Complotismes d’hier et d’aujourd’hui

Peur de l’épidémie, peur du complot

Leonava Whale

Peur de l’épidémie, peur du complot

Leonava Whale

Tout comme le virus, la peur circule. Peur d’une maladie fabriquée en laboratoire, peur des vaccins, peur de la 5G, peur des masques, peur de la dictature sanitaire, peur du « grand reset », peur des « pédosatanistes », etc. Depuis le début de la crise du Covid-19, les théories du complot s’accumulent, à l’image des mensonges du gouvernement.

Si ces « théories » reviennent sur le devant de la scène, elles ne sont pas nouvelles, surtout en temps d’épidémie. Pour comprendre ce phénomène à la nature parfois contradictoire, nous ne saurions nous contenter d’analyses individuelles : “les gens ne sont pas assez instruits” ; ou technologiques : "c’est la faute aux réseaux sociaux”. De même que nous ne saurions faire l’économie d’une analyse de classe des théories du complot.

Cet article se propose de mettre en perspective quelques éléments pour la compréhension des dynamiques complotistes. Pour commencer, définissons ce que sont les théories du complot, en pointant quelques éléments importants de l’histoire des complots et du complotisme, avant de rechercher ce qui dans nos sociétés pousse de nombreuses personnes vers ces thèses, puis d’identifier les intérêts privés et politiques qui se trouvent derrière la fabrique du complot.



Qu’est-ce que le complotisme ?

Pour comprendre les enjeux et la menace que représente le complotisme, nous devons commencer par le définir. En effet, lorsqu’elle n’est pas définie, l’accusation de "complotisme" est parfois utilisée, notamment dans les grands médias, pour discréditer toute opposition politique au discours officiel. Le marxisme lui-même se trouve accusé de complotisme, de même qu’en relèverait l’affirmation selon laquelle il y a collusion entre la plupart des médias, les politiciens et les grandes entreprises pour défendre les intérêts d’une minorité.

En caractérisant son interlocuteur de complotiste, on le discrédite sans même lui laisser la capacité de répondre, le substantif servant à invalider des positions forcément illusoires et infamantes. Ainsi se crée la figure du complotiste, celle de l’ouvrier beauf qui n’a pas fait d’études, se renseigne uniquement sur les réseaux sociaux et ne serait pas en capacité de comprendre les subtilités des décisions prises par les gouvernements. Fortement empreinte de mépris de classe, cette posture ne cherche pas à comprendre les origines et enjeux de la création du complot, et donc de l’influence qu’il peut avoir. Frédéric Lordon l’explique ainsi :

« Qu’au lieu de voir en lui un délire sans cause, ou plutôt sans autre cause que l’essence arriérée de la plèbe, on pourrait y voir l’effet, sans doute aberrant, mais assez prévisible, d’une population qui ne désarme pas de comprendre ce qu’il lui arrive, mais s’en voit systématiquement refuser les moyens : accès à l’information, transparence des agendas politiques, débats publics approfondis (entendre : autre chose que les indigentes bouillies servies sous ce nom par les médias de masse), etc. » [1]

Si nous refusons de penser ces questions avec les outils idéologiques de la classe dominante, nous devons tout de même nous pencher sur elles. Les tendances au complotisme ont leur importance, car elles éloignent une partie de notre camp social de la lutte des classes en les poussant à partir en lutte contre des chimères ou des moulins à vent.

Une distinction nécessaire est celle entre hypothèses du complot et théories du complot. Les premières expriment un doute, légitime, quant au récit officiel et émettent l’interrogation qu’il pourrait y avoir des raisons secrètes, cachées au grand public de ce qu’il se passe. Si les manières dont les questions sont posées ne correspondent pas forcément à l’angle que nous prendrions, elles pointent justement le fait que les intérêts privés ne sont pas ceux de la majorité de la population. Par exemple, la méfiance vis-à-vis des laboratoires pharmaceutiques est normale, en raison de tous les scandales sanitaires, à l’image de celui du médiator.

