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Du Pain et des Roses

Les femmes en grève crient « Révolution ! »

Portrait de Sophie, enseignante : « Il faut que la grève soit entre nos mains »

Sophie est enseignante dans un lycée de banlieue toulousaine et en grève depuis le 5 décembre. Militante active de la grève, elle exprime les raisons de sa colère et de son combat.

samedi 8 février

Un début de carrière difficile sous le signe de la lutte et de la répression

J’enseigne depuis vingt ans et lors de mes premières années j’ai été affectée en collège et lycée professionnel, dans les classes les plus difficiles, comme TZR (titulaire d’une zone de remplacement). Mes deux premières années ont été dures. Ensuite j’ai eu un poste en lycée, dans un établissement de l’académie de Reims, où j’ai rencontré de fervents militants aux côtés de qui j’ai lutté en 2003, sans être syndiquée. J’ai rencontré à ce moment-là la répression policière. A cause d’une simple pancarte « l’éducation n’est pas une marchandise » sur ma voiture, j’ai été arrêtée par un car de CRS, et emmenée au poste où j’ai reçu en pleine face la violence banale des policiers dans un commissariat de centre-ville : propos racistes, vulgarité, coups pour les jeunes de quartier ...je suis repartie quant à moi avec mes papiers et une amende. Aujourd’hui la répression s’est étendue et accentuée ; elle apparaît orchestrée par l’exécutif. On fait face à un contrôle social et une criminalisation de la lutte beaucoup plus forts, avec des médias qui stigmatisent grévistes et manifestants. Lorsqu’on voit des Gilets jaunes mutilés, éborgnés, je me demande comment on peut considérer que c’est violent de vider un sac devant une permanence de député ou de mettre des palettes pour allumer un feu, violent de la part d’enseignants de jeter des manuels papier d’ailleurs rendus obsolètes par le ministère lui-même qui impose le tout numérique ! Cette criminalisation de toutes les formes de lutte m’inquiète pour les jeunes générations, pour mes enfants…

Le corps enseignant n’est pas épargné par cette intensification de la répression à la fois policière et administrative. La lettre stupéfiante qu’a envoyé le recteur de Marseille dans le cadre des E3C est à cet égard significative du tour de vis qu’on subit actuellement : menaces de sanctions disciplinaires pour les désobéissants grévistes, de sanctions pénales pour qui voudrait bloquer son établissement puis appels à la délation des professeurs. Avant, ça arrivait qu’on se batte aux côtés des personnels de direction, pour faire retirer une réforme, ou obtenir de meilleures conditions de travail. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. On leur demande d’être de plus en plus obéissants, avec des primes incitatives à la clef. Le ministère a également mis en place lors de ces dernières années une politique visant à placer à des postes d’encadrement des personnes extérieures à l’éducation, qui sont de simples gestionnaires, ou viennent apporter la « culture » de l’armée pour d’autres…

Après 2003 et la trahison des directions syndicales, une lutte au sein du mouvement LGBTQI

En 2003, on a rien obtenu. Les raisons de cette défaite ? Les négociateurs syndicaux nous ont lâché. On a ressenti dans le corps enseignant un réel sentiment de trahison à l’égard des syndicats, ce qui n’a fait qu’accentuer la désyndicalisation. Les prétendus « représentants » qui ont mené cette politique de conciliation avec le gouvernement sont des co-gestionnaires : ils ont une « place » et n’ont pas les mêmes intérêts que nous. On le voit par exemple avec la numéro 2 de la CFDT, Véronique Descacq, qui est partie après le carnage de la loi El Komri à la caisse des dépôts et consignation, bras financier de l’Etat qui privatise à tout va.

Après 2003, mon parcours militant s’est ensuite beaucoup tourné vers la lutte LGBTQI, notamment à l’intérieur d’associations de familles homoparentales. Je suis lesbienne et cela a été un véritable parcours de « la combattante » pour moi et mon épouse d’avoir des enfants. Nous en avons aujourd’hui trois, pour lesquels il a fallu batailler contre les médecins, les gynécos, les pharmaciens, les radiologues… et se heurter à des jugements blessants, des discriminations. On est donc descendu dans la rue à plusieurs reprises pour faire valoir nos droits, celui de disposer de notre corps et de notre sexualité comme on le souhaite, et de fonder la famille que l’on désire. C’est une période qui a été assez éprouvante. Il y avait la manif pour tous en face de nous, on habitait dans une zone rurale, où le Front National était bien ancré et où régnait une mentalité très conservatrice, même chez certains enseignants, ou parents d’élèves…

Un combat féministe qui se poursuit au sein de la CGT

Après avoir longtemps gardé mes distances avec le monde syndical, j’ai décidé d’adhérer à la CGT Educ’action lors du mouvement contre les réformes Blanquer. Tout d’abord, pour me protéger, par le collectif, et pour être toujours en lien avec un réseau de lutte...que j’ai retrouvé rapidement pour une nouvelle bataille, celle de la « réforme » des retraites.On le sait tous, la répression est déjà en cours, mais lorsque la grève va s’arrêter, ça va être la chasse aux sorcières, et on aura plus que jamais besoin de se solidariser.

