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Pénurie de blouses. Les soignants doivent pouvoir contrôler les stocks et la production

Les surblouses, les blouses et les charlottes sont les nouvelles denrées rares que s’arrachent les hôpitaux et les soignants. Abandonnés par le gouvernement, ces derniers trouvent des solutions « de fortune ». Face à cet abandon et aux mensonges d’Etat, les soignants doivent pouvoir contrôler les stocks et la production.

lundi 13 avril

Crédits photos : PASCAL GUYOT/ AFP

Une pénurie de surblouses pour plus de la moitié des personnels soignants

Après les masques et les médicaments, les personnels de santé font face à une pénurie de blouses et surblouses dans leurs services. Le Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI CFE-CGC) a réalisé, la semaine du 31 mars au 4 avril, une enquête en ligne sur le manque de matériels dans les hôpitaux et récolté 32 047 réponses. Selon les résultats de l’enquête diffusée 59% des personnels soignants interrogés ont constaté un manque de surblouses.

Face au manque de surblouses, la direction générale de la santé (DGS) dans une note publiée le 3 avril, suivant l’avis de la Société française d’hygiène hospitalière, a estimé que les surblouses pourtant à usage unique pouvaient être « retraitées », c’est-à-dire réutilisées sous certaines conditions d’hygiène à respecter. Une fois n’est pas coutume, les « règles » sont donc changées, et justifiées, en fonction de la réalité des stocks et non des besoins sanitaires.

Une logique qui n’est pas étrangère à celle du gouvernement et du Président qui, interpellé par une infirmière le 7 avril dernier sur le manque de surblouses, s’est justifié en invoquant le caractère imprévisible de la pandémie. Pourtant, choisir délibérément de détruire le stocks stratégique d’Etat de masques tout comme d’appliquer des plans de restructuration dans les hôpitaux publics n’avait rien d’imprévisible mais répondait bien à une logique de privatisation dont on voit aujourd’hui les dégâts.

Depuis la semaine dernière, les hôpitaux qui alertent sur le manque de surblouses et de blouses se multiplient. Ce à quoi s’ajoute de nouveaux scandales sur la qualité des surblouses livrées, suite à la réception de cartons de surblouses défectueuses reçus par des hospitaliers à Marseille. Les hôpitaux et soignants, en attendant les 5 millions de blouses promises fin mars par la DGS, cherchent donc de nouvelles solutions en appelant à des dons de surblouses, à la fabrication bénévole de blouses, ou encore soutenant la fabrication de blouses à partir de sacs poubelles, production lancée par des auto-entrepreneurs ou des petites PME. Il est à parier que les solutions que cherchent les hôpitaux face au manque de stocks et à l’abandon criminel du gouvernement, seront des solutions « de fortune » ne garantissant pas un matériel de qualité et insuffisantes par rapport aux besoins.

Système D, dons et participation de l’industrie : une réponse irrationnelle à la pénurie

Anne-Marie, travailleuse et syndicaliste à l’hôpital d’Arles, à l’image d’autres soignants, nous a exprimé son sentiment d’abandon par les institutions et l’ARS (Agence Régionale de Santé) en particulier, loin d’être à la hauteur selon elle de la crise. « Plusieurs commandes sont en cours mais les dates de livraisons restent incertaines. C’est pourquoi l’établissement recherche activement d’autres pistes, notamment locales pour sécuriser son approvisionnement » peut-on lire dans un mail rédigé par l’hôpital d’Arles au sujet des livraisons à venir de surblouses, blouses et combinaisons.

« La direction est tellement dépassée qu’elle nous demande de trouver des solutions ad hoc » poursuite Anne-Marie en guise de commentaire de ce message de la direction de l’hôpital. Les « pistes locales » évoquées par l’hôpital d’Arles sont des appels lancés pour des dons de matériel plastique (des sacs poubelles) et à des bénévoles pour confectionner les blouses. Des appels à l’aide que les soignants de l’hôpital sont invités à relayer sur les réseaux sociaux et leurs pages personnelles.

Face à la pénurie de matériel, à l’allongement des délais de livraison, et à l’absence de visibilité sur l’état des stocks au niveau national, les hôpitaux ont pris la voie de ce qu’ils appellent eux-mêmes le « système D ». Appels aux dons, au bénévolat, à la mobilisation des entreprises locales et régionales… Les hôpitaux multiplient les appels à l’aide. Des appels auxquels de nombreux particuliers répondent, prêts à aider et à participer à « l’effort national » martelé par le gouvernement.

Ainsi, vendredi le centre hospitalier du Mans a lancé un appel sur twitter aux couturiers volontaires pour fabriquer des surblouses. "Entreprise, associations, particuliers … nous avons besoin de vous pour la fabrication de surblouses en tissu !" demande le CHD de Vendée sur son compte Facebook. Il est précisé « le patronnage et toutes les informations utiles à la fabrication des surblouses sont disponibles ici  ». Les soignants relaient aussi les appels comme cette infirmière du CHU de Nantes qui a écrit sur son compte Facebook : « Nous sommes à la recherche par tous les moyens d’une protection. Ainsi je fais appel à votre aide ! Que ce soit des combinaisons intégrales ou toutes autres formes de sur-blouse qui protège l’avant de notre corps mais aussi les bras. Pour l’instant, nous recherchons surtout des tenues à usage unique."

