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Pourquoi dénoncer les interpellations violentes des agents de sûreté dans les transports ?

Dans un contexte de mobilisations en France et dans le monde contre le racisme et les violences policières, de nombreuses vidéos d'arrestations, de plaquages, de clé de bras, ont fait le tour du net ces derniers jours. Certaines de ces vidéos se passent dans les transports et concernent les agents de sûreté employés directement par la SNCF ou la RATP. Quel est le rôle de ces agents armés embauchés directement par les entreprises de transports ?

lundi 22 juin

Situation politique tendue et rôle de la police

De nos jours, les vidéos montrant des interpellations violentes sont devenues monnaie courante. Avec le contexte actuel, l’assassinat de Georges Floyd aux Etats-Unis et les mobilisations contre le racisme et les violences policières partout dans le monde, ces vidéos permettent de montrer l’indignation que ces violences suscitent et les dénoncer, en montrant des situations que nous ne devrions pas banaliser. Des violences auxquelles certains secteurs sociaux sont confrontés habituellement, comme les quartiers populaires, les Gilets Jaunes et même les travailleurs en grève qui font très souvent la découverte du vrai visage de la police lors des mouvements sociaux, celui de protéger l’état bourgeois et de restaurer l’ordre de ce dernier. Cela arrive souvent d’entendre des slogans comme « La police avec nous » au début des mouvements sociaux, comme cela a pu être le cas pendant le mouvement des gilets jaunes, pour retrouver au fur et à mesure des slogans plus radicaux comme par exemple « tout le monde déteste la police », une fois que l’expérience de la répression et la violence d’état est faite au fil des mobilisations où les manifestants se font sans cesse réprimer, parfois au prix de leur vies ou de leurs yeux ou mains arrachées. Les mêmes personnes qui au début ne comprennent pas ce qu’il se passe, finissent par considérer que les forces de répression ne sont pas dans le camp de ceux qui contestent les injustices, mais dans le camp d’en face. Cette expérience permet également de comprendre que le fait d’exiger plus de moyens pour la police, c’est plus de moyens pour réprimer les travailleurs, les quartiers populaires, la jeunesse, en somme pour protéger l’ordre établi par la bourgeoisie.

Ces derniers jours, beaucoup de vidéos font le tour du net, où on peut y voir des agents de sécurité des services publics (la SUGE pour la SNCF et le GPSR pour la RATP) effectuer des plaquages ventraux, des clés de bras ou autres méthodes de soumission brutales, parfois même à 10 pour maîtriser une personne. Ainsi, les mêmes questions qui peuvent se poser concernant la répression des forces de police se posent vis-à-vis des agents de sécurité de la SNCF ou la RATP : ces interpellations brutales et violentes sont-elles seulement le fruit d’une « déviation » de certains agents qui abuseraient de leur pouvoir ou qui seraient racistes ? Ou s’agit-il, au contraire, d’une problématique intrinsèque liée au rôle même qui est attribué à ces forces de répression ?

Voir ces vidéos faire surface dans cette période où la confiance dans la police et toutes les forces de répressions est au plus bas n’est guère une surprise tant le rôle de la police ferroviaire rejoint de plus en plus le rôle de la police d’état. D’abord, ces services sont traversés par les mêmes problématiques que la société dans son ensemble, comme le racisme. Les cheminots les plus anciens auront en mémoire les rapports très difficiles dans l’entreprise SNCF entre la SUGE et les agents d’origine étrangère. En effet, avant les années 2000, la SNCF n’embauchait aucun jeune issu de l’immigration puisque le statut SNCF prévoyait la nationalité française (ce qui n’a pas empêché l’entreprise d’exploiter les marocains en tant que contractuels dans les triages notamment) et la "culture d’entreprise" poussait à embaucher en province pour travailler en région parisienne. La cohabitation avec la SUGE n’a pas été sans comportements xénophobes, au moment des premières embauches plus représentatives de la population d’Ile de France. Ces comportements entre collègues se sont certainement atténués avec l’arrivée dans leurs propres rangs d’agents issus de l’immigration, mais des faits graves ont tout de même été commis régulièrement et surtout, il n’est pas rare que certains se lâchent, aussi bien en paroles qu’en actes, avec les voyageurs. Mais la question n’est pas tant les comportements individuels, mais le rôle même qui leur ai attribué et que la direction de la SNCF et de la SUGE cherche à faire jouer à ces agents.

Pas de masque ? Ça fera une amende et un bourre-pif !

Nous pouvons parfois observer à la SNCF et à la RATP un certain corporatisme de la part des cheminots et traminots, qui peuvent en effet se sentir solidaires des agents de sécurité, en se disant que leur travail est difficile et qu’ils peuvent, tout comme cela arrive souvent aux agents qui travaillent en gare, être confrontés à des agressions ou des situations difficiles. Cela est une manière de revenir en quelque sorte à « justifier les excès » qui peuvent être commis et qui peuvent aller jusqu’à des violences physiques comme les images de l’interpellation en gare d’Aulnay-sous-Bois, qui ont fait le tour des réseaux sociaux. Mais est-il légitime de se prendre des coups ou de se faire plaquer au sol pour non-port du masque, ou même pour ne pas avoir un titre de transport ? La réponse est évidemment non. Rien ne peut justifier ces actes violents. Encore moins lorsqu’on peut voir l’hypocrisie de toutes les entreprises de transport confondues, de n’avoir pris que très peu de mesures pour protéger les travailleurs des transports et les usagers pendant la pandémie. Pire, si on remonte au début de la crise sanitaire en effet le discours gouvernemental revenait à dire que les masques étaient inutiles, et donc les entreprises de transports se contentaient de mettre en place de manière hypocrite les gestes barrières, sans investir plus de moyen en masque et en gel hydroalcoolique. A la RATP, des agents ont même été menacés de sanction pour avoir porté le masque au début de la crise sanitaire, preuve en est qu’on marche bien sur la tête. Donc est-il légitime d’utiliser la répression pour appliquer des mesures qui ont été négligées depuis le début par ces mêmes entreprises et par le gouvernement ? La réponse reste non.