De leur côté, les théories du complot se définissent par un ensemble hétérogène de croyances souvent contradictoires caractérisées par trois éléments : "rien n’arrive par hasard", "les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être", "tout est lié". Autrement dit, les théories du complot sont une narration qui cherche à donner une cohérence à une multitude de faits. Elles ne sont pas seulement une somme de mensonges. Au contraire, la plupart des théories du complot sont composées en majorité de vérités partielles ou déformées. Elles mettent en forme ces discours dans un récit englobant qui cherche à expliquer une situation. Ce sont les liens établis entre ces éléments vérifiés qui caractérisent les théories du complot, parce qu’elles excluent le fait que le hasard ou d’autres déterminations pussent intervenir. Si deux événements partagent des liens de causalités, c’est qu’il existe une entité qui les relie. Si cette entité n’est pas connue, c’est qu’elle est secrète. Si elle est secrète, c’est qu’il y a une raison, etc. Le philosophe Karl Popper, dans La société ouverte et ses ennemis, expliquait ainsi que l’apparition des théories sociales du complot sont la conséquence de la disparition de la référence à Dieu. Le besoin d’une croyance en une divinité dont les caprices et le bon vouloir régissent tout n’étant plus assouvi par le théisme, ce sont divers hommes et des groupes puissants qui occupent désormais cette place. Et l’ensemble des institutions sont désormais le résultat d’un dessein concerté, caché du grand public.

Il est nécessaire de voir qu’il n’y a donc pas de point de fracture nette entre « complotistes » et « non complotistes ». Nombreuses sont les personnes qui peuvent douter du récit officiel, en souscrivant parfois en partie à des analyses complotistes, sans qu’elles n’adhèrent au récit totalisant. L’adhésion aux théories du complot ressemble davantage à un spectre sur lequel nous nous situerions tous, qu’à un camp précis. Certains suivront tel récit, se disant « il y a des éléments vrais » sans pour autant considérer l’ensemble comme une vérité finie. C’était notamment le cas avec le documentaire complotiste à succès Hold-up. Il est alors peu utile de démonter pas à pas chaque argument, car c’est la narration entre les arguments qui sert de métarécit construisant une logique interne. La croyance en quelques éléments complotistes ne fait pas de quelqu’un un complotiste, c’est l’adhésion au récit structurant les éléments (quant à eux interchangeables) qui est déterminante. De cette adhésion à un nouveau paradigme découle l’abandon de la pensée scientifique et du doute légitime.

Autre exemple, la maltraitance médicale chez les Afro-Américains est un phénomène très documenté et peut expliquer en partie une méfiance vis-à-vis l’industrie pharmaceutique. L’idée même de complot contre les Afro-Américain trouve donc un univers mental, un terrain où il peut se développer. A partir de ces doutes légitimes, certains concluent qu’il existe une volonté généralisée d’un génocide noir aux Etats-Unis, fomenté par l’Etat [2].

Les trois caractéristiques ("rien n’arrive par hasard", "les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être", "tout est lié") qui définissent les théories du complot excluent de fait les complots réels et vérifiés de notre analyse. En effet, dans des sociétés de classe où la domination, l’accaparement de davantage de richesse et la montée dans l’échelle sociale représentent l’alpha et l’oméga de ce qui est valorisé, il arrive régulièrement qu’un membre ou un groupe de la classe dominante complote pour parvenir à un objectif précis. Nombreux sont les exemples historiques : l’assassinat de Jules César, la conspiration des poudres, la machine infernale de Georges Cadoudal, les mensonges du gouvernement Bush sur les armes de destructions massives pour envahir l’Irak, les complots financiers pour prendre le contrôle d’une société par actions concurrente, etc. Tous partagent cependant un élément commun : celui de ne pas être secret bien longtemps. Soit parce qu’ils ont été découverts et leurs protagonistes arrêtés, soit parce qu’ils ont réussi et que le complot apparaît donc finalement au grand jour. Point de grands secrets dans ces complots historiques, tout au plus une alliance entre protagonistes qui partagent un intérêt commun à un instant t.


Il en va de même aujourd’hui. Les nombreuses organisations ou groupes cités régulièrement sur le web comme dominant le monde, le groupe Bilderberg ou Skull and Bones par exemple, ne sont pas des sociétés secrètes œuvrant à la domination du monde avec un plan caché. Il s’agit ni plus ni moins d’éléments parmi les plus conscients de la classe dirigeante, la bourgeoisie. Les 1 % les plus riches possèdent plus de deux fois la richesse de 90 % de la population mondiale. Rien de secret là dedans, les chiffres sont cités chaque année dans un rapport d’Oxfam et font régulièrement le tour des médias mainstream [3]. Comme le disait Warren Buffet il y a quelques années : «  Il y a une guerre des classes, c’est un fait. Mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre et qui est en train de la gagner.  » Rien d’étonnant, donc, à ce qu’ils se réunissent régulièrement par conscience d’appartenir à la même classe, d’avoir des intérêts en commun et de s’assurer que les choses ne changent pas.

