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Monde

Affrontements meurtriers

Pourquoi l’Azerbaïbdjan a-t-elle profité de l’embourbement russe en Ukraine pour attaquer l’Arménie ?

Cette semaine, de nouveaux affrontements entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont éclaté, faisant plus de 170 morts. Une nouvelle démonstration de l’accélération des tensions à l’échelle mondiale qui préfigure d’un potentiel réveil des conflits gelés dans la région.

jeudi 15 septembre

Crédits photo : AFP / ARCHIVES / KAREN MINASYAN

Ce mardi à minuit, l’Azerbaïdjan a attaqué l’Arménie à plusieurs endroits de la frontière. Plusieurs villes à l’intérieur du territoire arménien ont été bombardées, et le bilan humain s’élève à plus de 170 morts, troupes arméniennes et azéries confondues. Selon l’Arménie, durant l’attaque, l’Azerbaïdjan aurait occupé 10 kilomètres carrés de son territoire. Les affrontements ont pris fin dans la nuit de mercredi à jeudi, les deux pays ayant finalement décidé de respecter le couvre-feu annoncé par la Russie mardi matin.

Pourquoi l’Azerbaïdjan a-t-elle relancé les hostilités ?

Les relations historiquement tendues entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan s’étaient particulièrement dégradées ces dernières semaines. En août, Bakou a ainsi déclaré avoir perdu un soldat lors de heurts avec Erevan, tandis qu’il y a une semaine, l’Arménie accusait l’Azerbaïdjan d’avoir tué un de ses soldats dans une fusillade à la frontière.

Au cœur du conflit : le Haut-Karabakh, un territoire séparatiste majoritairement peuplé d’Arméniens. En 1988, à l’époque où l’Arménie et l’Azerbaïdjan étaient encore des républiques soviétiques, une partie de la population du Haut-Karabakh demande son rattachement à l’Arménie. Mais celui-ci est refusé par Gorbatchev et par l’Azerbaïdjan. La situation se dégrade rapidement et donne rapidement lieu à des violences interethniques, puis à une guerre ouverte. Après plus de 30 000 morts et six ans de conflits au cours desquels le Haut-Karabakh s’auto-proclame « République d’Artsakh », ce dernier obtient l’indépendance mais sans que celle-ci ne soit reconnue à l’international.

Depuis, et jusqu’en 2020, ce territoire appartenait formellement à l’Azerbaïdjan mais était dans les faits occupé militairement par l’Arménie et marqué par des heurts ponctuels, l’Azerbaïdjan voulant récupérer ces régions. En 2020, le conflit dégénère et après six semaines de combat et plus de 6500 morts, un accord est signé sous l’égide de la Russie par les deux pays belligérants. Ce dernier marque une défaite pour l’Arménie et une victoire pour son voisin, qui ressort du conflit en ayant récupéré une partie du territoire disputé.

L’accord de cessez-le-feu prévoyait notamment le désarmement du Haut-Karabakh et le retrait des troupes arméniennes de la région. Or, pour Tigrane Yégavian, chercheur au Centre français de Recherche sur le Renseignement et spécialiste de l’Arménie interrogé par Ici Beyrouth, « l’Azerbaïdjan n’est pas satisfait de la situation consécutive à l’accord trilatéral de cessez-le-feu du 9 novembre 2020 [...]. Son but est d’exercer une pression maximale pour étrangler ce qui reste du Karabakh arménien et favoriser l’exode de sa population et d’entraîner le départ des forces russes de maintien de la paix. » Le gouvernement azéri mène en effet une vaste opération de repeuplement du Haut-Karabakh, opération qu’il a nommé le « Grand retour » et dans lequel il a investi 1,3 milliards de dollars.

En maintenant une pression militaire constante sur l’Arménie, l’Azerbaïdjan pourrait ainsi chercher, selon Stratfor, à « améliorer son pouvoir de négociation pour les pourparlers de paix. » Une stratégie qui pourrait donc pousser Bakou à continuer les provocations : « La mission de surveillance de l’OTSC [une alliance militaire dirigée par la Russie, NDLR] en Arménie peut faciliter un arrêt temporaire des combats le long des zones frontalières mais elle n’éliminera pas les raisons du conflit ni n’empêchera que d’autres se reproduisent à l’avenir ». Si pour le moment, les affrontements ont pris fin, l’Azerbaïdjan ayant annoncé avoir « rempli tous ses objectifs » à la frontière, qui sait quand ils reprendront ?

Occupée par la guerre en Ukraine, la Russie voit sa position de médiateur dans sa zone d’influence affaiblie

Les deux pays sont tous deux alliés de la Russie. Mais l’Azerbaïdjan partage également des relations économiques et militaires étroites avec la Turquie, dont elle est le principal fournisseur de gaz. En plus des fournitures en armes envoyées par Istanbul, les ressources financières tirées de ses exportations lui ont permis de moderniser son armée, d’acquérir une force militaire supérieure à celle de l’Arménie et d’ainsi essayer de régler le conflit entre les deux puissances.