Je me suis bien retrouvée au sein de la CGT éduc’action, notamment du fait de sa ligne combattive ainsi que de la politique que mène ses militants et militantes au niveau des questions de genre. Lors du dernier congrès local en novembre 2019, les militantes de la CGT éduc’action ont crée la collective, un cadre en non mixité qui permet de se réunir et de porter des revendications féministes au sein de la CGT. Faut savoir que ça a été une bataille. Et ça l’est encore aujourd’hui. La non mixité et les revendications féministes ça crispe beaucoup.

Pour illustrer rapidement, lors de la grève, on a organisé avec la collective et la commission femmes-mixité de la CGT, la chorégraphie féministe « à cause de Macron » en l’ouvrant à d’autres organisations, qu’elles soient syndicales ou féministes… Pour la première répétition, on a obtenu la bourse du travail. Pour la deuxième répétition, l’UD CGT nous a dit qu’il n’y avait aucune salle disponible alors que la Bourse était vide à ce moment là. C’est juste un refus masqué. Le vrai problème, c’est que les revendications féministes gênent. De plus, celles-ci vont de pair avec la remise en cause d’un schéma de société basé sur la domination. Or la direction des syndicats se base sur la domination hiérarchique. Aujourd’hui, on se retrouve en effet avec des représentants syndicaux qui prennent leurs décisions seuls sans consulter personne. Donc ils sentent bien que ça les met en péril si des femmes s’organisent et imposent un calendrier et des revendications féministes. On gommé les femmes de l’histoire : pour la Révolution, le nom d’Olympe de Gouges n’a refait surface que récemment alors que sa Déclaration des droits de la femme et de la Citoyenne est passé aux oubliettes ; pour la Commune, seule Louise Michelle est passée à la postérité. Je pense qu’il y a plusieurs virages qu’on a raté les femmes. Et il est temps d’écrire l’histoire autrement. Cette question n’est pas secondaire, et il est central de la porter également au sein de nos organisations syndicales puisque, sur le marché du travail, ce sont toujours les femmes qui sont les plus exposées et précarisées.

Nous sommes en effet à chaque fois perdantes dans le monde du travail. Pour parler de l’éducation nationale, concernant les postes de direction, si je les refuse pour des questions idéologiques, le constat est quand même présent : plus tu montes dans la hiérarchie, plus les femmes sont absentes. Les agrégés sont quant à eux une majorité d’hommes. Dans l’enseignement, la présence des femmes est majoritaire dans les premiers degrés, mais diminue arrivée au lycée et à l’université. Notre rôle est par ailleurs souvent renvoyé et réduit à de la garde d’enfant, avec un prolongement de la femme au foyer. Quand ils deviennent plus grands, ce sont les hommes qui s’en occupent. De plus, les métiers les plus précarisés, comme celui d’AESH, sont majoritairement féminins.

Puis les inégalités salariales sont fortes. Avec la réforme des retraites et le calcul de la pension sur l’ensemble de la carrière, on va se retrouver avec des pensions de misère. D’autant plus avec l’attaque contre les pensions de réversion, au détriment des femmes encore. Le nouveau système vise à instaurer progressivement la retraite par capitalisation, mais une majorité de femme n’aura même pas les moyens pour. Il y a vraiment une urgence à ce qu’on relève toutes la tête aujourd’hui et qu’on se batte.

« Je ne me mobilise pas pour ne pas perdre mais pour commencer à créer une nouvelle société »

J’ai commencé ma carrière à 900 euros, aujourd’hui je plafonne à 2000 euros et on est 5 à la maison. Je ne serai pas revalorisée car je ne suis pas jeune enseignante. Je ne me mobilise pas pour ne pas perdre quelque chose. Je me mobilise pour commencer à créer une nouvelle société. Dans la lutte on crée des solidarités, on crée un autre être ensemble. La caisse de grève, le fait de prendre des décisions collectivement, tout ça est formateur.

Je ne me mobilise pas sur le thème précis des retraites. Notre système actuel des retraites représente l’un des derniers maillons de la protection sociale, d’un modèle de société qui est aujourd’hui mis à mort. Aujourd’hui, c’est une lutte à la suite des autres luttes, à la suite de trop de reculs. Je me mobilise aussi contre la réforme de l’assurance chômage, contre l’attaque du statut de fonctionnaire et contre les réformes Blanquer. De plus, moi j’ai trois enfants, et mes élèves. Je pense à leur avenir, au monde de demain. C’est pas moi qui ai le plus à perdre mais bien eux. Et ça je le refuse. C’est pour ça que je me bats.