Les effets de la privatisation sur les polices des transports

Un premier débat est nécessaire et se pose au sein même des syndicats : est-ce qu’on doit chercher à se développer et courir après des adhésions dans ces équipes qui sont difficilement perméables aux idées de lutte pour les droits et contre les discriminations et le racisme ?

De fait, il existe des sections syndicales et des représentants du personnel au sein de ces services, mais le rapport de force reste faible et les têtes revendicatives, vite éliminées et/ou écœurées. Ces services restent donc le plus souvent des zones de non-droit en matière de réglementation du travail, ce qui est parfait pour l’employeur pour faire appliquer les directives, qu’elles viennent de la direction de l’entreprise comme cela est déjà arrivée pendant des mouvements de grève, ou qu’elles viennent du gouvernement, comme cela est le cas aujourd’hui pendant le déconfinement en attribuant le rôle de contrôler et réprimer par exemple le non-port du masque.

Le corporatisme peut aveugler certains travailleurs des transports, reste le fait que la SUGE ou le GPSR sont souvent un ennemi lors des grèves, comme cela a été expérimenté par les cheminots en gare de Montparnasse pendant la grève contre la réforme ferroviaire où ce sont des agents de la SUGE en lien étroit avec la police qui ont réprimé les cheminots mobilisés contre la destruction du service public ferroviaire. La direction les instrumentalise et les pousse à protéger leurs intérêts. La direction exerce des pressions et bien peu résistent n’hésitant à vendre certains de leur propres "collègues" qui se retrouvent pour certains dans des procédures disciplinaires, suite à des rapports à charge faits par des agents de la SUGE ou du GPSR pour ce qui est de la RATP.

Sur la question du maintien de l’ordre, la SUGE et le GPSR resteront sur des terrains à part. Effectivement ils ont des intérêts différents aux travailleurs des transports car leur mission se résume à préserver l’ordre en place, celui d’assurer les profits de leurs entreprises respectives, et les intérêts de leur direction. Beaucoup de personnes qui sont dans les rangs de ces corps spéciaux ont échoué à rentrer dans les rangs de la police. Une nouvelle question se pose, la SUGE et la GSPR sont-elles un prolongement de la police nationale ? En réalité, elles devraient avoir pour mission d’assurer les transbordements, intervenir lorsqu’il y a un suicide, assurer la sécurité des travailleurs. Mais elles se retrouvent à réprimer comme la police de Castaner. N’oublions pas le fait que ce sont très souvent ces agents de sécurité, avec certains contrôleurs, qui amènent le plus de personnes reconduites à la frontière aux autorités, même si ce n’est pas leur rôle premier.

Évidemment avec la privatisation du rail et des transports, il ne sera pas possible pour cette police particulière de continuer à travailler pour la SNCF et la RATP, car au bout du compte ils devront intervenir sur toutes les lignes quel que soit l’opérateur, ce qui explique la logique d’être au final rattachés au ministère de l’intérieur.

Des revendications de fond que les salariés des transports devraient porter

A la lumière de ce que nous venons de dire, il est clair que nous ne pouvons en aucun cas cautionner cette violence et il est fondamental, si l’on défend des valeurs comme celles de l’antiracisme, contre les violences policières et la répression, de ne pas hésiter à dénoncer ces actes violents, même s’ils sont commis par des agents de sécurité de nos propres entreprises.

Et par ailleurs, cela met en lumière plusieurs problématiques de fond qu’il nous semble fondamental d’aborder. En effet, la déshumanisation des gares, stations, trains et bus, menée depuis des années par les directions des entreprises des transports, va de pair avec la politique de privatisation et de répression accrue. En 20 ans, c’est l’ensemble de l’accompagnement des trains qui a été supprimé. Le fameux ding-ding du chef de train à la SNCF, utile pour les voyageurs qui descendent et montent et sa présence humaine rassurante et préventive a aujourd’hui totalement disparu, remplacé par des gens armés et en treillis. Est-ce le rôle d’une entreprise de transports ?

Les agressions à l’encontre des agents en gare se sont multipliées ces dernières années et la réponse de la direction revient de plus en plus à faire porter aux agents de la SNCF et la RATP un rôle répressif. Les nouvelles missions de « lutte anti-fraude » qui sont désormais attribuées aux agents commerciaux en gare à la SNCF en sont la preuve. Avec, parallèlement, des campagnes de dénigrement à l’encontre des agents du service public, foncièrement incitatives à l’agressivité. Si la même énergie avait été mise dans la valorisation du transport public, la population et les usagers des transports auraient aujourd’hui un autre ressenti.

Mais notre mission est et doit rester le service public, et non pas la répression. Il est par ailleurs évident que des mesures pourraient et doivent être prises pour assurer de meilleures conditions de transport pour les usagers et de travail pour les agents, à commencer par la gratuité des transports, la distribution gratuite et systématique de masques et l’augmentation considérable des moyens humains dans les gares, les trains, les métros et les bus. Cela permettrait de réduire considérablement le nombre d’agressions et d’interpellations violentes qu’on ne voit que trop souvent de nos jours.




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