En 2020, alors que l’Arménie comptait sur la protection de la Russie, cette dernière a refusé d’intervenir directement, ne reconnaissant pas le Haut-Karabakh comme faisant partie du territoire arménien et cherchant à ménager les deux camps. La guerre est alors apparue comme un signe de la fragilité de l’hégémonie russe dans la région, Poutine n’ayant pas réussi à empêcher l’éclatement d’un conflit armé. À l’époque, elle était tout de même parvenue à conclure un accord de cessez-le-feu avant que la guerre n’échappe complètement à son contrôle et à déployer près de 2000 soldats dans le Haut-Karabakh en tant que forces de « maintien de la paix », lui permettant ainsi d’avoir une présence militaire dans la région.

Pendant l’été, face à la réactivation des tensions, Moscou a annoncé avoir « pris des mesures pour stabiliser la situation » dans la région. Mais la réalité est que face à l’escalade guerrière du conflit, la Russie a été incapable d’intervenir militairement pour protéger le Haut-Karabakh. Poutine est trop occupé par la guerre en Ukraine et par la contre-offensive de Zelensky. De plus, son isolement grandissant sur la scène internationale fait que son rôle de médiateur dans sa zone d’influence traditionnelle est de plus en plus remis en cause ; en témoigne la violation de la trêve qu’elle a annoncée mardi matin.

Mais plus en général, la Russie et Poutine sont en train de perdre en crédibilité en tant que partenaire sécuritaire pour les Etats de l’ancienne Union Soviétique. En effet, à la différence de la guerre de 2020, cette fois l’Azerbaïdjan n’a pas attaqué un territoire arménien non reconnu par la Russie (le Haut-Karabakh) mais directement le territoire arménien. La Russie et les autres membres de l’OSTC, dont l’Arménie, ont l’obligation d’apporter de l’aide militaire à ses membres en cas d’attaque ou de déstabilisation. Or, à la différence du Kazakhstan où les membres de l’OSTC sont intervenus pour mater une révolte populaire qui remettait en question le gouvernement en janvier dernier, cette fois l’organisation tente d’éviter toute intervention. Et cela non seulement parce que la Russie est occupée en Ukraine mais parce que Moscou considère l’Azerbaïdjan comme un partenaire très important, notamment dans un contexte d’isolement international de la Russie. Cet évènement pourrait marquer un recul supplémentaire de l’influence russe dans sa propre « zone d’influence ».

Quid de la position des Occidentaux ?

L’Azerbaïdjan est d’autant plus en position de force que face à une escalade du conflit, il n’y a que très peu de chances que les puissances occidentales aident l’Arménie ou sanctionnent l’Azerbaïdjan, en raison de sa position de fournisseur de gaz pour l’Europe. Bakou a ainsi fourni 7,3 milliards de mètres cubes de gaz à l’Europe depuis le début de l’année 2022 et lundi, le ministre azéri de l’énergie a annoncé une augmentation de 30% des exportations de gaz vers l’Union Européenne. Or, à l’heure où l’UE cherche à diversifier ses sources d’approvisionnement en énergie, ces relations sont appelées à se renforcer puisqu’en juillet, la présidente de la Commission Européenne Ursula von der Leyen s’est accordée avec le président azéri pour que l’Azerbaïdjan double « en quelques années » les exportations de gaz à l’UE.

Il n’est donc pas anodin que les dirigeants occidentaux aient, dès le début des affrontements, affiché leur volonté de calmer le jeu. Emmanuel Macron a ainsi appelé à « revenir au respect du cessez-le-feu » et aurait, selon l’Élysée, « dit au président Aliev l’urgence de mettre fin aux hostilités » lors d’un appel téléphonique avec ce dernier et insisté sur la nécessité d’« intensifier les efforts de négociation » entre les deux pays.

Une fois de plus, ce sont les populations d’Arménie, d’Azerbaïdjan et du Haut-Karabakh qui font les frais de ces tensions et conflits réactionnaires qui ne font qu’attiser les sentiments nationalistes dans chaque pays. En Arménie, 50 000 personnes ont ainsi manifesté pendant que Karin Tonoyan, la dirigeante de Mouvement 5165, un parti politique arménien conservateur qui défend la « sécurité » du pays et le renforcement de son armée, interpellait le gouvernement arménien sur sa gestion du conflit.

Plus largement, l’accélération des tensions entre les deux pays, tout comme les échanges de tirs à la frontière entre le Kirghizstan et le Tadjikistan, laissent entrevoir ce que voudrait dire une défaite de la Russie en Ukraine et une déstabilisation du régime russe. Cela pourrait entraîner une réactivation de conflits gelés après la chute de l’URSS qui pourraient devenir des dossiers délicats à gérer pour les puissances impérialistes occidentales et ladite « communauté internationale ». Le vide de pouvoir qui serait laissé par la Russie dans sa zone d’influence pourrait ouvrir une situation mondiale encore plus déstabilisée. Face à l’intensification des tensions guerrières à l’international, et à la militarisation des pays impérialistes pour s’y préparer, il s’agit de refuser de s’aligner sur l’un ou l’autre des deux blocs dessinés par la guerre en Ukraine et de réaffirmer haut et fort notre solidarité avec les peuples du monde entier.



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