Dynamique autour des E3C, la crise et la lutte dans l’Education Nationale sont loin d’être refermées

Ces derniers jours, les E3C ont lancé de nouvelles dynamiques de mobilisation dans l’éducation.
Les collègues se mobilisent parce qu’ils ont espoir d’obtenir quelque chose. Cependant le rectorat, en s’appuyant sur les directions d’établissements, met tout en place pour casser la grève. On met une énorme pression sur les enseignants, le rectorat a sur convoqué un nombre considérable de remplaçants, qu’ils vont chercher n’importe où, de même pour les corrections : si l’on se porte gréviste, qu’à cela ne tienne, comme au mois de juin, on prendra la moyenne à la place. Il est important qu’on tisse des liens et des alliances avec les lycéens dans ce qui prend peu à peu la forme d’une résistance ...mais ce n’est pas évident partout. Dans mon lycée, c’est tabou, parce qu’on nous accuse de manipuler les élèves. Puis ces derniers se font réprimer, par la direction des établissements mais aussi par la police qu’on hésite pas à leur envoyer, en atteste la répression qu’ils ont subi dès l’année dernière et qui ne cesse de s’amplifier : comment des parents, l’opinion publique, peut-elle tolérer qu’on enferme des élèves dans un lycée pour les forcer à subir quatre épreuves communes de contrôle continu sous la surveillance de CRS ? Il est urgent de s’élever contre cette répression et de la dénoncer afin qu’elle ne soit pas un frein à la lutte et à la transmission nécessaire de la culture aux jeunes générations. Il ne faut pas lâcher.

De la nécessité de l’extension de la grève à la bataille au sein des syndicats pour récupérer notre outil

Malgré la forte mobilisation, le nombre considérable de personnes dans la rue et en grève, le gouvernement n’a toujours pas fléchi et n’a lâché aucune concession. Le problème selon moi, c’est qu’on ne réfléchit pas assez à la stratégie à adopter. Il faut peut être qu’on remette en cause les vieilles recettes, et qu’on crée d’autres modèles de lutte. Nos Assemblées Générales par exemple sont devenues trop répétitives : on se félicite du niveau historique de la mobilisation mais il faut continuer à amplifier et massifier. On répète le mot d’ordre sans s’interroger sur le comment, comme si la grève allait de soi et que le simple exemple d’un gréviste en reconductible suffisait à emporter l’adhésion. On vit dans une société plus complexe aujourd’hui. Le monde du travail est plus éclaté. On a essayé de casser la solidarité autour du métier. A travers notamment l’emploi de plus en plus massif des contractuels, qui reçoivent des pressions énormes. Le recours à la sous traitance aussi. Mais il faut réussir à casser cette division et cet éclatement. Il faut aussi viser les secteurs vraiment en capacité de bloquer l’économie parce que les luttes sont victorieuses quand on ne produit plus. Lors de cette grève, on devrait travailler au corps le secteur de l’énergie par exemple.

De plus les directions des syndicats ont une responsabilité. Elles ne se sont pas donné les moyens de leurs mots d’ordres. Elles n’ont pas essayé d’étendre la grève, notamment au privé, et ne sont pas allées chercher les collègues. Les représentants syndicaux qui donnent le tempo de la grève, ne sont pas dans le monde du travail mais sont déchargés et sont loin de nos préoccupations, de nos vécus. Ils jouent un rôle de contention dans le mouvement. Le syndicat est un instrument de lutte très important, qui permet de créer du collectif, d’acquérir des savoirs faire de luttes, des informations, une certaine protection également. Mais il est central d’en reprendre possession et de ne pas les laisser entre les mains des personnes qui ne nous représentent pas.

Pour cela, l’auto organisation et les assemblées générales apportent également beaucoup. C’est à travers ce cadre qu’on peut, en tant que gréviste, s’emparer de la grève, prendre la parole, donner notre avis. C’est à travers l’AG que j’ai franchi le cap de me syndiquer. Et c’est aussi le lieu où on est en lutte contre toute tentative de contrôle et d’ingérences des directions syndicales sur notre grève. Lors de la grève du bac, l’AG à Toulouse avait permis d’éviter toute récupération et déviation de la colère puisque les enseignants à la base, qu’ils soient syndiqués ou non, se sont appropriés la grève et ont décidé eux mêmes du calendrier et du rapport de force à imposer. Hormis à la fin du mouvement, où des représentants du Snes ont brandi la carte des vacances... ! Ce qui a été très démobilisateur.

Concernant la suite de la mobilisation sur les retraites , il est clair qu’il ne faut pas lâcher et accepter de s’inscrire dans le long terme. Approfondir et étendre la grève, occuper l’espace public, multiplier les actions intercatégorielles et interproffessionnelles. Ce qui est enthousiasmant, c’est le fait que certains secteurs ont commencé à se mobiliser plus récemment, et à découvrir ou re-découvrir la grève, comme les avocats, ou bien les salariés de météo France. Il faut que ça fasse boule de neige. Et, une chose centrale, que la grève ne soit plus entre les mains des directions des syndicats. Mais que nous, les grévistes à la base, on se l’approprie, collectivement, qu’on résiste et qu’on décide des modalités de lutte et de la stratégie à adopter pour gagner.




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