Leur écologie et la notre

Pourquoi l’écologie perd toujours ?

Vincent Rissier

Pourquoi l’écologie perd toujours ?

Vincent Rissier

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Dans Pourquoi l’écologie perd toujours, l’ancien chargé de plaidoyer de Greenpeace, Clément Sénéchal, fait le procès politique de l’écologie institutionnelle, des ONG à EELV. Un débat salutaire à poursuivre.

Dans Pourquoi l’écologie perd toujours, l’ancien chargé de plaidoyer chez Greenpeace et chroniqueur à Frustration magazine Clément Sénéchal, cherche à comprendre l’un des paradoxes actuels de l’écologie. Devenue incontournable dans les discours, elle n’en subit pas moins défaite sur défaite. Si « rien n’est fait par le gouvernement en place, comme les précédents, pour enrayer la machine infernale […] il n’est pas le seul coupable ». L’auteur pointe la « lourde responsabilité » d’« une partie des élites de l’écologie officielle [qui] ont fait de l’écologie un objet de lutte pour privilégiés, une cause morcelable, négociable, et surtout, profitable [1] ». Son bilan (très) critique de l’écologie institutionnelle pointe la nécessité de lier écologie et monde du travail et l’urgence de doter l’écologie d’une stratégie. Un bilan qui gagnerait en revanche à analyser avec le même sérieux les échecs de LFI dans la dernière séquence, afin de dégager des perspectives plus conséquentes pour sortir l’écologie de son ornière.

Montrer les choses pour les changer : naissance de « l’écologie du spectacle »

Clément Sénéchal retrace l’émergence d’une écologie bourgeoise, qu’il nomme « écologie du spectacle ». Elle nait dans le courant des années 1960-1970, avec la fondation de Greenpeace et du WWF, et « se développe comme une simple opération de sensibilisation médiatique, propageant l’illusion qu’il suffirait de montrer les choses pour les changer [2] ». Pour l’auteur, cette écologie du spectacle s’illustre par « un antispécisme sentimental, désintéressé des problématiques humanistes. La sacralisation de la nature […] et une moraline bon enfant ». Une conception morale qui revient à relativiser les structures d’exploitation et de domination au cœur de la crise écologique, mais nourrit également « une vindicte centrée sur les praticiens plutôt que sur les donneurs d’ordres, sur ceux qui vivent de leur force de travail plutôt que sur ceux qui organisent le système qui les exploite [3] ».

L’accent mis par l’écologie du spectacle sur la « conservation » de la nature relève par ailleurs d’un paradigme impérialiste, particulièrement fort dans le cas du WWF, comme le montre l’historien Guillaume Blanc cité par Sénéchal : « Le WWF permet à des administrateurs coloniaux de se reconvertir en experts internationaux […] Ils circulent de pays en pays et d’aire protégée en aire protégée, faisant valoir les mêmes normes coercitives : mettre plus de terres en parc, criminaliser les gens qui y habitent [4] » . En pleine période de remise en cause des empires coloniaux, « la conservation apparaît alors comme une façon acceptable (et rentable) de thématiser dans l’opinion publique le contrôle occidental des ressources naturelles au nom du bien commun [5] ». Pour Sénéchal, « l’environnementalisme moderne place donc l’écologie en dehors du mouvement ouvrier, pour en faire un espace à part, comme sanctuarisé lui aussi. Par conséquent, celle-ci se refuse à déstabiliser réellement le système économique responsable de la destruction des écosystèmes […] Bien au contraire, ces derniers vont cimenter une scission avec la tradition socialiste pourtant la plus à même d’instruire les contradictions du capitalisme, y compris écologiques [6] ».

Une combinaison paramétrée pour perdre

La partie centrale du livre est sans doute la plus intéressante. Clément Sénéchal propose de confronter l’écologie du spectacle à la dernière séquence politique. De son dépassement total lors des marches pour le climat à son mépris vis-à-vis des Gilets jaunes, en passant par son intégration dans le macronisme, « l’appareil politique, en partie construit sur le champ idéologique ouvert par les associations environnementales dans les années 1970, semble inexorablement privé d’efficacité politique. Les deux jambes de l’environnementalisme, EELV et les ONG, sont dépassées par l’enjeu. Une combinaison paramétrée pour perdre [7] ».