Les capitalistes ne forment pas nécessairement un groupe homogène, puisqu’au-delà de leurs intérêts de classe ils s’affrontent au quotidien pour la domination de tel ou tel marché. Aucun hasard là-dedans, les choses sont bien ce qu’elles semblent être, et toutes les catastrophes mondiales n’y sont pas liées. Politiques, industriels et banquiers se rencontrent et ce n’est ni un secret, ni un complot. Ils n’attendent d’ailleurs pas une réunion secrète qui se tiendrait une fois par an, mais le font au quotidien, par endogamie, parce qu’ils partagent les mêmes modes et lieux de vie, parce qu’ils font partie des mêmes conseils d’administration. Leurs décisions : les stratégies économiques connues de tous ont des conséquences catastrophiques pour la majorité des habitants de cette planète, mais il n’y a pas de plan supérieur à celui de leur enrichissement immédiat, de la continuité de la domination de leur classe. C’en est presque plus angoissant que s’ils avaient un plan à visée historique.

Ainsi, les théories du complot prolifèrent du fait de l’isolement politique des exploités et des opprimés. Le manque de conscience de classe, le recul de la croyance en la possibilité d’une société libérée de l’exploitation et l’oppression ainsi que la faiblesse du mouvement ouvrier, qui ces 30 dernières années à été incapable de mettre en place une stratégie pour faire échec aux plans néolibéraux génèrent cet isolement politique. Celui-ci donne les mains libres à la classe dirigeante de mener à bien ses desseins. L’idée qu’il s’agit d’un plan large, concerté et historique trouve alors son chemin plus facilement.

Histoire du complot

Ces éléments nous amènent à nous pencher sur les raisons qui font que les complots ont une audience si importante. En effet, une part importante des analyses se contente de réponses individuelles (isolement, faible niveau scolaire, etc.), techniques (trop grande influence des réseaux sociaux), ou psychologiques [4], quand il est indispensable d’y inclure une réflexion sociale et historique. Pour cela, revenons sur la théorie du complot ayant trouvé la plus grande audience à travers le temps, et qui continue à convaincre des millions de personnes, alors même que tous les éléments historiques montrent qu’elle est entièrement fausse.


L’histoire commence après la Révolution française, une fois que la République est victorieuse et la Monarchie abolie. Dans ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, l’abbé Barruel raconte alors comment se serait fondée une société secrète, héritière des Templiers détruits par Philippe le Bel en 1307, qui se serait jurée de se venger et de détruire la monarchie et la papauté. Elle aurait réussi à prendre possession de la maçonnerie et à créer une académie qui aurait eu pour membres Voltaire, Turgot, Condorcet, Diderot ou encore d’Alembert : les Jacobins. Mais les jacobins seraient eux-mêmes contrôlés par une autre société secrète, les illuminés de Bavière (Illuminati), régicides eux aussi. La Révolution française, ce grand bouleversement des structures sociales et politiques, serait donc le produit d’un complot.

Cette construction vise à décrédibiliser l’idée que peuple français voulait faire chuter la monarchie, à discréditer la jeune République et donc à militer pour le retour du roi. Avec le temps, l’idée a fait son chemin et de nouveaux acteurs sont ajoutés, ajoutant eux-mêmes des sociétés secrètes au sein des sociétés secrètes, du complot dans le complot, ce qui aboutira au début du XXe siècle à la publication du faux document Le protocole des Sages de Sion, produit par les services secrets tsaristes, qui place désormais les Juifs au sommet du complot. Ce document constituerait la preuve de l’existence d’un complot mondial et mieux, d’un ennemi intérieur, cherchant à saboter la nation. Trouver des coupables tels que Dreyfus, combattre les bases historiques de la Révolution française, expliquer les raisons d’une défaite militaire, rassembler un peuple contre un ennemi commun, décrédibiliser des révolutionnaires, le mythe du complot juif est alors largement utilisé partout en Europe. Par exemple, il fut particulièrement utilisé par les anticommunistes pour décrédibiliser la Révolution russe.

Ainsi, le fait que Marx et Trotsky aient été élevés dans des familles juives en ont fait des cibles parfaites pour les réactionnaires antisémites. Ils étaient accusés de vouloir détruire la culture occidentale par la révolution mondiale au service d’un complot juif en gestation depuis la Révolution française. Le terme de judéo-bolchévisme est apparu dans l’entre-deux guerres, d’abord chez les Russes blancs puis en étant récupéré par les nazis et différents groupes nationalistes réactionnaires. Il s’inscrit dans la thèse plus générale du complot juif mondial et se juxtapose, sans le remplacer, au mythe du juif responsable du capitalisme.


