dû avancer les frais d’inscription et la CVEC, ce qui revient à 340€. Maintenant j’attends d’être remboursé”. Si Rémi a pu avancer cette somme, tous les étudiants ne sont pas en capacité de le faire, d’autant que la procédure de remboursement est longue et laborieuse.

Le retard de délivrance de la notification de bourse pris par le Crous a forcé les étudiants à devoir choisir entre avancer les frais pour s’inscrire et avoir de quoi manger au mois de septembre. Esther* nous décrit la précarité dans laquelle l’a mise cette situation : “J’ai failli ne pas pouvoir m’inscrire à la fac, car au début je me refusais d’avancer tout ses frais, sachant pertinemment qu’en les avançant je serais dans le rouge, et j’attendais en vain ma notification de bourse. J’ai donc dépassé les délais d’inscriptions, et je me suis retrouvé avec mon compte étudiant PARIS8 fermé. De ce fait, pendant un mois, alors que les cours sont à distance, je n’ai pu accéder à la plateforme moodle et donc m’inscrire aux cours, ni les suivre.”

En plus de devoir dépenser de l’argent dans des frais d’inscription, alors que les étudiants boursiers en sont normalement exempt, le retard du CROUS entraîne évidemment un retard du versement des bourses et contraint les étudiants à une précarité extrême alors que pour beaucoup d’entre nous la bourse est la principale source de revenu. Esther témoigne “Je suis très dépendante des bourses pour vivre, et je me suis retrouvée pendant les deux dernières semaines du mois de septembre à ne pas savoir si j’allais manger le lendemain parce que je n’avais plus d’argent.”.

On le voit cette situation a des conséquences désastreuses pour de nombreux étudiants et étudiantes. Qui plus est, dans une Université comme Paris 8 où la précarité touche de plein fouet la majeure partie des étudiants. En effet, à l’Université de Saint-Denis près de 45% des étudiants sont boursiers et dépendent des bourses pour pouvoir subvenir à leurs besoins élémentaires. Durant la phase de confinement, on avait déjà assisté à de longues files d’attentes d’étudiants qui venaient chercher des colis alimentaires distribués par des collectifs et des associations de la fac.

La raison de ce retard reste floue, l’antenne du Crous à Saint Denis ayant fermée, et les bureaux parisiens n’acceptant pas les rendez-vous à cause du covid il est très difficile d’obtenir la moindre réponse. Esther raconte son parcours du combattant pour espérer une réponse : “Depuis un mois, je ne compte plus le nombre d’appel que j’ai essayé de passer au CROUS, soit ça sonnait dans le vide indéfiniment, soit je tombais sur une boîte vocale automatique incapable de résoudre mes soucis ni de me passer une personne réel. Je ne compte pas non plus le nombre de mail que j’ai écrit à différents types d’adresse, j’ai même écrit à la directrice du CROUS (niveau national du CROUS), et je suis toujours sans aucune réponse. J’ai tenté à plusieurs reprises de prendre un rendez-vous téléphonique via la plateforme mise à notre disposition sur internet, mais à chaque fois on m’indiquait qu’aucun créneau n’était disponible. Totalement désespérée, j’ai écrit une lettre manuscrite au CROUS que j’ai postée la semaine dernière, j’attends encore des nouvelles.”

D’autre part, si vous faites partie des étudiants chanceux qui ont pu s’inscrire, il faut encore s’armer de patience pour espérer obtenir le certificat de scolarité. Avec les mesures sanitaires, il n’était pas possible de venir s’inscrire à l’université et obtenir le jour même le certificat comme cela se faisait les autres années. Comme l’explique Guillaume, tuteur en langues, il faut attendre le traitement de la demande puis se connecter à son compte numérique et télécharger le document. Or, pour que le dossier soit validé, il faut l’aval du seul comptable de la fac qui doit vérifier chaque cas (ce qui était fait automatiquement les années précédentes puisque la majorité des paiements se faisaient à la fac). Ajoutons que de nombreux étudiants n’ont pas d’ordinateur ni de wifi pour se connecter, si par chance leur compte numérique fonctionne.

Si tous ces problèmes sont intrinsèquement liés les uns aux autres, ils entraînent des problèmes matériels graves. Ne pas avoir son certificat de scolarité bloque énormément de démarches notamment pour garder les logements étudiants ou obtenir le pass navigo. Cela s’ajoute à une rentrée incertaine en plein retour de la pandémie du coronavirus, où les mesures prises par l’université peinent à masquer une gestion catastrophique de la crise sanitaire. Absence de distribution massive de masques, manque de gel Hydro-alcoolique, absence de moyens de dépistage au sein de la fac, capacité d’accueil limité dans les salles quand le cours n’est pas fait à distance etc. Pire encore, refusant d’allouer les moyens nécessaires à la gestion de la crise sanitaire et pour des conditions d’études dignes, les faibles mesures prises par le gouvernement et l’Université viennent dégrader encore plus les conditions d’études des étudiants. A Paris 8 ceux-ci n’auront cours qu’une semaine sur deux pour la plupart. Mesure qui ne réduit que difficilement la masse d’étudiants dans les locaux de l’université puisque beaucoup d’étudiants s’y rendent pour suivre leurs cours à distance ou pour étudier.

