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Plan de « relance » de l’aéro : 15 milliards d’argent public pour les banques et les patrons !

Ce mardi, Bruno Le Maire a dévoilé le plan de « relance » de l'industrie aéronautique, secteur clé de l'économie française frappé de plein fouet par la crise. 15 milliards qui devraient bénéficier avant tout aux grands patrons et aux banques, tandis que pour les travailleurs, le spectre de la crise et de sa déferlante de destructions d'emplois et d'acquis sociaux se fait de plus en plus menaçant.

mardi 9 juin

Crédit photo : ERIC PIERMONT/AFP

« L’État d’urgence est déclaré dans le secteur de l’industrie aéronautique »

C’est devant le grand patronat de l’industrie aéronautique que le ministre de l’Économie et des Finances a présenté ce mardi son « plan de soutien à la filière aéronautique ». Dassault, Thalès, Safran et Airbus : tous attendaient une réponse forte de l’État pour soutenir la relance de l’activité, et surtout des profits que génère cette dernière. En effet, le trafic aérien étant réduit aux vols de rapatriement en raison des mesures de confinement à l’échelle mondiale, 90% des commandes en avions ont été annulées ou repoussées et la production a donc connu une baisse d’activité exceptionnelle dans l’histoire de la branche.

Cela a donné lieu dans un premier temps à une mise au chômage partiel d’un grand nombre de salariés, mesure qui se traduit à l’heure du déconfinement par des plans de licenciements massifs qui commencent à tomber dans les entreprises sous-traitantes. Dans la région toulousaine, ce sont les patrons de Daher qui ont ouvert ce bal macabre avec un PSE de 3300 suppressions de postes, dont l’ensemble des intérimaires ainsi que 1500 CDI. Aujourd’hui, ce sont les salariés de Derichebourg qui sont menacés par un Accord de Performance Collective (APC), outil au service d’un véritable bond en arrière quant aux conditions de travail et préparant le terrain pour un plan de licenciement.

Plus grave encore, contrairement à ce qu’affichent le gouvernement et le patronat, la crise qui touche le secteur aéronautique n’est pas seulement conjoncturelle. Si la pandémie et la limitation de déplacements qu’elle a engendré ont précipité le ralentissement de la production d’avions, ce dernier prend place dans un contexte de crise structurelle de l’économie mondiale, latente depuis 2008. De ce fait, il faut voir que la production ne pourra retrouver son niveau de décembre 2019 que dans 2 à 3 ans et selon le scénario le plus optimiste. Et, surtout, il sera d’autant plus difficile pour les salariés mis à la porte de retrouver un emploi quand la crise va affecter l’ensemble des secteurs du travail, avec une augmentation du taux de chômage qui pourrait concerner près de la moitié des travailleurs à l’échelle mondiale, selon l’Organisation Internationale du Travail (OIT).

Face à cette situation, le soutien de l’activité du secteur aéronautique constitue un enjeu fondamental pour le gouvernement. En effet, si Bruno Le Maire insiste tant sur la place centrale qu’occupe cette industrie dans l’économie française, c’est bien parce qu’elle permet à la bourgeoisie nationale de se maintenir en bonne position sur le marché international à l’heure d’une crise mondialisée, sur le plan commercial et sur le plan de la défense. Ainsi, loin de soutenir les salariés, ce plan est adressé aux grands patrons dont les profits sont menacés et dont l’autorité est contestée par les mobilisations qui commencent à apparaitre.

15 milliards d’euros d’argent public pour « sauver des emplois » et « transformer les PME » : derrière un discours rassurant, la réalité est toute autre

C’est dans ce contexte que le ministre a annoncé l’injection de 15 milliards d’euros d’argent public dans l’industrie aéronautique. En d’autres termes, comme le souligne Gaetan Gracia, figure locale de la lutte dans l’aéro, l’argent des travailleurs va être tout simplement donné aux banques et au patronat de l’aéro, et ce sans contrepartie. Plus précisément, ce cadeau de l’État au grand patronat va permettre de financer plusieurs mesures.

D’abord, cet argent public va payer le prolongement du chômage partiel, en laissant intacts les profits et les dividendes accumulés par les actionnaires depuis des années qui pourraient largement couvrir la baisse de l’activité.

Ensuite, ce plan comprend la création d’un « fond d’investissement pour sauver l’activité des PME », ce qui implique en réalité que les banques vont pouvoir choisir selon leurs intérêts parmi les entreprises lesquelles seront soutenues et lesquelles seront mises en faillite.

Parmi les autres mesures fièrement avancées par Bruno Le Maire figure l’annonce d’ investissements dans la recherche, pour être en mesure de produire des avions « décarbonnés en 2035 », alors que cet objectif présenté comme écologique était jusqu’ici fixé à 2050. En réalité, ce pari est compromis à plusieurs égards. Il est ici omis de préciser que cet objectif « 0 carbonne » comprend un dispositif de compensation, qui permet aux patrons « d’annuler » l’impact de leur production sur le réchauffement climatique en le payant (donc, un système de pollueur-payeur). Loin, très loin d’une véritable politique écologique, qui consisterait à développer la recherche pour des avions propres et une vaste reconversion de l’activité dans l’ensemble de la branche aéronautique. Or, c’est tout l’inverse que vise le « plan de relance » au service des patrons : s’engager à « rendre plus verte » la production est un moyen d’obtenir des financements pour produire d’avantage. Sur le terrain des licenciements et des pertes de salaires comme sur le terrain écologique, ce n’est que par la lutte des travailleurs qu’il sera possible de réellement obtenir des victoires.

Enfin et surtout, Bruno Le Maire s’est bien gardé de demander des contreparties aux grands groupes qui bénéficieront de ce plan. La voie leur est donc ouverte pour mettre en place toutes sortes de « réajustements », euphémisme pour ne pas dire « suppressions de postes » ni « licenciements ». Les APC sont l’outil privilégié des patrons pour « réajuster » la production, comme on peut le voir en ce moment à Derichebourg où le PDG Pascal Lanette impose à ses salariés de "choisir" entre un PSE immédiat de 700 salariés ou une suppression de leurs acquis sociaux pour peut-être aller, au final, vers un PSE plus léger.

Les travailleurs ne peuvent compter que sur leurs propres forces pour faire face à la crise

Si le plan de relance semble à première vue aller dans le bon sens, il ne contient rien de bon pour notre classe. Bien au contraire : en même temps qu’il vise à calmer la contestation naissante sur les lieux de travail en donnant l’impression d’une gestion de crise responsable de la part du gouvernement, il prépare la précarisation des travailleurs de l’aéro et plus largement, au profit des grands groupes capitalistes. « Socialiser les pertes, privatiser les profits » : voilà comment le gouvernement répond à la crise en offrant 15 milliards d’euros d’argent public aux banques et au patronat, cadeau dont il saura venir réclamer la note aux travailleurs en temps voulu avec l’argument de la dette publique qui justifiera de nouvelles politiques d’austérité.

Les travailleuses et les travailleurs n’ont que faire de la concurrence entre les grands groupes capitalistes à l’échelle internationale. Comme le montrent les salariés de Derichebourg qui ont voté ce mardi la grève reconductible, nos intérêts se situent aujourd’hui dans une bataille pour zéro licenciement et zéro baisse de salaire, en coordonnant les luttes qui vont se multiplier. Plus largement et dès maintenant, face à un gouvernement qui nous mène droit dans le mur, il est urgent de se projeter dans un combat pour le contrôle de l’outil de production, condition nécessaire pour décider par nous-mêmes et pour nous-mêmes des manières de produire, y compris dans une perspective écologique.




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