Les nazis utiliseront aussi Le protocole des Sages de Sion à des fins de propagande, en en faisant le texte anti-juifs le plus cité, le plus exporté, le plus imité, et bien sûr le plus exploité par les services de la propagande sous la direction de Joseph Goebbels. En 1985, dans l’Iran de l’ayatollah Khomeyni, l’Organisation pour la propagande islamique publiait à Téhéran une réimpression de l’édition libanaise du Protocole. La première page de couverture portait en surtitre : « La vérité sur les plans d’Israël révélée par un document israélite ». Aujourd’hui encore, alors même que les origines fallacieuses du document sont attestées (par exemple, de nombreux paragraphes sont plagiés d’un pamphlet de Maurice Joly contre Napoléon III), le document est présenté comme véridique par de nombreux sites internet antisémites, qu’ils le revendiquent ou non.


Si Le Protocole des sages de Sion reste un bestseller du complotisme à travers les siècles, constamment réinventé, il existe aussi de très nombreux complots qui apparaissent dans les périodes de crise, avant de disparaître quelque temps plus tard. Le Covid-19 n’est pas la première épidémie à faire l’objet de théories du complot. En 2009 éclatait l’épidémie de H1N1, la grippe porcine. Aux États-Unis, de nombreux politiciens conservateurs affirmaient que l’épidémie provenait d’un groupe terroriste qui aurait contaminé des migrants clandestins avant leur passage de la frontière.

Comme aujourd’hui, les pays riches achètent les vaccins en priorité, en provoquant une pénurie pour les pays les plus pauvres. Ces derniers s’en prennent alors aux États-Unis, à l’Europe et à l’OMS. Le gouvernement indonésien, par exemple, annonce que le gouvernement américain utilise la crise pour créer une arme bactériologique. En 2005, pendant l’épidémie de H5N1, la grippe aviaire, toujours en Indonésie, la Première ministre publie un ouvrage où elle indique que les États-Unis cherchent à créer un virus pour réduire la population des pays les plus pauvres.

En 2002, c’est au tour du SRAS. Sergei Kolesnikov, un pseudo-scientifique, affirme que l’épidémie provient d’un virus créé par les États-Unis pour saboter l’économie chinoise. La rumeur trouvera un écho important Chine. En 1984, l’encéphalopathie spongiforme bovine ou maladie de la vache folle apparaît. Elle inquiète particulièrement parce que ses conséquences et symptômes n’arrivent que longtemps après la contamination et que nombreuses sont les personnes potentiellement malades. Des scientifiques britanniques affirment que des morceaux de viandes humaines se seraient retrouvés dans des engrais en provenance d’Inde et du Pakistan. C’est faux, mais l’information est largement reprise par les tabloïds.

Et la liste continue. Lors de l’apparition du Sida dans les années 1970, Jakob Segal, de la Humboldt University, affirme que le virus a été créé par les Américains. Ce personnage était en réalité un agent de désinformation du KGB. Il agissait dans le cadre d’une vaste opération des services secrets soviétiques appelée "opération infection". Au même moment, l’organisation Nation of Islam affirme que le virus a été créé dans le cadre d’un vaste génocide des Noirs américains par le gouvernement. En 1918, les rumeurs affirmant que la grippe espagnole a été créée par les laboratoires allemands Bayer sont nombreuses dans le contexte de l’après-guerre.

Nous pourrions allonger beaucoup la liste — peut-être en remontant jusqu’en 1347 avec la Peste noire, où si l’on ne peut pas parler à proprement dire de théories du complot au sens moderne du terme, on accuse les femmes (sorcières), les juifs, les gens du voyage de contaminer les puits et de propager la maladie — tant chaque maladie, épidémie, a eu son lot de rumeurs, complots, mensonges, etc.


Une épidémie est un moment terrifiant, inquiétant, surtout pour les exploités et les opprimés. Omniprésente et invisible, elle angoisse. Dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux le spectre des États-Unis, principal pays impérialiste, est toujours présent. Chez les minorités ethniques ou religieuses, c’est l’angoisse du génocide, tandis que dans les pays impérialistes c’est le complot intérieur à la solde du "mondialisme" qui inquiète. Des périodes spécifiques, de guerre par exemple, sont également de bons moments pour faire surgir la figure inquiétante de l’étranger. La grippe dite espagnole en France s’appelle grippe allemande au Brésil, grippe bolchevique en Pologne ou française en Espagne. Illustration de ce que les États jouent consciemment de ces mécanismes.