Après une participation sans gloire au gouvernement Hollande, sous lequel est mort le militant écologiste Rémi Fraisse, tombé en 2014 dans la bataille contre le barrage de Sivens et qui voit également l’utilisation de « lois d’urgences pour assigner à résidence d’autres militants écologistes au moment de la COP21 [8] », nombre de membres d’EELV se rallient au macronisme. Clément Sénéchal revient ainsi sur la trajectoire opportuniste de Nicolas Hulot, Daniel Cohn-Bendit, le député Paul Molac ou encore François de Rugy et Barbara Pompilli. Cette dernière justifie ses virages politiques par la recherche de « solutions qui soient pratiques pour tout le monde, qui plaisent aux entreprises ». Sénéchal montre aussi que ces échanges se font dans les deux sens : EELV offrant une voie de recyclage aux macronistes en crise de culpabilité ou en stagnation de carrière, comme Cédric Villani, ou encore Flora Ghebali.

Dans ce contexte, «  le vivier des ONG n’est pas en reste » : proclamer haut et fort leur indépendance vis-à-vis de la sphère politique ne les empêche pas de fournir quantité de cadres au macronisme. Ainsi, on retrouve Pascal Canfin, ancien porte-parole d’EELV puis directeur du WWF, en deuxième position de la liste de Renaissance aux Européennes en 2019. Élu, il «  fait basculer un vote pour qu’il soit favorable aux infrastructures gazières […] du haut de son nouveau strapontin, il s’en prend à Greta Thunberg, [et] justifie la réintroduction des néonicotinoïdes ». « De ces trajectoires marquées par le pantouflage politique », à l’image de celles de Mathieu Orphelin, ancien porte-parole de la Fondation Nicolas Hulot, Diane Simiu et Marine Braud, toutes deux venues du WWF, « il faut retenir qu’elles ont enferré l’écologie dans une course à l’échalotte vers les institutions, où elle s’est rendue illisible et insignifiante [9] ».

Loin d’être uniquement des trajectoires individuelles, ces allers-retours sont le symptôme d’une perméabilité et d’une complémentarité entre écologie institutionnelle et politiques néolibérales. Alors que l’explosion des Gilets jaunes révèle à tous que « fin du monde et fin du mois » ne sont qu’un seul et même combat, « qui se souvient que c’est Nicolas Hulot, avec Greenpeace France et la WWF, qui a milité pour l’instauration d’une taxe carbone lors du Grenelle de l’environnement ? Engagements volontaires, petits gestes individuels, principe de pollueur-payeur … Depuis des années, les écologistes partagent en définitive le même agenda que la classe capitaliste. [10] ». Pire, EELV se joint au concert de dénigrement et de condamnation des Gilets jaunes, orchestré par le gouvernement pour justifier la répression.

Cette complémentarité est particulièrement explicite dans le cas des ONG. Clément Sénéchal décrit ainsi le mécanisme du corporate campaigning : « mettre en cause une entreprise pour faire scandale, puis négocier avec elle des "engagements volontaires". L’entreprise visée promet de verdir ses marchandises pour satisfaire la patrouille et sa clientèle ». Si l’idée de viser des grandes entreprises peut sembler séduisante, le corporate campaigning est en réalité totalement fonctionnel aux politiques de greenwashing. Pire, il représente également un marché pour les ONG, qui marchandent leur expertise et leurs labels auprès des entreprises. « Les multinationales ciblées par les ONG qui souhaitent acheter de la certification pour améliorer leur image doivent en effet avoir recours à des "tierces parties" : des cabinets dans lesquels on retrouve régulièrement d’anciens associatifs, qui vont prodiguer des conseils et vendre leur tampon [11]. » L’auteur relève le cas de Bruno Rebelle, numéro deux de Greenpeace et fondateur en parallèle d’un cabinet qui vend ses conseil aux entreprises épinglées par l’ONG. Au final, le corprorate campaigning « relaie le poncif mensonger que les entreprises privées pourraient s’auto-réguler et enclencher d’elles-même un « cercle vertueux » de pratiques écologiques à la bonne échelle ».

L’analyse est particulièrement percutante quand l’auteur détaille sa propre expérience en tant que « chargé de plaidoyer » pour Greenpeace. « Quand je commence à occuper ce poste, en 2016, j’entre en réalité dans un monde social peuplé – et maîtrisé – par les adversaires de l’écologie. Rapidement, je dois par exemple rencontrer l’Alliance pour l’huile de palme durable, un partenaire de l’agrobusiness alors dirigé par une sommité du groupe Nestlé. » Le plaidoyer en lui-même, « un rôle où l’on prétend demander des faveurs et des gestes qui ne seront jamais obtenus » aux politiques et industriels, finit, « dans une certaine mesure, par nous domestiquer. D’adversaires, nous devenons confrères […] toute perspective de conflictualité politique se trouve alors nivelée vers le néant, jusqu’à la nausée  [12] ».

