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Perdre sa vie à la gagner

Pénibilité : comprendre l’arnaque de Macron pour faire avaler sa réforme des retraites

Pour rendre sa réforme des retraites acceptable, Macron propose d'ajouter de nouveaux critères de pénibilité, qu'il avait supprimés en 2017. Une promesse hypocrite alors qu'il promet à tous les travailleurs de s'abîmer la santé jusqu'à 65 ans.

Antoine Weil

20 décembre 2022

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La pénibilité : un levier pour amadouer les syndicats

Dès la rentrée, Macron va présenter son projet de réforme des retraites, une réforme qu’il sait très impopulaire, rencontrant le rejet large de la population et de l’ensemble des syndicats. Pour tenter de briser ce front, le gouvernement laisse plusieurs points ouverts marginaux à la négociation dans l’espoir de mieux faire avaler la pilule de la suppression des régimes spéciaux et du recul de l’âge de départ à 65 ans.

Tous les travailleurs savent bien que c’est là l’enjeu central de cette réforme. Tout l’enjeu de la manœuvre pour Macron est donc de pouvoir présenter cette attaque historique contre nos droits comme une mesure sociale.

Il laisse notamment entendre une possible meilleure prise en compte de la « pénibilité ». Le ministre du travail Olivier Dussopt espère obtenir que la CDFT ne s’oppose finalement pas au texte, en échange de propositions du gouvernement sur ce point

A lire : Les trois ficelles du gouvernement pour convaincre de sa réforme

Pour acheter l’accord de certains syndicats, la proposition du gouvernement devrait être de remettre en vigueur trois critères de risque professionnel : les postures pénibles, le port de charges lourdes et les vibrations mécaniques. Remettre car ces trois critères avaient été exclus du compte professionnel de prévention (C2P) par les ordonnances Macron de 2017 ! Sans scrupules, le gouvernement cherche à donner un vernis social à sa réforme, en reprenant des dispositions qu’il a lui-même supprimées durant le dernier mandat. Un dernier critère de pénibilité, l’exposition aux agents chimiques dangereux, n’est pas discuté pour être remis en vigueur. 

La coquille vide des critères de pénibilité

 

Au-delà de l’hypocrisie de la manœuvre, ces futurs critères ne concerneront en réalité qu’un nombre très restreint de travailleurs effectuant des travaux pénibles. De l’avis de travailleurs interrogés, ces critères, entrés en vigueur 1er janvier 2016 à la suite de la loi Touraine de 2014, et supprimé dès l’automne 2017, étaient dans les faits impossibles à atteindre. 

Joël, technicien avion retraité à Air France Industries et syndicaliste à Sud Aérien nous explique en effet que « les critères pour être compté dans les postures pénibles étaient tels qu’il fallait être penché ou accroupi toute la journée sans arrêt. Sur le terrain, on a vite compris que c’était inatteignable. De la même façon nous on est exposé à des bruits stridents mais comme c’était pas continu on était en dehors des clous. Il aurait fallu qu’on soit exposé à 81 décibels toute la journée, sans casque ni bouchon pendant 600 heures par sur une année, une situation qui n’arrive jamais...  ».

Surtout, il rappelle que ces critères servent avant tout au patronat à se prémunir contre d’éventuelles poursuites judiciaires de salariés : « dans le cas de l’exposition au bruit [qui figure encore dans les critères de pénibilité du C2P] par exemple, si l’employeur fournit un casque anti-bruit il n’est plus attaquable et le salarié sort des critères. En réalité, au cours de l’effort les travailleurs sont souvent obligés d’enlever leurs casques ou bouchons, qui sont très pénibles à porter toute la journée. Cela doit être aux patrons de réduire les risques et qu’il y ait des mesures de préventions collectives ! ». Dans le même ordre d’idée, on peut penser à des travailleurs exposés à des produits nocifs à respirer, souvent contraints d’enlever leur masque ou protection. En somme, c’est un « effet d’annonce qui plaît à la CFDT », mais ne change rien pour les travailleurs. 