Le complotisme contemporain


Comme on l’a dit plus haut, les théories du complot sont très anciennes. On peut citer par exemple celle autour du grand incendie de Rome de l’an 64, lorsqu’on a accusé Néron d’en être à l’origine parce qu’il aurait voulu construire une immense villa privée sur les décombres fumants de la ville. Mais le complot prend une forme spécifique avec la modernité. Le recul de l’ordre religieux et traditionnel face à la construction d’un monde plus rationnel et bureaucratique a provoqué un désenchantement du monde.

Mais les promesses de la modernité, la paix, l’opulence, la richesse généralisée ne peuvent pas advenir dans une société de classe, où la possession de moyens de production par une minorité permet l’exploitation de la majorité de la population, les travailleurs dits libres. Les années d’après-guerre, les 30 glorieuses, étaient accompagnées de la croyance en une courbe de croissance infinie qui améliorerait les conditions de vie de tous durablement. Pour ceux qui en doutaient, le communisme créait un autre méta-récit enthousiasmant. Cependant, la crise pétrolière, la chute de l’URSS et les révélations des réalités de son régime, l’augmentation du chômage, les différentes mesures d’austérités, la crise de 2008, la certitude de la catastrophe écologique imminente, etc., ont renversé cet espoir en un monde qui serait demain plus enviable qu’aujourd’hui.

Les états-nations étant désormais incapables de construire un méta-récit souhaitable — ils se contentent de la promesse de retenir encore un peu le désastre —, reste le pessimisme généralisé et un regard désabusé sur la réalité. C’est de là que le complot contemporain trouve son origine. Abandonné par les institutions, le contrat social élaboré après la Seconde Guerre mondiale — travaillez, même si c’est difficile, faites ce qu’on vous dit et votre qualité de vie n’ira qu’en s’accroissant et grâce à la République et à l’école, vos enfants pourront monter dans l’échelle sociale — n’est plus d’actualité. L’idée que cet échec est le résultat d’une minorité secrète mal intentionnée, ayant dévoyé la modernité de son objectif, peut être attrayante. D’autant plus que les complots, comme nous l’avons vu, ont été particulièrement présents au XXe siècle, de même qu’ils jalonnent films et séries, ils appartiennent dans une certaine mesure à notre culture collective.


Ainsi, alors que les échecs de la société contemporaine créent un nouveau terrain fertile aux développements des théories du complot, on remarque que l’adhésion à ces théories touche toutes les classes sociales. Cependant, les groupes marginalisés semblent plus concernés. Les rednecks américains croient, par exemple, plus facilement à des théories de l’alt-right — n’ayant aucune justification scientifique — proche « du grand remplacement » que l’on connait en France. D’une manière générale, ne pas rechercher dans les rapports de domination d’une société les espace de développement pour les théories du complot passe à côté des éléments de réponse les plus pertinents. Enfin, il serait grotesque de ne s’intéresser aux théories du complot que dans leur « sphère de consommation », en occultant leur « sphère de production ». Parce que, tout comme nous l’avons vu avec l’abbé Barruel, la production de théories du complot répond à des enjeux politiques et économiques hétérogènes et spécifiques. Autrement dit, qui crée et diffuse des théories du complot, et qu’est-ce que cela leur rapporte ?

La sphère de production privée : les gourous et autres businessmen


Un certain nombre d’entités privées, personnes ou entreprises, ont inclus dans leur business model les logiques du complotisme. Leur nombre et leur variété sont particulièrement importants, si bien que nous n’en citerons ici que quelques exemples pour illustrer notre propos.

Le journal France-Soir se trouvait dans les années 2010 en grandes difficultés financières. Il avait arrêté sa diffusion papier en 2013 et Xavier Azalbert en prit la tête en 2016. Le journal ne comptait plus alors que quatre journalistes, licenciés quelque temps plus tard. Pour relancer le journal, son directeur décida de prendre un tournant éditorial complotiste. Les tribunes sont désormais rédigées par des "citoyens éclairés", qui utilisent le journal comme agrégateur de contenu de tout ce qui fait de complotiste sur le web. Le modèle économique est copié sur celui de Breitbart News, site américain d’extrême droite, dirigé jusqu’en 2016 par Steve Bannon, devenu pour un temps conseiller de Donald Trump et membre du conseil d’administration de Cambridge Analytica, accusée d’avoir organisé l’« aspiration » des données personnelles de 87 millions d’utilisateurs de Facebook dans le but de cibler des messages favorables au Brexit au Royaume-Uni et à l’élection de Donald Trump aux États-Unis en 2016 Le journal reprend toutes les informations complotistes à forte possibilité de diffusion pour en faire des « articles ». Grâce à une présence active sur les réseaux sociaux et des titres accrocheurs ou clickbait, l’audience de France-Soir a explosé depuis le début du coronavirus, dépassant les 3 millions de lecteurs uniques par mois.

