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Politique sécuritaire, « ensauvagement » : quand le PCF s’adapte à l’agenda réactionnaire du gouvernement

Dans un long discours à Malo-les-Bains, Fabien Roussel, dirigeant du PCF, a dessiné le projet de son parti pour la période à venir. Dans une période marquée par une offensive sécuritaire du gouvernement, il n’a pas hésité à reprendre la rhétorique de Darmanin et de Macron et à se placer sur le terrain miné que l’extrême-droite et la droite tentent d’imposer. Un jeu très dangereux.

jeudi 3 septembre

Crédit Photo : AFP.com/CHARLY TRIBALLEAU

Une rentrée politique sur fond d’offensive sécuritaire du gouvernement et de l’extrême-droite

Ce week-end se tenait à Malo-les-Bains la journée d’été du PCF dans un contexte d’offensive sécuritaire. Depuis le début de l’été, une campagne sécuritaire et raciste est en effet menée par l’extrême-droite et par le gouvernement. Initiée sur la base d’actions sur les réseaux sociaux orchestrées par l’extrême-droite, instrumentalisant différents faits divers dramatiques pour tenter de démontrer un « ensauvagement » de la société qui serait le fait d’individus issus de l’immigration, le gouvernement s’est rapidement engouffré dans la brèche.

Depuis, pas une semaine ne passe sans que la question de l’« ensauvagement » ne fasse la une des médias, tandis que Darmanin enchaîne les opérations médiatiques et les annonces sécuritaires, à l’image de la mise en place d’une amende de 200€ pour l’usage de stupéfiants. Un axe sécuritaire, désormais au cœur de la politique du gouvernement, qui sera discuté lors du séminaire de rentrée du 9 septembre et qui n’est pas sans faire grincer des dents dans la majorité où au sein même du gouvernement, comme en témoigne la récente friction, par médias interposés, entre le Garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti et le Ministre de l’Intérieur.

C’est dans ce contexte tendu, où le gouvernement tente d’imposer un débat raciste et sécuritaire comme contre-feu à la situation de crise sanitaire, économique et sociale qui frappe le pays, que Fabien Roussel s’est exprimé samedi. Pendant une heure, la nouvelle tête du parti, élue lors du dernier Congrès, a déployé la ligne et le projet de son organisation face à la crise. S’il a évoqué tour à tour la situation sanitaire et la question de la gratuité du masque, la nécessité de mesures en faveur de la jeunesse ou la question des présidentielles, une partie du discours a particulièrement fait réagir sur les réseaux sociaux. Et pour cause, le secrétaire général du PCF y aborde les questions de « trafics » et de violences en reprenant à son compte le cadrage imposé par le gouvernement et l’extrême-droite.

« Ensauvagement », « barbarie », Roussel reprend la rhétorique du gouvernement et prend position dans un débat réactionnaire

Après avoir évoqué la nécessité de créer de l’emploi pour répondre aux besoins de la société en embauchant « dans nos services publics, dans nos hôpitaux, dans les transports, dans l’énergie, dans la police, dans la justice », Fabien Roussel a évoqué directement la question de l’« ensauvagement ».

Si le terme est très polémique, au point que le Garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti refusait hier de l’employer sur Europe 1, pointant une notion encline à alimenter le « sentiment d’insécurité », le secrétaire général du PCF n’a pas hésité pas à la reprendre à son compte pour évoquer la question fondamentale des féminicides. « Quand j’entends parler d’ensauvagement, de barbarie dans notre pays, j’aimerais bien qu’on emploie ces termes pour qualifier les auteurs de violences et de crimes contre les femmes : 146 féminicides en 2019, 25 de plus que l’année précédente, voilà où se niche la barbarie dans ce pays » a ainsi affirmé le leader politique.

Fabien Roussel a ainsi repris les termes d’un débat qui s’étale quasiment quotidiennement dans les médias, et dans lequel la droite et le gouvernement tentent précisément d’imposer la grille de lecture d’un « ensauvagement » de la société, d’un « été orange mécanique » ou encore de l’apparition de « nouveaux barbares » à des fins racistes et sécuritaires évidentes. Dans ce cadre, le fait de déplacer les termes vers la question des féminicides ne constitue en aucun cas une prise de distance critique. Au contraire, cela contribue à transposer la grille de lecture raciste de l’« ensauvagement » sur un terrain où prospèrent déjà le féminisme nationaliste bourgeois d’une Marlène Schiappa qui, après avoir proposé d’expulser les étrangers coupables d’agression sexuelle en reprenant une vieille revendication de l’extrême-droite, pourrait instrumentaliser le débat sécuritaire pour en proposer une déclinaison « féministe », visant à criminaliser les étrangers ainsi que l’ensemble des individus issus de l’immigration.

