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Plombé par l’abstention, le RN victime de sa stratégie de « normalisation » ?

Pour le premier tour de ces élections régionales le Rassemblement National a subi un revers. En effet, avec une très forte dynamique dans les sondages, le parti de Marine Le Pen se voyait réitérer son score de 2015, et prendre la tête d’une à trois régions. Finalement, les résultats de l'extrême-droite ont été bien loin de ces prévisions. Un effet de sa stratégie de normalisation ?

jeudi 24 juin

Crédits photo : AFP/ALAIN JOCARD

Une « contre-performance », une « douche glacée » : voici comment étaient décrits les résultats électoraux du Rassemblement National aux élections régionales de ce dimanche dans Le Monde. Au niveau national, le parti de Marine Le Pen a en effet réalisé 19,4% des voix, une baisse considérable par rapport à ses scores de 2015, qui étaient de 27,7%. Le Front National était à l’époque arrivé en tête dans six régions, avec des scores à plus de 40% dans deux d’entre elles, dans les Hauts-de-France et en Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Pourtant, selon les sondages, le parti de Marine Le Pen était attendu en tête dans six ré-gions sur treize et deuxième dans cinq autres. Or pour ce premier tour, le RN n’est arrivé premier que dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, sa tête de liste issue des Républi-cains, Thierry Mariani, obtenant un score de 36,38%, devant Renaud Muselier (LR). Une première place qui loin d’être une victoire affiche un recul important par rapport aux son-dages. Pire, si la même dynamique se maintient pour le second tour, le RN pourrait ne pas emporter la moindre région.

Forte abstention parmi l’électorat du RN : la raison de la défaite ?

Cette très importante distorsion entre les sondages et les résultats électoraux du RN sont principalement le fait de l’abstention massive et différentiée. Premièrement, plus de deux tiers des électeurs ne se sont pas rendus aux urnes avec à la clé un record d’abstention toutes élections confondues sous la Ve République. Mais cette abstention est aussi très fortement différentiée en tant qu’elle n’a pas touché les différents électorats de la même manière. Ainsi, selon un sondage publié par l’Ifop pour TF1 et LCI qui compare avec le premier tour de la présidentielle 2017, les électorats qui se sont le plus abstenus sont ceux de Jean-Luc Mélenchon (75%) et Marine Le Pen (71%). A titre de comparaison, les électeurs de Macron se sont abstenus à 64%, ceux de François Fillon à 48%.

De fait, l’abstention a touché majoritairement de franges qui représentent une partie important des votes du Rassemblement National : les ouvriers et le jeunes de 25 à 34 ans. Parmi les ouvriers et les employés, qui représentent 36% des votes du RN, 75% ne sont pas allés voter. Du côté des jeunes, alors que le RN est devenue le premier parti pour les 25-34 ans, l’abstention dans cette tranche d’âge a atteint le 83%. A titre de comparaison, parmi les retraités, qui ne pèsent que 18% de l’électorat du RN, « seulement » 47% se sont abstenus.

Au vue de ces chiffres, Marine Le Pen ou encore Jordan Bardella n’ont pas hésité à rejeter la faute sur ses électeurs, en les appelant à se remobiliser pour le second tour pour éviter la banqueroute : « Nos électeurs ne se sont pas déplacés. C’est pourquoi je les appelle au sursaut. Dimanche prochain, déplacez-vous et votez ! », invectivait Marine Le Pen dimanche soir. Elle a ensuite appelé ses électeurs « à ne pas se laisser influencer par les résultats du premier tour et à mobiliser leurs efforts pour arracher les victoires dont la France a besoin ». Une manière pour la présidente du RN de reporter à plus tard les questionnements qui ne tarderont pas à surgir au prochain congrès du Rassemblement National. En effet, si l’abstention est un des facteurs qui explique la défaite du RN, elle est aussi une façon de contourner les discussions politiques posées par ce revers.

La stratégie de « normalisation » en question ?

Parmi les questions soulevées par ce résultat, la stratégie de « normalisation » ou de « dédiabolisation » menée par Marine Le Pen à la tête du parti depuis 2011. En effet, loin d’être un résultat conjoncturel, le fort revers qu’a subi le parti lors des municipales de 2020 et aujourd’hui au premier tour des régionales, semblent indiquer des contradictions plus profondes au sein du RN.

