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Politique

Mais de qui se moque-t-on ?

Pour Richard Ferrand et ses 20 000 euros mensuels, le 5 décembre vise à "conserver des inégalités"

À dix jours du 5 décembre, la bataille d'opinion autour du 5 décembre contre la réforme des retraites est lancée. Pour l'occasion Richard Ferrand a dénoncé une "mobilisation pour conserver les inégalités". Une leçon de la part de celui qui gagne 19 910,73 euros brut mensuels, en tant que président de l’Assemblée nationale, le ministre mis en examen pour « prise illégale d’intérêts ».

lundi 25 novembre

Dans un tweet un internaute a réagit à une interview de Richard Ferrand donnée au Journal du dimanche. Le ministre a dénoncé l’appel à la grève du 5 décembre comme « une mobilisation pour conserver des inégalités que nous ne pouvons ni ne voulons plus assumer ». En réponse, l’internaute a tweeter : « J’émarge à 20 000 euros mensuels, je réside à l’hôtel de Lassay tout en étant mis en examen pour prise illégale d’intérêts (et je l’ouvre sur les inégalités) ».

Dans son dernier Checknews, Libération a fait le compte. "En tant que président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand reçoit précisément 19 910,73 euros brut mensuels, si l’on prend en compte l’avance de frais de mandats prévus pour « faire face aux diverses dépenses liées à l’exercice [du] mandat qui ne sont pas directement prises en charge ou remboursées par l’Assemblée », peut-on lire sur le site de l’institution et qui n’est donc pas à proprement parler une indemnité. Sans l’avance, le président est rémunéré environ 14 500 euros brut par mois.
Dans le détail, Richard Ferrand perçoit :
- 7 239,91 euros d’indemnités en tant que député ;
- 7 297,82 euros pour sa fonction de président ;
- 5 373 euros de frais de mandats (dont les dépenses sont théoriquement encadrées par l’Assemblée)."

Cette offensive de Richard Ferrand ne vient pas de nulle. Elle fait suite aux différentes sorties gouvernementales et s’inscrit dans une stratégie bien connue. Systématiquement à l’approche d’une grève qui s’annonce massive, le gouvernement sort la carte du corporatisme pour décridibiliser les travailleurs en s’attaquant aux motifs de la mobilisation, soit-disant contraires aux aspirations à davantage d’égalité. Pour reprendre un exemple qui est assez frais pour avoir marqué les esprits, en particulier pour ceux qui ont été au cœur de cette offensive gouvernementale, la bataille du rail de 2018 a donné lieu à un acharnement médiatique important contre les cheminots, qui est allée jusqu’à des prises de position faisant le lien entre terrorisme, prise d’otage, et grève massive.

À moins de deux semaines du 5 décembre, Macron a décidé d’aller droit au but avec ses troupes. Au cours d’un dîner à l’Elysée, le président a exigé que ses "proches" adopte des éléments de langage aptes à détourner l’attention de l’attaque que représente pour tous les secteurs la réforme des retraites, et se mette "au boulot" pour essayer d’expliquer que contrairement à ce qu’il peut être pensé, les élitistes et privilégiés sont les travailleurs bénéficiant de régimes spéciaux.

Carrières longues, travail de nuit ou en sous-terrain, absence de congé les weekend et jours fériés, autant de raisons qui ont poussé les travailleurs du rail, du métro, des raffineries, à se mobiliser pour arracher des départs à la retraite aménagé à leurs conditions de travail et de vie. Aujourd’hui, le gouvernement semble pourtant déterminé à anéantir ces acquis fondamentaux, sous prétexte d’une aspiration à l’égalité.

Ce discours vise bien entendu à opposer les travailleurs aux usagers des secteurs concernés par la mobilisation, en réduisant la grève à une stratégie de sabotage du quotidien des usagers, par ailleurs des travailleurs eux aussi. Et quand 60% de la population soutient la grève du 5 décembre, il apparait comme impératif pour le gouvernement de miser sur la carte de la grève égoïste, qui viserait à améliorer uniquement les intérêts des grévistes.