« Quels sont les moyens que va mettre le gouvernement pour lutter contre cette violence et ces crimes inacceptables ? » s’est ensuite interrogé Fabien Roussel, toujours sans égard pour la teneur du débat sur l’« insécurité » imposé par le gouvernement, la droite et l’extrême-droite, ces derniers mois et sur la surenchère sécuritaire et raciste qu’il charrie. Au contraire, le secrétaire général du PCF s’est empressé de répondre sur ce terrain en mettant en avant le projet de son parti, contribuant de fait à ce débat réactionnaire.

« Nous, PCF, nous allons faire des propositions concernant cette question de la sécurité, des conditions dans laquelle nous pouvons faire vivre la République dans tous nos quartiers avec ses valeurs de fraternité, d’égalité et de laïcité. Nous réunirons d’ici la fin de l’année une conférence et une séance de travail sur ce sujet avec nos maires, nos parlementaires, des responsables associatifs, des juges, des policiers et nous fixerons une priorité : celle de la lutte contre tous les trafics qui sont malheureusement en hausse dans notre pays. Trafics de drogues, trafics d’êtres humains, trafics d’armes, d’argent sales… Reprenons le pouvoir dans toutes les rues de la République, voilà notre objectif à nous ! » a ainsi conclue Fabien Roussel sur cette question, sous les applaudissements de la salle.

Un discours qui semble difficile à distinguer dans ses termes de la « reconquête républicaine » promue par le gouvernement depuis 2018 avec la mise en place de « Quartiers de Reconquête Républicaine » par Gérard Collomb, et plus largement par les Ministres de l’Intérieur successifs qui, de Sarkozy à Darmanin ont fait de la répression un enjeu central. Un discours qui exprime une très forte adaptation du parti à l’agenda réactionnaire du gouvernement auquel le PCF a choisi de contribuer alors qu’il s’agit au contraire d’en récuser les termes et les objectifs évidents.

La reprise du discours sécuritaire, une expression de l’adaptation plus générale du PCF aux institutions capitalistes

Dans un contexte où le débat sécuritaire constitue un outil privilégié du gouvernement pour tenter de détourner les regards des enjeux économiques, sanitaires et sociaux brûlants, les récentes déclarations du leader du PCF apparaissent particulièrement dangereuses. De fait, elles contribuent à avaliser le débat miné que tentent d’imposer le gouvernement, la droite et l’extrême-droite et désarment totalement la gauche.

Contrairement à ce que laissent entendre de nombreux militants du PCF en défense du discours de Fabien Roussel, la question de la violence et des trafics peut légitimement être discutée, mais sans comprendre et affirmer haut et fort que ces phénomènes sont une conséquence d’un système qui met en marge une partie de sa population, que toute réponse sur le terrain sécuritaire ne peut qu’aggraver les violences subies par les franges les plus marginalisées de notre classe, et que sans remise en question du système dans son ensemble ainsi que de l’institution policière aucune perspective progressiste n’est envisageable pour les quartiers populaires, le PCF alimente un agenda réactionnaire.

Cette position ne vient pas de nulle part, elle est l’expression politique d’une adaptation du PCF aux institutions bourgeoises dans le cadre d’une stratégie électoraliste de conquête graduelle du pouvoir d’Etat. L’orientation du parti, axée sur le maintien de son appareil essentiellement constitué d’élus locaux et sur la conquête de positions électorales va de pair depuis des années avec des alliances politiques très larges, et une politique de gestion municipale allant récemment jusqu’à la participation à la Mairie de Paris, aux côtés d’Anne Hidalgo, aux politiques d’éviction des classes populaires. Une politique qui a conduit le parti à relayer les politiques d’austérité mais aussi les politiques d’expulsions de familles de Rroms, ou de travailleurs migrants comme actuellement à Chevilly, ville dirigée par un maire PCF.

C’est cette position pleinement intégrée à l’intérieur du champ politique bourgeois qui explique l’adaptation qu’exprime le discours du PCF, et sa simple volonté de constituer l’aile gauche dans un débat ancré à l’extrême-droite. Une position très dangereuse alors que la question de l’« ensauvagement » sera traitée lors du séminaire gouvernemental de rentrée du 9 septembre et que le procès des attentats de Charlie Hebdo commençait hier, les questions sécuritaires devraient occuper une partie importante du débat politique dans les mois à venir. Ainsi, ces déclarations suite au discours réactionnaire du gouvernement constitue une véritable caution de cette offensive, quelques soient les critiques faites par ailleurs aux méthodes employées ou aux moyens mobilisés.

