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Société

Personne n’est à l’abri

Perquisitions sous état d’urgence. La porte ouverte (et défoncée) à toutes les dérives

Depuis les attentats du 13 novembre, on compte 414 perquisitions administratives, 64 interpellations, 118 assignations à résidence. Et pour le Premier ministre, « ça va continuer ». Mais parmi ces perquisitions, combien sont en rapport avec des affaires de terrorisme ? Pierre Hodel

vendredi 20 novembre 2015

Très peu, et la police ne s’en cache pas. Au contraire, elle le revendique. Pour Christophe Rouget, responsable de communication au Syndicat des Cadres de la Sécurité Intérieure CFDT (SCSI-CFDT) « nous profitons de ce dispositif pour terminer des procédures que nous n’arrivons pas à judiciariser ». Autrement dit, quand la justice refuse les perquisitions – car il n’y a pas assez de preuves – l’état d’urgence permet de rentrer chez les gens comme dans un moulin, sans pour autant qu’il y ait de lien établi avec les réseaux islamistes.

Ainsi, pour intimider les salariés d’Air France, notamment ceux qui travaillent au sol et qui sont l’aile marchante du mouvement d’opposition au plan de la direction et de solidarité contre le licenciement abusif de cinq de leurs collègues,la police a été jusqu’à perquisitionner et fouiller le fret. Il s’agissait évidemment d’une manœuvre d’intimidation.

Didier Guillaume, président du groupe socialiste au Sénat et élu de la Drôme n’a pas hésité à demander, lundi après-midi, au Congrèsde « profit[er] de ce moment pour nettoyer la France, et certains territoires de France qui sont attaqués ». En dehors du vocabulaire d’extrême-droite, on peut se demander qui sont ceux qui attaquent « certains territoires de France ». Guillaume soutient par ailleurs une réforme de la loi de 1955 sur l’état d’urgence pour « améliorer » le contrôle des nouveaux moyens de communication. Quand on connaît les lois actuelles, à part liquider les maigres contrôles sur les surveillances, on se demande ce qu’il reste à améliorer – si ce n’est donner carte blanche à toutes les forces policières pour écouter sans aucun contrôle avec toutes les dérives possibles.

Les dérives sont déjà là. Une petite fille de six ans, à Nice, voisine d’un individu perquisitionné, a été blessée par les forces du RAID qui déclarent ne pas avoir tiré alors que des impacts de balle sont visibles.

La justification de ces dérives montre à quel point le gouvernement est prêt à les couvrir. Ainsi, lundi, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a déclaré que « ces perquisitions ne sont pas directement liées à l’enquête sur les attentats de Paris, mais s’inscrivent dans le cadre de la lutte anti-terroriste ». Autrement dit, les réseaux délinquants et l’islam radical ont des liens étroits, ce qu’il nous faudrait croire sur parole. François Hollande déclarait également lundi devant le Congrès que « c’est avec les armes du banditisme que les actes terroristes sont commis ». CQFD…

En réalité, il semblerait, comme Médiapart le relevait il y a quelques semaines, que les armes des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper-Cacher aient été fournies par un contact d’extrême-droite de la gendarmerie.

C’est surtout avec les armes de l’état d’urgence que l’on piétine les libertés fondamentales, le droit, la justice et la vérité. Florian Borg, président du Syndicat des avocats de France, a ainsi déclaré que passer à des perquisitions en dehors de tout cadre habituel, « ce serait comme si le Code de procédure pénale était bon à jeter à la poubelle, nous entrerions dans un État policier […]. Il est important qu’un juge anti-terroriste soit saisi pour garantir l’application de la procédure ».

Le Syndicat de la magistrature tient à souligner que toutes ces investigations sont possibles hors du cadre de l’état d’urgence. Françoise Martres, présidente du syndicat, rappelle que « rien n’empêche la police judiciaire de demander une perquisition si elle a un soupçon. La législation antiterroriste donne également des pouvoirs très larges aux parquets, qui rendent possible ce type d’enquête et qui s’inquiète que ces opérations sortent du contrôle de la justice. S’il n’y a pas de soupçons, on est dans l’arbitraire ».

Quid alors de l’extension de l’état d’urgence à trois mois ? François Martres doute fortement de la pertinence de l’extension de l’opération pendant 90 jours :« dans l’instant qui suit les attentats, on peut expliquer l’application de l’état d’urgence, mais il est désormais envisagé que nous restions sous ce régime pendant trois mois ».

Par ailleurs, la question qui taraude un certain nombre d’analystes, à l’instar de la chercheuse Vanessa Codaccioni, c’est « [qu’est-] ce qu’il en serait si l’extrême droite arriv[ait] au pouvoir ». Le gouvernement socialiste joue au pompier-pyromane. Il met en avant les solutions d’extrême-droite pour ensuite se proclamer un rempart contre celle-ci. En réalité, il fait son lit et légitime ses « solutions » qui ne font que détruire nos libertés et notre société, alimentant d’autant mieux les brasiers de la peur, de la haine et de la guerre.




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