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Paris. Préavis de grève chez les égoutiers alors que la ville force la reprise malgré les risques

Depuis le 11 mai, la Ville de Paris veut déconfiner les égoutiers le plus rapidement possible alors que des interrogations demeurent sur la contamination des eaux usées. Face à l’attitude irresponsable de la DPE, un préavis de grève a été posé, tandis que les égoutiers continuent d’exiger des études permettant d’évaluer le risque sanitaire de leur activité en période d’épidémie.

mercredi 13 mai

Crédit photo : Twitter

Des eaux parisiennes infectées par le Covid-19 ?

Le 16 mars dernier, alors que le confinement se mettait en place, la Ville de Paris décidait de suspendre les activités non-essentielles des égoutiers, maintenant uniquement les activités d’urgence, à savoir la permanence des égouts. La plupart des égoutiers avaient alors été envoyés en confinement. Or, alors que des chiffres évoquant la corrélation entre la contamination des eaux d’égouts en covid-19 et le nombre de personnes infectées commençaient à être diffusés, les égoutiers prenaient conscience de la concentration du virus dans les eaux au contact desquelles ils évoluent au quotidien

Face à cette situation, les syndicats ont rapidement réagi en demandant une transparence sur la situation. « On avait entendu qu’on retrouvait le génome de covid-19 dans les excréments. Or, le service a toujours nié cette contamination et continué à faire descendre des agents pour des activités qu’on ne considérait pas urgente. On a lancé deux droits d’alerte, un premier le 5 mars pour dire qu’on s’inquiétait de la contamination des eaux d’égouts, on n’a eu aucune réponse ! Après avoir obtenu le rapport Eau de Paris, auquel la Ville avait accès depuis le 14 avril mais qu’ils ne nous ont pas envoyé avant le 6 mai, on a fait un deuxième droit d’alerte, et à nouveau ils ont joué la politique de l’autruche » rapporte ainsi un égoutier, syndicaliste à la Direction de la Propreté et de l’Environnement de la Ville de Paris.

De fait, après la découverte courant avril de traces « infimes » du virus dans l’eau-non potable, qui avait conduit à l’arrêt de l’utilisation de celle-ci, notamment dans le nettoyage de la voirie, le rapport d’Eau de Paris du 14 avril 2020 est formel et note « la présence d’une forte contamination du SARS-CoV-2 dans les échantillons d’eau usées brutes, en augmentation pendant le suivi. (…) Ces résultats montrent que le suivi des eaux usées est un excellent traceur de la dynamique de l’épidémie (…). La plupart des génomes correspondent à des particules virales intègres et donc potentiellement infectieuses. »

Extrait du rapport d’Eau de Paris, 14 avril 2020

« Quand on a eu ces résultats, on a saisi l’administration pour demander à mener des enquêtes pour savoir le niveau de concentration, et si elle est dangereuse pour les agents qui se trouvent en égout. Mais ça a été refusé, car ils considèrent qu’on est protégés par nos équipements de protection individuels. » Une affirmation que les égoutiers réfutent, pointant notamment le risque de contamination par les yeux, face à laquelle les agents ne sont pas équipés.

Une crainte par ailleurs corroborée par les positions de certains experts, à l’image du médecin biologiste Claude Danglot, ancien responsable de la recherche en biologie au Centre de recherche et contrôle des eaux de Paris, mandaté par la CGT pour donner sa position sur le sujet. Interrogé sur la réponse de la DPE à la demande d’études précise sur la présence du virus dans l’eau des égouts et de protections au niveau des yeux, le spécialiste expliquait ainsi hier à Marianne :

« Niet aux études, mais ce fut niet aussi pour de simples lunettes. Tout ça pour des économies de bout de chandelle : le prix de ces protections sur une année, ne représente même pas le prix d’une journée en réanimation. Prévenir plutôt que guérir, c’est pourtant une équation simple et toujours gagnante.

