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Les mains invisibles du chemin de fer

Portrait de gréviste à l’Infrapôle Paris Nord : « j’avais peur de partir en grève et ça a totalement changé »

Jérôme Scouarnec a 49 ans et travaille à la SNCF depuis 22 ans. Il est chef de brigade banlieue à l'Infrapole Paris Nord. Depuis deux mois, lui et ses collègues de la brigade sont en grève pour leurs conditions de travail et la sécurité des usagers, face à une direction qui les méprise.

mercredi 24 mars

Jérôme Scouarnec travaille depuis 22 ans à la brigade banlieue de Paris Nord. Crédit Photo : LouizArt

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Jérôme Scouarnec a 49 ans, est syndiqué à SUD Rail et travaille depuis 22 ans à la SNCF. Il est chef de brigade à l’Infrapole de Paris Nord. Lui et ses collègues sont chargés de la maintenance du réseau ferroviaire pour les trains de banlieue qui transitent par cette gare - la plus grande d’Europe. Son métier consiste à éviter tout incident ferroviaire et à maintenir le niveau de qualité pour éviter tout accident. Les agents de voie de l’infrapôle sont en quelques sortes les petites mains invisibles de la SNCF, qui assurent la sécurité des usagers, et c’est notamment concernant cette sécurité-là qu’ils se sont mis en grève le 18 janvier, ainsi que pour exiger l’amélioration de leurs conditions de travail.

« On travaille à côté de rats, de seringues, dans la poussière »

Les conditions de travail des agents de voie de l’infrapôle sont en effet particulièrement rudes et difficiles. Jérôme explique ainsi que travaillant en voie souterraine, les agents côtoient quotidiennement des rats, des seringues, et travaillent dans la poussière. Il explique : « Au niveau de la santé, on sait qu’on en prend un coup. Dernièrement, on a aussi vu des nuisibles apparaître, comme des moustiques, des cafards. ». Par ailleurs, leur travail s’effectue principalement de nuit, et ils sont obligés de travailler en heures décalées.

C’est ce passage du travail de nuit à jour et de jour à nuit qui a le plus d’impact sur la santé psychologique des agents. Jérôme explique ainsi : « moi ça fait 20 ans que je suis de nuit donc ça va, mais mes collègues font nuit-jour, jour-nuit et quand on les voit revenir, les deux premiers jours de nuit sont compliqués. Je constate beaucoup de fatigue chez mes collègues ». À ce rythme fatiguant s’ajoutent les douleurs physiques, dues au travail qu’ils effectuent : « les douleurs de dos on les a tous. À partir d’un certain âge on le sent. »

Une école de guerre pour ces agents de voie

À l’infrapôle de Paris Nord, ce n’est pas dans les « coutumes » des agents de voie de faire grève. Même si, comme l’explique Jérôme, ces derniers ont fait les grèves nationales comme celle contre les retraites, au niveau local, « c’est la première fois » qu’il entend parler d’une grève. Il témoigne : « ce qu’on a fait depuis le début, je n’aurais jamais imaginé le faire un jour. » En réalité, la grève est le résultat d’un ras-le-bol profond face aux conditions de travail intenables des agents. « En vingt ans, je n’ai pas vu d’amélioration des conditions de travail. On est vraiment au minimum du matériel et des effectifs » explique Jérôme.

La grève s’est donc déclenchée « naturellement » selon les dires de Jérôme, à la base sur des promesses de leur direction à propos de primes qui ne leur ont jamais été accordées. « On a aussi des collègues qui ont comparé leurs fiches de paye, et on s’est aperçus qu’on ne gagnait pas plus malgré les conditions dans lesquelles on travaille. À l’origine, ce qu’on voulait c’était une reconnaissance de la différence entre un parcours classique et un parcours souterrain. » Il explique ainsi comment le métier des agents de l’infrapôle est particulièrement difficile et réputé comme tel à la SNCF : « quand j’ai voulu changer de parcours, on m’a dit que personne ne voulait prendre ma place et venir à Paris. »

Pour beaucoup d’agents, la grève qui a débuté le 18 janvier est leur première. Même pour Jérôme, qui travaille depuis 22 ans à la SNCF, c’est une première, et le gréviste explique qu’il n’a, par exemple, « jamais été un syndicaliste corps et âme ». Il explique que jusqu’alors, aucun syndicat n’avait eu le courage de les soutenir et de les pousser au combat, et que s’ils sont partis en grève, c’est parce qu’ils ont eu « la chance de découvrir Anasse, qui nous a expliqué comment fonctionnait SUD Rail et [leur] a dit qu’il pouvait [les] aider. »

Pour ces grévistes en herbe, l’intervention d’Anasse Kazib a permis de leur donner des billes et des conseils pour mener la grève et la pousser le plus loin possible notamment sur la question de la caisse de grève ou la médiatisation de la grève. Si au début, Jérôme ne voyait pas l’intérêt d’une caisse de grève, il explique qu’au fur et à mesure, « on s’aperçoit que ça permet de mettre une grosse pression à notre employeur et de le menacer de partir 20, 30, 40 jours. » Cette grève est donc une véritable école de grève pour ces agents, qui ne se voient retourner en arrière face à une direction qui reste sourde à leurs revendications.