Ces bilans dressent le tableau d’une « écologie bourgeoise qui fait basculer des parties entières des classes populaires vers l’extrême droite, parce qu’elles se sentent victimes d’une forme de violence symbolique de l’écologie officielle », comme l’explique l’auteur dans Libération. Si Sénéchal montre efficacement l’impasse de l’écologie institutionnelle dans le dernier cycle politique, il aurait gagné à donner plus d’importance à la récente mobilisation contre la réforme des retraites, qu’il n’évoque qu’à travers la fameuse photo de Marine Tondelier déposant des fleurs aux pieds de policiers. A l’exception de convergences intéressantes sur les piquets des éboueurs, cette séquence a en effet représenté une occasion manquée de lier enjeux écolos et monde du travail. Elle a en outre révélé l’impasse de la stratégie de La France Insoumise, qui sort étrangement épargnée de ces bilans pourtant très durs à l’encontre de l’écologie institutionnelle. Après l’échec de sa « guérilla parlementaire » et de sa tentative d’orienter la colère vers des marches « citoyennes » du samedi, LFI a en effet fini par s’aligner sur l’aile droite de l’intersyndicale. Le mouvement qui offrait pourtant des potentialités importantes, a fini éteint par la stratégie de pression et de journée isolée de l’intersyndicale, sans que LFI ne cherche à formuler de propositions pour construire une grève d’ensemble. Un « oubli » d’autant plus malheureux que LFI s’est imposée comme un acteur central de l’écologie politique ces dernières années.

Lire aussi : La mobilisation ouvrière en cours et la crise du projet stratégique de la France Insoumise

Pour un « front populaire » écolo ?

Comment sortir de cette impasse ? Clément Sénéchal salue à raison l’émergence d’une écologie qui assume la confrontation avec les responsables de la crise en cours, à l’image des Soulèvements de la terre. « Reprendre la terre pose inexorablement la question de la méthode et du niveau de confrontation. Cela implique nécessairement de s’ouvrir davantage à la complémentarité des tactiques et de problématiser le totem de la propriété privée . » Mais pour l’auteur, s’il est nécessaire « d’ancrer les combats sur le terrain », « ils doivent également s’inscrire dans un continuum ascendant et nourrir une montée en généralité à même d’atteindre des débouchés politiques plus vastes ». Ainsi, « pour donner une forme de permanence aux changements structurels à opérer, l’écologie doit aussi reprendre le pouvoir institutionnel. […] Et s’engager là où la puissance d’agir s’accroît, comme Rachel Kéké, ancienne cégétiste victorieuse, ou Alma Dufour, ancienne chargée de campagne aux Amis de la Terre, devenues toutes les deux députées [13] ». Pour lui, seule l’unification de différents secteurs entrés en lutte ces dernières années comme les mouvements ouvriers, féministes, écolos, et les quartiers populaires, dans un «  front populaire peut armer sérieusement le rapport de force écologique  ».

Si l’appel de Clément Sénéchal à prendre parti, sa tension à réfléchir l’unité de notre camp social et sa réflexion sur l’échelle nécessairement macroscopique des transformations sociales à opérer soulèvent des enjeux réels, affirmer qu’un soutien à La France insoumise permettrait « d’accroitre la puissance d’agir » de l’écologie est autrement plus discutable.

Après la charge incendiaire menée contre EELV, il parait surprenant de voir l’auteur placer tant d’espoirs dans la force politique qui a permis aux tenants de l’écologie bourgeoise de se recomposer. Comme il le souligne lui-même, c’est la NUPES qui « permet aux Verts de revenir à l’Assemblée nationale », alors qu’ils avaient auto-dissous leur groupe parlementaire en 2016 et n’avaient obtenu qu’un député, quittant aussitôt le groupe pour rejoindre les macronistes aux élections de 2017. La France insoumise, à travers la NUPES conçue et mise en place par Mélenchon pour conjurer la faiblesse de l’appareil insoumis en dehors des élections présidentielles, puis avec le Nouveau Front populaire, est donc entièrement responsable de la résurrection du repoussoir qu’est EELV. Cette logique d’union de la gauche s’est d’ailleurs faite au prix de nivellements successifs vers la droite du programme de LFI, notamment sur le terrain de l’écologie avec la disparition dans le programme du NFP de la plupart des mesures du programme insoumis désignées comme « fortement incitatives » (et déjà ultra-minimales) sur les grandes entreprises, comme l’obligation de produire un bilan carbone. Sortir l’écologie de son impasse exigerait au contraire d’assumer pleinement la rupture avec l’écologie bourgeoise d’EELV, et de chercher à l’organiser au sein d’un projet totalement indépendant du régime.