Pour ce qui est des études, une en particulier me semble urgente. Nous savons que les égouts, mais aussi l’eau brute, sont infectés par du génome de SARS-Cov-2. La question est : parmi ces morceaux d’ARN, combien sont le fait de virus entier, actif, et donc des agents infectieux ? Cette mesure d’infectiosité n’a rien de sorcier. On sait faire, notamment à l’institut Pasteur. C’est important, pas seulement pour les égoutiers, mais pour tout le monde, et pas qu’à Paris. » Des informations qui n’ont pas de quoi rassurer les travailleurs des égouts, qui craignent par ailleurs de contaminer les riverains en surface, une inquiétude corroborée par la Médecine mission santé sécurité au travail en CSSCT.

Malgré les inquiétudes des égoutiers, la Ville de Paris veut déconfiner les égoutiers à tout prix

Pourtant, face à l’évidence du risque, la Ville de Paris a choisi de passer en force. « La semaine dernière, il y a eu le CSSCT de la DPE où l’on a discuté, et le plan de reprise d’activité a été soumis au vote. En tant qu’organisation syndicale, on a demandé à ce qu’il n’y ait pas de reprise tant qu’on n’avait pas de visibilité sur le taux de contamination et sur sa dangerosité, tout en demandant en complément, a minima, une protection faciale intégrale pour les intervention urgentes. Or, alors que sur dix personnes, huit ont voté contre le plan et deux se sont abstenues, la Ville de Paris et la DPE sont passés en force ! » rapporte ainsi le syndicaliste.

Une situation qui en dit long sur la considération accordée aux salariés, pourtant plus à mêmes d’évaluer les risques et les conditions sanitaires nécessaires pour faire face à la situation. « Effectivement, on ne sait pas si c’est pathogène, mais tant qu’on n’a pas ces informations là on ne veut pas une reprise de l‘ensemble des égoutiers pour des activités plus ou moins importantes. On n’est pas contre la reprise du travail, mais dans des bonnes conditions. » « Le virus est très présent, on ne sait pas si c’est infectieux mais on estime qu’à partir du moment où il y a un doute, le principe de précaution doit s’appliquer pour protéger les agents », affirme dans le même sens Julien Devaux, délégué CGT FTDNEEA, à France Bleu.

Une inquiétude qui vient s’ajouter à des conditions de travail déjà difficiles, qui rendent impossibles toute distanciation sociale. « Les chambres d’égoutiers ce sont des endroits qui sont confinés, on n’est pas dimensionnés pour pouvoir respecter les distanciations sociales. En tant que syndicat on a fait des propositions, on comprend qu’il y ait des activités à traiter, mais pour toutes ces raisons, on n’est pas pour une reprise globale. » note ainsi le syndicaliste.

Ce dernier s’inquiète par ailleurs pour la situation de certains agents. « Une activité comme l’aspiration des sables est gérée par le privé. Or, ils l’ont relancé sans mettre à jour les plans de prévention, et ce sont des intérimaires qui font le boulot, pompent du sable, descendent en égout, et s’exposent potentiellement dangereusement au coronavirus » explique-t-il.

Une attitude irresponsable de la Mairie de Paris que les égoutiers expliquent par un choix politique, celui de coller au récit propagé par le gouvernement sur le déconfinement qui veutcdonner l’impression d’un retour à la normale. « Ils veulent faire une bonne figure, montrer que les bons petits fonctionnaires ont repris l’activité pour marquer le déconfinement. On sait plus vraiment quoi faire car ils ont bafoué toutes les instances, toutes les commissions, ils avaient qu’une envie c’était une reprise globalisée de l’activité au sein du service le 11 mai. » conclue ainsi l’égoutier. Face à cette situation, la CGT et FO ont déposé un préavis de grève afin de permettre aux agents qui le souhaitent d’utiliser ce droit pour se protéger.




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