Un article de Libération sur les effets du compte de prévention dans sa forme actuelle (qui comprend 6 critères : travail en milieu hyperbare, travail de nuit, travail en équipes successives alternantes, travail répétitif, températures extrêmes, bruit) va dans le même sens. Concernant le travail répétitif, les seuils sont tels que pour bénéficier d’aménagements « il faut réaliser au moins 15 actions identiques dans un cycle de 30 secondes, ou au moins 30 actions identiques en une minute, 900 heures par an (un temps plein aux 35 heures étant de 1 607 heures). Autrement dit, il faut, au moins deux jours et demi par semaine, répéter le même geste toutes les deux secondes ». 

Quant aux aménagements dont pourraient en théorie bénéficier les travailleurs, le compte professionnel de prévention permet d’obtenir un maximum de 100 points pour les travailleurs les plus exposés – c’est-à-dire ceux qui atteignent malgré tous les seuils fixés. Alors que les 20 premiers points sont obligatoirement utilisés pour des formations, avec le reste les travailleurs peuvent au mieux cumuler des trimestres supplémentaires ( jusqu’à deux années dans les cas les plus extrêmes), ce qui concerne très peu de travailleurs. Comme nous l’explique Joël « l’essentiel des travailleurs confrontés à autant de travaux pénibles ont commencé à travailler très tôt, et ont déjà tous leurs trimestres ». De fait, selon Libération, depuis la mise en place du C2P, seules 9 596 personnes ont pu utiliser ces points pour anticiper leur départ à la retraite. 

En réalité, la réforme va toucher durement les travailleurs les plus exposés

 

Avec le changement voulu par l’exécutif, la situation devrait être encore plus restrictive que lors de la réforme de 2014. Car le patronat est opposé à tout ce qui peut limiter l’exploitation des travailleurs et s’oppose aux critères de pénibilité même vidés de leur contenu. Fidèle serviteur des patrons, le ministre du Travail Olivier Dussopt expliquait ainsi que « pour ces trois critères, on voit bien qu’une analyse de l’exposition détaillée de chaque individu n’est ni efficace ni praticable par les entreprises ». Dans le même temps, Dussopt refuse de prendre en compte la pénibilité « par secteur d’activité, car cela risquerait de recréer des régimes spéciaux » et envisage de définir les « situations pénibles au niveau des métiers », en restant flou.

Surtout, l’allongement du temps de travail et le passage à 65 ans va toucher le plus durement les travailleurs ayant commencé à travailler tôt, qui sont les plus précaires et les plus usés par le travail, alors que 25% des travailleurs les plus pauvres sont déjà morts à 62 ans.

Cette réforme va également entraîner le déclassement de travailleurs dans les marges du marché du travail. Comme nous l’explique Eric Bezou, syndicaliste à Sud-Rail et cheminot licencié par la SNCF, « dans les métiers qui ont des normes de sécurité avec des critères d’aptitude pour les agents [comme c’est le cas dans les transports], aller au-delà de 60 ans va rendre de nombreux salariés inapte à leur travail. Ils seront contraints au chômage, ou devront occuper des postes inadaptés ou seront placardisés ». D’autant que la disparition des CHSCT (Comité Hygiène Sécurité et Conditions de Travail) avec les ordonnances Macron de 2017 a aussi drastiquement diminué la prévention des risques et des accidents de travail. Le droit des travailleurs à la santé et à la sécurité au travail est remplacé par un système qui prétend indemniser marginalement les salariés lorsqu’ils sont victimes d’accident de travail ou que leurs corps sont usés par une vie d’exploitation. Un processus que la réforme des retraites va aggraver.

En effet, contre la fausse promesse de la prise en charge de la pénibilité qu’agite le gouvernement pour calmer l’opposition à sa réforme, il faut que les ouvriers contrôlent leur outil de travail pour empêcher les accidents et les maladies professionnelles. Loin de se contenter d’indemnités marginales voir inaccessibles pour des travailleurs poussés à la retraite toujours plus tard, il faut se battre pour la retraite à 60 ans et à 55 ans pour les travaux pénibles.

Aucune miette, aucune négociation ne nous fera accepter de perdre notre vie à la gagner !


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