Le modèle économique choisi est celui de la gratuité pour le lecteur, les entrées d’argent se faisant par les publicités et donc le nombre de visiteurs. Le site a vu ses revenus monter en flèche en parallèle de la diffusion de fausses informations et de théories du complot. Sont ainsi régulièrement invités à écrire Mediapress info, appartenant au groupe catholique intégriste Civitas, ou des membres de la sphère Q-Anon. Tout cela pour dire que, dans ce cas, la diffusion d’informations complotistes est un positionnement sur le marché de l’information ; une simple segmentation de l’audience calculée en termes de potentialité de rentabilité, un marché comme un autre. Que cela soit nocif pour la société n’est pas l’affaire de Xavier Azalbert, qui doit avant tout rentabiliser son investissement.


Autre exemple, Silvano Trotta est la figure complotiste qui monte. Il écrit pour France-Soir, mais il est surtout connu pour ses vidéos sur Youtube, dont la chaîne est passée de 15 000 à 174 000 abonnés en 2020. Il est l’un de ceux à qui la crise du Covid réussit. Ufologue à l’origine (étude des questions liées aux OVNIS), il s’est récemment spécialisé dans la critique du complot mondial du coronavirus, qu’il appelle la « plandémie », domaine sans doute plus porteur. Entrepreneur, ancien dirigeant du syndicat patronal des télécommunications d’entreprise, il est cité par Les Echos ou BFM business. Aujourd’hui, il évoque pêle-mêle les dangers du port du masque, reprend les théories Q-Anon, raconte des apparitions mariales, défend la naturopathie ou encore critique le récit des attentats du 11 septembre 2001. S’il est l’un des rares à ne rien vendre (pour le moment) sur sa chaîne Youtube, il fait partie d’une sphère plus large de « gourous anti-système », pour qui le fait d’avoir une audience est une rétribution symbolique.

Parmi ces gourous on peut citer Thierry Casasnova et ses plus de 500 000 abonnés dur Youtube, où il donne des conseils de santé, bien qu’il ne possède aucun diplôme de médecine. Adepte d’hygiénisme, de crudivorisme, de naturopathie, de jeûne, il explique régulièrement que les maladies n’existent pas. Il encourage ses abonnés à se soigner avec des jus de fruits et des légumes crus. Plus de 500 signalements ont d’ailleurs été déposés à son sujet à la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires), principalement pour des arrêts de traitement. Il fait partie, avec d’autres comme Christian Tal Schaller ou Jean-Jacques Crèvecœur, de personnalités qui ont saisi l’aubaine du coronavirus pour avoir un discours plus politique, un positionnement de leader d’opinion et de lanceur d’alerte qui permet davantage souder une communauté autour d’eux.

Or, sur Internet, l’audience et les vues c’est de l’argent et Casasnova totalise 80 millions de vues. Ses vidéos sont la porte d’entrée d’un business model qui fonctionne en entonnoir. Il attire grâce à ses vidéos gratuites, puis propose des liens vers d’autres sites qui ont le même discours. Une fois les personnes entrées dans le premier niveau de l’entonnoir, il propose des codes promos vers des extracteurs de jus, de faire des dons réguliers, d’acheter sur son site internet, la possibilité de participer à des rencontres-abonnés, etc. La stratégie de l’entonnoir nécessite une grande audience de départ, puis de fidéliser une partie, même infime de cette audience et d’en faire des clients réguliers. En politisant son discours autour de la pandémie, il s’assure un plus grand taux de conversion entre viewers et clients. Bref, un véritable youtubeur avec ses partenariats, son site, son économie. Selon l’Express, son entreprise fait plus de 2 millions d’euros de chiffre d’affaires. Un business model très bien pensé comme il en témoigne lui-même dans cet extrait d’une conférence de conseils entrepreneuriaux, citée par le site Conspiracy Watch :
“Il y a vraiment un marché de niche à faire si vous voulez vous installer comme naturopathe, hygiéniste, c’est super facile. Le mec il rentre chez toi, t’as les yeux bandés, tu dis ne parlez pas, bon, il faut qu’en même que tu te concentres, pour que ça aie l’air... que le mec il lâche le billet, faut quand même assurer. Troubles digestifs, épuisement des ressources micronutritionnelles... Troubles digestifs, ça va il a compris, épuisement des ressources micronutritionnelles, alors là il est largué, tu rajoutes un peu de microbiotes intestinales par dessus, le mec il capitule, il se dit ça y est il a tout compris sur moi, alors le mec tu le renvoies chez lui, tu lui dis écoutez, je vous propose de mettre en place réellement un programme dans lequel vous allez réellement vous reposez.”