… symptôme d’un manque criant d’effectifs et de moyens.

Plusieurs secrétariats de l’université ont fermé leur bureau aux étudiants à cause de la situation sanitaire, assurant l’accueil par mail ou téléphone. Cependant, compte tenu de la situation globale de flou concernant les modalités de reprise des cours, les étudiants étaient très nombreux à chercher des réponses auprès des secrétariats qui de ce fait ne pouvaient pas répondre à tous, renforçant encore un peu plus la complexité du labyrinthe administratif de l’université. Léa nous raconte “ Pour valider mon année je dois prendre un cours de langue, on est obligé de passer un test de niveau pour savoir dans quel cours on doit s’inscrire, sauf que dans mon cas il n’y a pas de cours pour mon niveau. Je dois donc prendre un cours de la licence LLCER. Le truc c’est que leur secrétariat est fermé au public donc impossible de leur expliquer mon cas en vrai, impossible aussi de les joindre par téléphone alors que l’accueil des étudiants est censé se faire comme ça : les trois lignes téléphoniques sonnaient indéfiniment. Je n’ai pas compté le nombre de mails que je leur ai envoyés. Pendant deux semaines je n’ai eu aucune réponse, les cours avaient évidemment commencé mais j’étais confinée avec le covid et aucune info ni réponse. C’est en envoyant un mail de détresse au responsable des licences LLCER que j’ai enfin pu avoir des réponses et le mail de la professeure du cours qui m’intéressait. ”

Si tant de temps est nécessaire pour obtenir une information, c’est qu’il y a un manque criant de moyens attribué aux universités.
Nous avons essayé de discuter avec des personnels administratifs pour connaître leurs conditions de travail, comprendre comment cette situation se passait de l’intérieur et nous nous sommes retrouvés face à un mur. Les secrétariats nous ont fermé la porte au nez en disant qu’il n’y avait aucun problème, d’autres ont appelé leurs supérieurs qui leur ont interdit de nous répondre.

En voulant interroger les vacataires chargés des inscriptions, nous nous sommes retrouvés une nouvelle fois face à un silence de plomb, des regards fuyant. Seuls l’un d’entre eux nous a répondu “C’est mon dernier jour de travail, je vous laisse mon numéro et quand j’ai mon salaire je vous réponds”. Aucune information n’est disponible.
Seul un tuteur nous a expliqué qu’avec les mesures sanitaires, la multiplication des réunions de pré rentrées (pour ne pas remplir les salles) et le traitement de toutes les situations par mail multiplie grandement le travail des personnels administratifs. Or, si la situation nécessite d’embaucher massivement pour subvenir aux besoins de l’université, le nombre d’administratifs reste le même.

Alors que la rentrée est toujours synonyme de galère administrative dans les universités, cette année la crise sanitaire démultiplie les dysfonctionnements. L’échec de la présidence à faire tourner correctement les services de l’université s’illustre également par le report des élections pour le renouvellement des conseils centraux (conseil d’administration, CFVU, conseil de recherche) qui devaient avoir lieu le 13 et 14 octobre. Ce report, justifié par la crainte d’une faible participation au vu des conditions sanitaire et donc la mise en place du vote à distance, est en réalité la conséquence de la gestion catastrophique de la situation sanitaire dans l’université et d’un manque criant de moyens pour les administratifs.

Ce manque de moyens a des conséquences directes et importantes. Notamment la communication qui devient impossible. D’autant que les cours à distance poussent à l’isolement des étudiants sans forcément réduire le nombre d’étudiant dans l’enceinte de l’université puisque nombre d’entre eux n’ont pas accès à un ordinateur ou à la wifi chez eux et doivent donc se rendre sur le campus.

Des élection reportées, des amphis bondés dont certains sont refusés car l’université n’a pas prévu correctement le nombre de places par cours, des cours en distanciel sans communication avec la fac, des espaces numériques qui ne fonctionnent pas et des bureaux fermés, voilà à quoi ressemble la rentrée 2020 à Paris 8. Ces galères d’inscription ne sont pas uniques à Paris 8, c’est la gestion de l’université française en général qui doit être remise en cause. Nous devons revendiquer des moyens, humains et matériels, pour les universités qui sont les principaux lieux de transmission du covid. La crise sanitaire ne doit pas être un facteur d’isolation et de précarisation des étudiants qui doivent déjà faire face à la crise économique.

*Certains prénoms ont été changés afin de respecter l’anonymat de personnes qui ont témoigné




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