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Notre classe

Portrait de Nadia, machiniste et gréviste à Flandre : "Cette grève, elle a rallié les troupes et forgé une armée"

Nadia est machiniste-receveuse au centre bus de Flandre. Non-syndiquée et maman de deux enfants, elle est l’une des militantes les plus actives de la grève depuis le 5 décembre et s’est imposée, dans un milieu très masculin, comme figure de ces dizaines de femmes parties en guerre.

lundi 20 janvier

Propos reccueillis par Elsa Marcel
Photos : O Phil des Contrastes

Tout commence par hasard …

Conduire des bus n’était pas une vocation, j’étais commerçante jusqu’à mon mariage qui m’a permis de vivre quelques années sans travailler. Après ma séparation, j’ai voulu m’y remettre et c’est une amie qui m’a entraînée à la formation de machiniste-receveuse, puisque la RATP cherchait à recruter des femmes. C’est un métier difficile mais ça m’a plu et une fois reçue à l’examen, je me suis lancée.

Les grèves précédentes, je les ai à peine vues passer. J’étais gréviste, par sentiment d’opposition mais sans me mouiller vraiment, en restant chez moi. Je n’avais aucune idée de toute la vie qui animait une grève : les actions, les piquets, les manifestations, les AG et les discussions avec les collègues. J’étais mariée, je m’occupais des enfants, je m’achetais des fringues, je regardais tout ça de loin et j’étais heureuse comme ça.

Le début d’un sentiment de révolte

Mais le temps a passé et les choses ont changé. J’admirais les gens qui se battent pour les autres, pour leurs convictions et donnent du sens à leur existence. J’ai pris le temps de la réflexion, quitté mon mari et ouvert les yeux. A partir de là, plus possible de supporter les inégalités, la misère, le pillage du continent africain par les gouvernements européens, la Syrie, l’Irak, le Yemen. Je ne supportais plus de rester devant ma télé condamnée à observer. J’ai commencé à me dire que je devais trouver ceux qui pensaient comme moi, et qu’ensemble on allait se battre.

Du mouvement des femmes en Inde aux combats de MMA

J’ai aussi décidé d’arrêter d’avoir peur et de me défendre. En tant que femme, j’ai eu une vie compliquée et j’ai appris à lutter. Une amie, collègue du dépôt était victime de violences conjugales, elle arrivait avec des bleus et des traces de coups au boulot. On a tout fait pour l’aider, de l’assistante sociale de la RATP au commissariat de police qui a refusé de prendre sa plainte. Quelques mois plus tard, elle était égorgée, avec ses deux enfants, par son mari. Ça, ça ne doit plus jamais se reproduire. C’est à partir de là que je me suis intéressée au mouvement des saris roses, ces femmes indiennes qui se sont soulevées contre les violences sexuelles et les viols massifs face auxquels l’Etat et la police ne font rien. Je me rappellerai toujours de cette vidéo où l’on voit une des dirigeantes des saris roses débarquer au commissariat et mettre trois gifles au flic qui avait refusé de prendre la plainte de son amie. A partir de là, j’ai compris qu’il ne fallait compter que sur ses propres forces et donner confiance à toutes celles qui ont peur de relever la tête, montrer qu’il faut se battre et ne pas avoir peur. Depuis, je fais du MMA en compétition, je me bats contre des hommes qui font deux fois mon poids et ça m’a forgé un esprit de guerrière, celui qui me dit « tant que la cloche n’a pas sonné, le combat n’est pas fini ».

Et les Gilets Jaunes dans tout ça ?

C’est pour ça que quand le mouvement des Gilets Jaunes a éclaté, j’étais folle de joie et je me suis dit « enfin ! ». Moi, je viens d’Epinay et ma mère elle n’avait rien. J’ai grandi dans les quartiers où j’ai vu des dizaines d’amis à moi harcelés par la police. Toute ma jeunesse j’ai vu des gens mourir. Mon premier réflexe, ça a été d’aller manifester. Et les Gilets Jaunes ont subi ce qu’on avait toujours vécu.
Et aujourd’hui, ce qu’il faut c’est ne pas reproduire les divisions que l’Etat nous impose et les jeunes de quartiers devraient manifester aux côtés des Gilets Jaunes.

Depuis le 5 décembre, la grève qui bouleverse tout : « Je me bats pour tout changer »

C’est pour ça que quand la grève est arrivée, je me suis dit c’est maintenant où jamais : c’est l’occasion de m’exprimer et de combattre. Surtout que la retraite à points, c’est presque devenu secondaire, le problème c’est la direction que prend le monde, le système capitaliste qui glorifie des escrocs comme Carlos Goshn alors que l’Australie part en fumée, qui permet à la police de frapper et tuer impunément, à la direction de réprimer ceux qui ont osé relever la tête. La retraite, c’est une étincelle, un déclencheur, le problème, c’est les étudiants qui ne peuvent plus survivre, c’est qu’ils nous affament ! Aujourd’hui, je sais qu’on perde ou qu’on gagne, je veux pouvoir dire à mes enfants que je suis une femme qui s’est battue. J’ai pris le glaive et je vais le garder.

Une grève de la base

Je ne suis pas syndiquée et je fais partie de cette génération de grévistes qui ont émergé dans la bataille. Pour moi, on doit récupérer les syndicats à notre service. Ceux qui les dirigent aujourd’hui, je les associe à des politiciens véreux, ils ont des gros salaires et n’ont pas travaillé depuis des années. Je ne comprends pas comment une grève aussi importante, la plus longue de l’histoire de la boite peut être aussi délaissée par les directions des organisations syndicales : on s’est retrouvés isolés pendant les vacances, pas une thune malgré les millions qu’ils ont dans leurs caisses, et après 43 jours de grève, ils osent nous regarder dans les yeux quand ils ont passé le mois dernier à négocier dans des salons. Pour moi, il faut tout reprendre à 0, recommencer, construire des organisations qui servent les intérêts des travailleurs. Si je me syndique aujourd’hui, c’est aussi pour me battre pour virer cette clique qui nous prend 35 euros de cotisations par mois et qui ne nous donne rien en échange. C’est pour militer aux côtés des machinistes que je côtoie tous les jours, nous défendre au quotidien et accumuler des forces pour les prochains combats.

Parce que cette grève, c’est aussi ça, j’ai transformé toutes mes frustrations en courage : j’ai appris la fraternité, j’ai découvert des collègues à qui je n’avais jamais adressé la parole et surtout, elle a rallié les troupes et construit une armée.




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