Ça pourrait presque être amusant si ces charlatans ne convainquaient pas des personnes d’arrêter leurs traitements, parfois vitaux, pour des jeûnes, du repos et des jus de carotte.


Enfin, nous pouvons citer les réalisateurs du documentaire Hold-up parmi ceux pour qui le coronavirus a eu un effet d’aubaine, nous en avions déjà fait un article sur le fond il y a quelques mois. Inspiré du documentaire américain Plandemic sur la forme, avec sa communication léchée pour suivre la vague complotiste, ses plus de 6 millions de vues, ses 300 000 euros récoltés sur les plateformes de crownfunding sans compter les téléchargements payants, mais également le merchandising sur le site, il est certain qu’il a été un véritable succès commercial.

Tous ces « lanceurs d’alertes » de la sphère complotiste appartiennent au même microcosme, ils se partagent la même audience, s’invitent sur leurs émissions, partagent leurs contenus. Ce microcosme créé un vase clos où il est difficile de sortir tant tous utilisent le même métarécit, même si les informations en tant que telles sont différentes. Ainsi, ils créent un environnement propice à leurs business respectifs. Réalisateurs, petits gourous ou patrons de presse, tous y trouvent un intérêt économique. Les conséquences sociétales des ces mensonges ne suffiront pas à les émouvoir, business is business.

La sphère de production idéologique : les politiciens et les journalistes


Le champ politique est une autre source importante de production de théories du complot. Dans la majorité des cas, ces mensonges et inventions répondent au besoin de se disputer un électorat ou une audience, ou au besoin de détourner l’attention. Pour cela, de nombreux politiciens sont prêts à reprendre des discours complotistes d’extrême droite et à stigmatiser des minorités. Les grands mensonges gouvernementaux les plus évidents ont été les récits produits par les dictatures nazies et staliniennes, qui créaient un ennemi intérieur tout-puissant visant à détruire la nation, le juif bolchevique d’un côté, le juif capitaliste de l’autre, qu’il fallait alors éradiquer. Mais loin d’être l’apanage des dictatures totalitaires, la fabrique du complot est bien l’une des formes de gouvernance adoptée par de nombreux régimes actuels.

Tous les pays utilisent ces procédés dans ce qu’on pourrait qualifier d’une géopolitique du complot. La droite populiste en offre un bon exemple. Ainsi, en Hongrie, Viktor Orbán a été élu après une longue campagne où son adversaire principal n’était pas un autre candidat, mais Georges Soros, milliardaire juif américain d’origine hongroise, régulièrement présenté comme étant à la tête d’un complot du nouvel ordre mondial visant la destruction des États-nations. Pour Orbán, Soros représente la figure emblématique du riche Juif qui cherche à influencer la marche du monde. Orbán n’est d’ailleurs pas le seul à s’en prendre à lui. En 2016, le Front national publiait un communiqué s’indignant du soutien de Soros à la Ligue des Droits de l’Homme. Dans le même temps, le journal d’extrême droite Valeurs actuelles publie de nombreux articles sur « le milliardaire qui complote contre la France », le présentant comme « le militant de la subversion migratoire et de l’islamisme ». Lucie Delaporte de Médiapart relève l’imagerie antisémite utilisée par Valeurs actuelles et analyse que la figure de Soros « pourrait bien être l’ennemi commun capable de fédérer les extrêmes droites européennes ».

De l’autre côté de l’Atlantique, Soros est également une figure utilisée par la droite populiste, qui l’accuse de "financer les antifascistes" et de chercher à semer le trouble dans la politique intérieure. Mais Soros n’est qu’un élément parmi d’autres du complotiste de la droite trumpiste. Les théories Q-Anon sont par exemple largement relayées par les soutiens de Trump, comme Marjorie Taylor Greene, élue à la Chambre des représentants pour le 14e district de Géorgie. Q-Anon s’est développé dans le cadre d’une présidence qui a relayé de nombreuses théories du complot. Elles ont commencé avant l’élection de Trump en 2016. Pour convaincre les électeurs de voter pour Trump, un plan méthodique de diffusion de théories du complot sur les réseaux sociaux a été mis en place par son équipe de campagne. Elle s’est terminée avec la contestation, comme on pouvait s’y attendre, par Trump des résultats des élections. Une partie non négligeable de sa campagne s’est ainsi portée sur le fait que les démocrates lui voleraient l’élection. En cause, les bulletins de vote à distance, majoritairement démocrates que Trump souhaitait ne pas comptabiliser afin de remporter des états clefs. Durant le dépouillement les équipes de Trumps ont continué dans ce sens. Son fils a ainsi tweeté une vidéo censée montrer un homme mettant le feu à des bulletins. Vidéo fausse, comme de nombreuses autres déclarations dénonçant une fraude massive, même si aucun phénomène de ce genre n’a été attesté. Cette prétendue fraude massive servait une politique de suppression du vote noir et de couleur puiqu’elle dénonçait principalement les villes et états à majorité démocrate où le vote par correspondance est majoritaire dans ces populations.