Sur le terrain du programme, défendre une « montée en généralité politique » de l’écologie grâce au projet de LFI nous semble également dangereux. En proposant une résolution des problématiques environnementales dans le cadre étroit du parlement et des institutions bourgeoises, le programme des Insoumis se situe en effet en deça des réflexions qui animent le mouvement écolo. Pire, il joue un rôle de contre-pression aux avancées que peut opérer ce dernier. Ainsi, si une partie du mouvement écolo radical commence à « problématiser le totem de la propriété privée », le programme de LFI la respecte scrupuleusement, et défend au contraire que l’enjeu se situe sur la régulation et l’encadrement par l’Etat de cette dernière. Dans ce sens, son programme ne s’éloigne pas beaucoup « du poncif mensonger que les entreprises privées pourraient s’auto-réguler et enclencher d’elles-même un "cercle vertueux" de pratiques écologiques », que dénonce Clément Sénéchal plus tôt. Dans la version insoumise du poncif, les grandes entreprises pourraient se réguler sous la houlette de l’Etat, par exemple via un conditionnement des aides aux patrons (qui existeraient toujours, donc), ou grâce au « devoir de vigilance » qui permettrait de garantir leur « responsabilité » sociale et environnementale, mais aussi grâce à des engagements sur la réduction de leur empreinte carbone.

De même, alors que les préoccupations croissantes autour de l’enjeu éminemment mondial de l’écologie pourraient accélérer la recomposition d’un anti-impérialisme conséquent, notamment dans la jeunesse, le programme de LFI s’empêtre dans le chauvinisme avec son « protectionnisme écologique », et la défense du budget de l’armée française. La tentative de concilier défense des intérêts d’une puissance impérialiste comme la France et enjeux écologistes confine au ridicule quand LFI propose de « poser les bases intellectuelles indispensables à l’organisation d’une armée de l’après-pétrole ». Enfin, quand l’illusion d’un État au service du bien commun se fracture, entre autres, face à sa gestion catastrophique de la crise et à la répression du mouvement écolo, LFI joue un rôle de réhabilitation des institutions bourgeoise, présentées comme la pierre angulaire de la « bifurcation écologique ».

Lire aussi : La question de l’État dans la crise écologique. Débat avec Peter Gelderloos

De la réforme des retraites à la nomination du gouvernement Barnier, en passant par l’échec silencieux de la procédure de destitution de Macron et la réanimation d’EELV et du PS, les bilans de LFI dans la dernière séquence politique auraient mérité d’être analysés par Clément Sénéchal avec le même sérieux que ceux de l’écologie bourgeoise. Une tâche de clarification indispensable pour avancer dans l’unification d’un bloc social à même de sortir l’écologie de son cycle de défaites.

Pourquoi l’écologie perd toujours ? permet d’ouvrir un débat sur les bilans de l’écologie institutionnelle, et les conclusions stratégiques et politiques à en tirer. Une contribution intéressante qui s’ancre dans un mouvement plus large de réflexions stratégiques au sein de l’écologie radicale, avec notamment le livre des Soulèvements de la terre ou Stratégies pour une révolution écologique et populaire, du militant anarchiste Peter Gelderloos. Alors que la catastrophe écologique et la radicalisation des classes dominantes s’intensifient, ces discussions sont salutaires et méritent d’être poursuivies.

VOIR TOUS LES ARTICLES DE CETTE ÉDITION
NOTES DE BAS DE PAGE

[1Clément Sénéchal, Pourquoi l’écologie perd toujours, Paris, Seuil, 2024, p. 11

[2Ibid., p. 57-58

[3Ibid., p. 50

[4Ibid., p. 60

[5Ibid., p. 60

[6Ibid., p. 61

[7Ibid., p. 67

[8Ibid., p. 76

[9Ibid., p. 83

[10Ibid., p. 100

[11Ibid., p. 90

[12Ibid., p. 175

[13Ibid., p. 183
MOTS-CLÉS

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