Face à une direction qui reste sourde, la solidarité comme arme

La grève a totalement changé la vision de Jérôme de la direction qu’il avait jusqu’alors. « Je ne pensais pas en arriver à un point comme ça et arriver à un combat où on te démontre qu’en fin de compte, il n’y a aucune considération pour les agents, et qu’on n’est que des numéros. Au début j’avais la boule au ventre, j’avais peur de partir en grève contre mon employeur, et ça a totalement changé. Aujourd’hui, je ne regarde plus ma direction de la même manière. »

Face à la détermination des grévistes qui ne faiblit pas, la direction tente de casser la grève en faisant passer les équipes de jour. « Au début de la grève, on faisait 59 minutes de grève parce qu’on aurait pas pu tenir en faisant grève 24h sur 24. Là ça permet de faire un minimum de production au début, tout ce qui touche à la sécurité des trains, parce qu’on ne peut pas jouer avec la vie des passagers. Jusqu’au moment où ils ont décidé de nous passer de jour, et où on pouvait faire zéro production. Alors on a décidé de tout arrêter sachant que la journée pendant que les trains circulent, si tu suis la réglementation tu ne peux pas intervenir. »

Mais la SNCF est condamnée pour délit d’entrave à la grève par la justice, une première victoire pour les grévistes de l’infrapôle. Pourtant, Jérôme explique : « On a l’impression qu’ils ont l’intention de continuer. Là ils essayent de nous faire plier mais ils n’y arrivent pas. » Alors qu’il n’a jamais eu une seule sanction disciplinaire en 22 ans, Jérôme fait partie des grévistes que la direction a convoqué pour un entretien disciplinaire.

Face à cette obstination d’une direction qui les méprise, la solidarité des grévistes et leur détermination leur permet de tenir. « Moi j’avais une très bonne équipe dès le départ, mais au niveau des liens, ça nous a tous rapprochés. Se battre tous ensemble, ça nous fait mûrir et ça nous rapproche », explique cet agent de voie de 49 ans, considéré comme un ancien au milieu d’une majorité d’agents ayant entre 20 et 30 ans. Ce dernier souhaite d’ailleurs adresser un message à tous les chefs d’équipe de voie : « Mon message je ne veux pas le passer à une nouvelle génération, mais aux gens comme moi, aux CEV (Chef d’Équipe de Voie). Parce qu’on est à la tête d’une brigade, donc si la tête ne bouge pas le reste ne bougera pas. Donc mon message c’est pour les vieux CEV qui n’osent pas se battre pour leurs agents. Mais si c’était leur gamin de 22 ou 23 ans qui étaient en bas, ils ne réagiraient pas comme ça. Ils doivent jouer un rôle auprès des jeunes. Parce que les jeunes s’ils ont pas l’appui du CEV, ils osent moins le faire. » Et l’agent de rajouter à propos des liens de solidarité : « on doit être solidaires, les jeunes avec les vieux. Nous si on y arrive c’est grâce à l’esprit d’équipe, on se rend compte qu’on est indestructibles, peu importe si on gagne ou si on perd, c’est ça le plus important. »

Surtout, ce qui marque les grévistes, c’est la convergence avec d’autres secteurs en lutte et la solidarité que ces derniers leur ont témoigné. Le 4 février, les grévistes ont ainsi défilé et manifesté aux côtés des Sanofi en lutte contre les licenciements annoncés par le géant pharmaceutique, mais également aux côtés des Grandpuits, alors en grève reconductible depuis le 4 janvier contre le plan de suppressions d’emploi annoncé par le géant Total. « On ne savait pas que d’autres secteurs existaient, on était dans notre petite bulle. Je ne savais pas qu’on pouvait rencontrer des gens de Sanofi, de Grandpuits, et que ces gens pourraient nous aider moralement et financièrement. J’étais heureux de voir ça et ça m’a fait chaud au coeur, surtout que pour certains sont plus touchés que nous puisque ce sont leurs emplois qui sont menacés » raconte Jérôme, avant de conclure sur l’importance de la solidarité entre les grévistes mais également avec d’autres secteurs en lutte




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