D’une manière générale c’est tout le mandat de Trump qui s’est déroulé dans une atmosphère de falsification de la réalité. Selon le Washington Post Trump a menti plus de 30 000 fois. Créant ainsi une vérité alternative qui devient réalité dès lors qu’on ne se renseigne que par des médias ayant des accointances avec l’ancienne présidence. Covid, chiffres du chômage, immigration, économie, tous les sujets y sont passés, préparant le public américain à croire que l’élection pouvait être volée par le soi-disant deep state.


Loin d’être l’apanage des pays autoritaires et des droites réactionnaires, l’utilisation du complot trouve aussi place chez les libéraux, LREM par exemple. Lors du mouvement des Gilets jaunes, mouvement politique spontané, conséquence du néolibéralisme et d’un Etat social défaillant, nombreux sont ceux qui ont préféré y voir une influence russe. Plus récemment, c’est une grande partie de la sphère politique française qui est tombée dans le complotisme avec la critique du prétendu "islamo-gauchiste" qui gangrènerait la société et les universités. C’est-à-dire des intellectuels de gauche, parfois militants, qui par leurs positions politiques ou leurs recherches feraient le jeu des islamistes, assimilant ainsi terroristes et militants ou chercheurs.

Ce sont les recherches en sciences humaines et sociales sur le racisme en France, les discriminations, les crimes de l’histoire coloniale, voire les études sur le genre, qui sont en cause. Le gouvernement voit dans ces recherches un risque pour la République. Les théories complotistes qu’il agite peuvent sembler aberrantes (difficile de comprendre en quoi les théories du genre soutiendrait l’islamisme, Daesh n’étant pas à la pointe de la lutte contre les discriminations de genre), mais elles servent avant tout un agenda politique réactionnaire en vue de la présidentielle, et permettent de parler d’autre chose que de la gestion de la pandémie par le gouvernement.

La panique que le macronisme veut susciter autour de son « islamo-gauchisme » a des antécédants. Aux États-Unis, pendant les années Trump, l’extrême droite répandait une théorie du complot similaire, celle du cultural marxism, qui aurait cherché lui aussi à détruire la civilisation occidentale. En France, l’entretien de l’épouvantail islamo-gauchiste qui comploterait pour ruiner la civilisation montre que l’invention de complots est utilisée par toutes les forces politiques réactionnaires. Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, utilise ainsi ce prétexte pour discréditer les enseignants qui, à travers leurs recherches, osent critiquer l’Histoire de France officielle et donner à voir d’autres récits.

Ce sont les périodes de crises qui créent les conditions de développement de l’épidémie complotiste. Crise sanitaire certes, mais plus largement crise du capitalisme et de sa modernité. Pour unifier notre camp social, nous devons réfléchir sérieusement à ces questions. Sans les prendre en compte, il est impossible de comprendre les raisons de l’adhésion à des théories qui, de l’extérieur, semblent absurdes. Mais il est difficile de convaincre par des arguments rationnels et scientifiques les personnes qui adhèrent à ces théories. Pour contrer l’avancée du complotisme, une première nécessité est de dénoncer et démonter systématiquement les mensonges du gouvernement. D’en expliquer clairement les raisons et les enjeux, en en faisant une analyse de classe. Lorsque le gouvernement ment sur l’utilité des masques c’est pour cacher son incapacité à s’en fournir, lorsqu’il ment sur les contaminations au travail c’est qu’il a fait l’arbitrage entre défendre l’économie et la population. Lorsqu’il ment sur l’islamo-gauchime c’est pour que le terrain médiatique soit occupé par ce sujet plutôt qu’un autre, tout en préparant les prochaines élections avec un discours réactionnaire, raciste et fallacieux. Profondément antisocial, réactionnaire et raciste ce gouvernement comme tant d’autres n’a que faire de la réalité. Inventer un complot islamo-gauchiste n’est qu’un moyen comme un autre pour parvenir à ses fins : défendre les intérêts de la classe dominante.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[2Hulda Thórisdóttir, Silvia Mari, André Krouwel, Conspiracy theories, political ideology and political behaviour
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