Si cela est un discours rodé du gouvernement et des classes dirigeantes pour faire de la grève qui paralyse l’économie et donc anéantit les intérêts des patrons, il a sa traduction dans la loi, à l’instar du célèbre principe jurisprudentiel de "continuité du service public" qui impose des préavis de grève pour permettre à la bourgeoisie de se préparer et permet des sanctions disciplinaires à partir du moment où la grève paralyse l’économie, autrement dit qu’elle parvient à son objectif premier. Des mécanismes qui, dans la situation de "giletjaunisation" du mouvement ouvrier, sont en train de sauter, notamment par le refus des travailleurs de continuer à subir des conditions de travail dangereuses et scandaleuses.

Ainsi, jouer la carte de l’inégalité des régimes spéciaux dans l’ensemble des médias comme le préconisait Macron mardi soir dernier au palais présidentiel, permet de jouer sur l’aspiration de la population à davantage d’égalité et de justice. Un an après les gilets jaunes, mouvement qui a brisé le tabou de la pauvreté et celui des inégalités criantes entre ceux d’en haut et ceux d’en bas, l’Elysée espère d’autant plus se cacher derrière un discours de Justice sociale.

Le corporatisme de ceux d’en haut

Ce que le gouvernement ne dit pas, c’est que les régimes spéciaux qu’il compte bien préserver sont ceux qui touchent les fonctions régaliennes. Les parlementaires, les militaires, les policiers, c’est-à-dire les fonctions piliers de la stabilité de l’Etat et de ses institutions, pourront continuer à bénéficier d’un régime spécifique. Si on s’en tenait au discours du gouvernement, on serait étonné que ceux qui constituent le bras armé de l’ordre établi soient touché par cette réforme.

Mais les "privilèges" que les membres du gouvernement s’empressent de fustiger, sont donc cantonnés, dans le vocabulaire de la classe dominante, aux acquis sociaux que les travailleurs exerçant des métiers pénibles, ont arraché par la lutte. Rien à voir avec les fiches de paie à près de 20 000 euros (19 910, 73 centimes pour être tout à fait exacts du président de l’assemblée Richard Ferrand, qui se permet pourtant, dans la droite lignée des consignes présidentielles, de dénoncer la scandaleuse grève qui risquerait bien de les faire tous dégager. Rien à voir non plus avec le fait de ne pas avoir à payer l’impôt sur la fortune (ISF) lorsque les revenus exorbitants sont le fruit du travail de millions de petites mains. Rien à voir, encore une fois, avec le fait de faire des diners fastes au prix du contribuable alors qu’on est ministre de Macron. Rien à voir non plus avec les fêtes au doux relent d’Ancien régime quand on est Carlos Ghosn. Rien à voir, bien évidemment, avec les vacances au ski du président en pleine crise des gilets jaunes ou ses soirées au restaurant Le Fouquet’s.

L’Elysée mise tout pour ne pas avoir à tout perdre

Ce discours du gouvernement pourrait sembler risible tant il est loin de la réalité de ce que sont les privilégiés aujourd’hui s’il ne constituait pas, dans les deux semaines cruciales de consolidation de chaque camp avant le premier round, une véritable arme pour le gouvernement. La bataille d’opinion que vise le gouvernement tente de détricoter l’énorme soutien à la grève, expression du ras-le-bol de la population contre ce système toujours plus inégalitaire, et qui parvient aujourd’hui à se traduire sur le terrain de la lutte des classes par la méthode de la grève.

En réalité, la bataille de l’opinion est la dernière carte, non moins précieuse, du gouvernement pour sauver son quinquennat et passer au-dessus du "mur du 5" comme l’appellent les proches de l’Elysée, et plus largement de la lutte qui pourrait s’annoncer massive et décisive. Les fébrilités que Macron et ses équipes expriment, en remettant par exemple sur la table certaines des hypothèses censées pourtant avoir été abandonnées à la fin de l’été, sont le signe que les classes dominantes sont conscientes du potentiel de leur ennemi, d’autant plus lorsque celui-ci est uni dans l’objectif de les dégager tous.

Et si la bataille a déjà commencé dans les médias, mais les dix jours à venir sont décisifs pour le monde du travail et la jeunesse.




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