Des appels qui ne sont pas des bouteilles à la mer comme on peut le voir dans la Meuse ou en Haute Loire où des couturières s’attellent bénévolement à coudre des blouses pour des centres hospitaliers ou des EHPAD de leurs communes.

Certains hôpitaux comme le CHRU de Nancy font appel aux compétences d’usines locales. L’établissement a ainsi commandé près de 400 000 kits en polyéthylène à une PME basée à Ludres près de Nancy. L’entreprise a ainsi conçue un « ensemble » pour les soignants qui se compose d’un grand sac pour le corps, de deux tubes pour les manches et de sur-chaussures.

Livrés à eux-mêmes les hôpitaux et municipalités procèdent donc à des commandes, des appels aux dons, sans aucune coordination entre établissements de santé ou visibilité d’ensemble des besoins régionalement et encore moins nationalement.

De son côté l’AP-HP procède à des commandes, très visibilisées médiatiquement, auprès de grands industriels comme Sphère, le leader européen de l’emballage ménager, ou Louis Vuitton. Le groupe français Sphère qui a l’habitude de travailler avec les hôpitaux français – le groupe leur livre habituellement des sacs plastiques pour les produits infectieux - s’est lancé dans la production de surblouses jetables préalablement validées par des CHU. Leur objectif est de fournir 1,5 millions de surblouses sur les deux prochaines semaines en faisant tourner trois de leurs sites sur la production de ce matériel. Louis Vuitton s’est engagé lui à la production de 7000 blouses d’ici 15 jours.

Toutefois, ce que le gouvernement voudrait faire apparaître comme étant des solutions recèle un certain nombre de contradictions et d’angles mort. Ces efforts de production seront-ils suffisants pour approvisionner l’ensemble des hôpitaux et qu’en est-il de tous les professionnels de santé libéraux (médecins de ville, infirmiers, aides-soignants…) ? Pourquoi d’autres entreprises ne pourraient-elles pas réorienter leur production et lesquelles ? Au-delà de la réorientation de la production, dans quelles conditions les salariés mobilisés vont-ils travailler et être payés ? Est-il normal que parallèlement des personnes, souvent des femmes, réalisent bénévolement un travail de couturière pour les hôpitaux, pour suppléer à ce qui devrait être fourni par l’Etat et produit ou/et financé par les grandes entreprises qui distribuent des milliards de dividendes à leurs actionnaires ?

La réponse est celle de la centralisation du système de santé sous le contrôle des soignants et des travailleurs

Le manque de visibilité sur les stocks est une question qui revient souvent dans les témoignages des professionnels de santé. Un manque de visibilité qui a des effets "à la chaîne" : les directions d’hôpitaux qui n’ont pas de visibilité, cherchent des solutions externes et rationnent par peur de manquer, les soignants sur le terrain doivent ensuite accepter sans moufeter les choix de leur direction. Celles et ceux qui sont en première ligne dans les hôpitaux ou qui exercent en tant qu’indépendants n’ont donc de la visibilité sur rien : sur les stocks nationaux, ceux de leur propre structure ou encore sur les comptes de l’hôpital.

Les soignants n’ont pas plus de vision sur comment est réparti le matériel entre les établissements de santé et au sein même des établissements, et n’ont aucune prise sur la production (et son rythme) de nouveaux matériels. De la même façon au sein des entreprises qui produisent habituellement le matériel de santé ou celles qui ont réorienté leur production pour ce faire, les travailleurs du bout de la chaîne n’ont pas le droit de regard ou le contrôle sur ce qu’ils produisent, la manière de produire et leurs conditions de travail.

Ainsi, à Sphère, comme l’explique le PDG, comme les commandes ont augmenté de 40%, « les salariés vont devoir travailler par équipes 7 jours sur 7, avec des heures supplémentaires à la clé, tout en respectant le système barrière ». Pourtant, il serait possible d’imaginer qu’avec une visibilité sur les besoins des travailleurs de la santé en termes de matériel médical, il serait possible d’organiser la production de manière bien plus scientifique et avec des conditions de travail dignes pour les travailleurs mobilisés.

A l’opposé de la surexploitation à la chaîne, du bénévolat au nom de « l’effort national », la centralisation du système de santé (public et privé) sous le contrôle des professionnels de la santé, des scientifiques, et des travailleurs, permettrait une visibilité sur les stocks, les livrets de comptes, et que les soignants décident eux-mêmes de leurs besoins et des conditions de production de ceux-ci.

Alors que les soignants dénoncent la gestion erratique du gouvernement, ses mensonges, l’attrait des élites politiques et des directions hospitalières, gagnées au management le plus féroce et aux politiques libérales, pour les profits, ils sont les seuls de part leurs connaissances, compétences et leurs intérêts propres qui pourraient proposer une sortie à la crise sanitaire loin de la gestion anarchique, irrationnelle et court-termiste actuelle.




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