Aucune concession au discours sécuritaire : l’urgence de construire un parti

En juin dernier, Youcef Brakni interpellait François Ruffin dans un débat important. Le militant du Comité Adama, rappelait au député insoumis le lourd passif de la gauche réformiste sur les questions de racisme et s’interrogeait : « j’ai l’impression que les personnes comme Ruffin, ne veulent pas s’associer aux noirs et aux arabes, pour pas perdre comme dirait Adrien Quatennens, les fâchés mais pas fachos (…). La gauche est piégée par les enjeux électoraux ». La position du PCF sur le débat sécuritaire actuel s’inscrit dans le même travers : celui d’une adaptation électoraliste au fonctionnement établi.

Dans ce cadre, la position du PCF pose la question plus largement de quelle gauche nous avons besoin, et de l’incapacité fondamentale de la gauche institutionnelle – dans laquelle le PCF est depuis longtemps pleinement intégrée - à résoudre une question aussi fondamentale que le racisme où les violences policières. Sur cette question Anasse Kazib, pointait alors sur Révolution Permanente la différence de logique entre gauche réformiste et gauche révolutionnaire tout en précisant : « Il existe encore au sein même des organisations qui se revendiquent révolutionnaires une forte incompréhension sur l’importance de défendre ces questions, contre l’idée totalement erronée que la lutte contre le racisme ou encore le féminisme divisent la classe ouvrière, ou que dans le combat contre le capitalisme, la lutte contre les oppressions, dont le racisme, passerait à un second plan.

Pourtant, nous sommes aussi nombreux à penser que ces combats sont liés et que précisément c’est en bataillant pour que l’ensemble de la classe ouvrière, à commencer par ses organisations syndicales et politiques, prenne à bras le corps la lutte antiraciste et contre l’institution policière dans son ensemble, qu’on pourra enfin unifier notre classe sociale pour l’orienter dans un combat commun contre ce système capitaliste raciste d’exploitation et d’oppression. Parce que, comme dit Youcef, sans remettre en cause l’ensemble du système capitaliste, il est impossible de lutter efficacement contre les violences policières. »

De la même manière, et parce que l’attitude de la gauche réformiste est condamnée à l’adaptation même insidieuse aux logiques les plus réactionnaires prônées par le gouvernement, c’est à la construction d’un parti révolutionnaire qu’il s’agit de s’atteler. Dans ce cadre, les débats qui traversent le NPA actuellement sont un point de départ important pour repenser un projet politique révolutionnaire et une organisation à même de le défendre. A rebours de l’adaptation aux discours réactionnaires et sécuritaires du gouvernement, une gauche révolutionnaire aurait pour tâche d’articuler la lutte contre le racisme, les violences policières et la misère, avec la réponse à la crise économique et sociale en cours, mais aussi la nécessité de s’opposer au patriarcat ainsi qu’à la destruction écologique de la planète.

Un projet qui par nature pose la question du système dans sa totalité, et refuse de faire des concessions sur un des pans des problèmes qui ronge la société au profit d’un autre, en acceptant par exemple d’alimenter le racisme sous couvert de lutte contre le patriarcat, comme le fait Marlène Schiappa, ou d’accentuer la précarité sous couvert de lutter contre le chômage, comme entend le faire le gouvernement et le patronat avec leurs accords attaquant les conditions de travail des salariés. Une telle perspective constitue par ailleurs le seul moyen d’unifier la classe ouvrière, là où la reprise du discours sécuritaire et raciste du gouvernement alimente sa division. Un enjeu central pour l’ensemble des travailleuses et travailleurs qui, du fait de leur position dans le système production, joueront le rôle central dans ce projet révolutionnaire.

A l’aube d’une rentrée sociale marquée par le développement de la crise économique et l’offensive du gouvernement sur le terrain sécuritaire, ces enjeux apparaissent plus brûlants que jamais. Ils devront dans les mois qui viennent être au cœur des discussions au sein de la gauche, car lutter ne suffit pas si les militants syndicaux, les militants des quartiers populaires, les Gilets jaunes, la jeunesse, et l’ensemble des travailleurs ne se dotent pas d’un véritable projet politique alternatif.




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