Si le processus de normalisation date de quelques années, le RN a mis un coup d’accélérateur à cette politique à un an des présidentielles dans la volonté notamment de dialoguer avec la base de LR. Le parti de Le Pen a ainsi mis en œuvre son propre « au même temps » en essayant de maintenir son socle d’électeurs attirés par ses aspects « transgresseurs » et au même temps, séduire une partie de l’électorat de la droite traditionnelle. Après l’éviction de Philippot à l’issue des présidentielles et l’abandon de la sortie de l’euro, Marine Le Pen n’a ainsi pas cessé d’envoyer des gages de "responsabilité" ces derniers mois. A l’image de cette tribune signée dans L’Opinion pour revendiquer... le remboursement de la dette publique, un enjeu central pour les classes dominantes comme l’a montré le dernier rapport de la Cour des Comptes. Une stratégie marquée aux Régionales avec le choix de plusieurs transfuges de LR pour les têtes de liste (Thierry Mariani, Sébastien Chenu, Jean-Paul Garraud) et de figures de la nouvelle génération (Jordan Bardella, Julien Odoul).

De quoi menacer l’équilibre difficile du projet électoraliste du RN ? Comme l’explique Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême-droite et chercheur rattaché à l’Iris, risque de faire perdre au RN son profil « anti-système » : « A force de trop édulcorer, le RN perd de son attractivité. Il y a une nécessité à normaliser et une impossibilité à être dans la transgression – Marine Le Pen ne peut se remettre à transgresser comme son père. ». L’historien et spécialiste de l’extrême droite Nicolas Lebourg note de son côté que le parti de Le Pen serait en train de devenir la cible du « dégagisme » sur la base duquel le parti s’est construit. Une dynamique qui pourrait expliquer que les électeurs du RN ne se soient pas mobilisés, alors même que le parti de Marine Le Pen concentrait le plus d’enjeu dans ces régionales auquel il avait voulu donner une résonance nationale, dans un contexte sécuritaire et raciste a priori porteur.

Cette tension, que les résultats de dimanche pourraient confirmer ou pas, risquent fort de relancer le débat stratégique au RN. Ainsi, commentant les élections, Robert Ménard, figure de l’extrême-droite et partisan d’une stratégie d’ouverture vers des franges des Républicains, a profité de ce revers pour pousser à accélérer « la normalisation » de ce parti, dont il juge qu’elle « n’est pas suffisante ». « [Cela] ne fonctionne pas encore parce qu’il y a un discours qui n’est pas assez constructif, peut-être qu’il y a aussi un discours trop idéologique. (...) Il faut à la fois être radical et réaliste ». Pour le maire de Béziers, proche de Marion Maréchal Le Pen, Marine Le Pen doit « aller plus loin dans la normalisation » et « tirer des leçons de ce qui s’est passé ». Une stratégie qui, si elle était embrassée, pourrait accentuer la désertion de l’électorat qui a boudé les urnes dimanche, mais aussi ouvrir la voie à des recompositions à droite.

Dans le contexte actuel de polarisation politique et sociale (dont l’abstention est aussi une expression), l’« en même temps » de Marine Le Pen se confronte à ses contradictions, et pourrait ouvrir des tensions au sein du parti de Le Pen. Ce potentiel effritement du socle électoral du RN, quand bien même l’enjeu de 2022 et la colère contre Macron pourrait rebattre ces cartes, rappelle par ailleurs les faiblesses et contradictions profondes du parti de Marine Le Pen. Des éléments à avoir en tête à l’heure où la menace de l’extrême-droite est agitée comme un épouvantail pour imposer un soutien aux vieux partis institutionnels que sont Les Républicains ou le Parti Socialiste. Plus que jamais le combat contre l’extrême-droite appelle à une réponse intransigeante contre les idées qu’ils portent, mais également contre les piliers du régimes responsables de l’offensive sécuritaire et raciste actuelle, qu’il s’agisse des partis de gouvernement ou des institutions fers de lance du racisme d’Etat.




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