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Monde

Ouverture d’un nouveau front ?

Pourquoi le PDG de Total appelle les puissances occidentales à intervenir au Mozambique ?

Alors qu’une insurrection islamiste gagne du terrain dans le nord du Mozambique, Total s’inquiète pour ses investissements gaziers. Se dirige-t-on vers une intervention militaire de la France et autres puissances dans la région ?

mardi 6 octobre

« Je pense que les puissances occidentales se rendent compte qu’une enclave pilotée par Daesh est en train de s’installer au Mozambique. C’est un problème de stabilité de l’Afrique de l’Est (…) il est clair que ce serait bien que la situation soit sous contrôle », a déclaré Patrick Pouyanné, PDG de Total, la semaine dernière lors d’une conférence de presse où il évoquait la situation au Mozambique, où la multinationale française est en train de mener d’importants projets gaziers. Il a également dit qu’il pouvait « aider en attirant l’attention des nations européennes sur la question. La France a un intérêt direct dans la région car elle possède Mayotte, une île située entre le Mozambique et Madagascar », selon l’agence Bloomberg.

Au-delà des supposées inquiétudes sur la « stabilité de l’Afrique de l’Est », le PDG de Total est avant tout inquiet pour les investissements milliardaires de la multinationale dans le pays. En effet, Total a décroché un contrat pour la réalisation d’un énorme projet pour l’exploitation du gaz liquéfié au nord du pays dans la province de Cabo Delgado. On estime que les investissements s’élèvent à 20 milliards de dollars ; un projet financé par « des prêts directs et des prêts garantis octroyés par 8 agences de crédit à l’exportation, par 19 banques commerciales et par la Banque africaine de développement », selon l’entreprise. Il s’agit de l’un des projets les plus importants d’investissements privés dans le secteur de l’énergie dans le continent. Cette région abrite également deux autres projets d’exploitation gazière : le Coral FLNG Project (ENI et ExxonMobil), pour 4,7 milliards de dollars d’investissements, et le Rovuma LNG Project (ExxonMobil, ENI et la chinoise CNPC), 30 milliards de dollars d’investissements. Autrement dit, Cabo Delgado est devenue une région sous la pression de très gros investissements de la part de certaines des principales multinationales du secteur de l’énergie.

Mais ce qui alarme le PDG de Total c’est qu’une insurrection menée par une organisation islamiste affiliée à Daesh est en train de progresser dans la région Nord. Ainsi, en août dernier les rebelles islamistes ont réussi à prendre le port de Mocimboa da Praia, qui se trouve à quelques kilomètres seulement du site d’exploitation gazière des multinationales. Le risque pour les entreprises pétrolières c’est que les islamistes lancent une offensive sur la zone où se trouvent leurs intérêts, notamment après qu’ils aient adopté une tactique se basant sur le contrôle de parties du territoire et sur la construction de relations avec les populations locales.

Les sources matérielles de la révolte islamiste

Pour tenter d’éviter de tomber dans des analyses superficielles, il nous faudrait comprendre comment naissent et se développent les organisations islamistes dans la région. Cabo Delgado se trouve à l’extrême nord de cette ancienne colonie portugaise, à la frontière avec la Tanzanie, « suffisamment proche de la frontière entre l’Afrique chrétienne et l’Afrique musulmane pour que le vide de pouvoir qui y règne soit susceptible de favoriser les groupes islamistes », comme nous l’affirme Jacob Shapiro, chef stratégiste chez Perch Perspectives. Une partie importante de la province est en effet musulmane. Mais Cabo Delgado est avant tout une terre complètement délaissée par les autorités de Maputo au sud, d’où son surnom de « Cap Oublié » (Cabo Esquecido). Comme l’affirme David Matsinhe d’Amnesty International dans un article sur la population du nord du Mozambique : « Depuis 40 ans, le gouvernement n’a pas réussi à protéger, promouvoir et réaliser les droits économiques et sociaux des habitants de Cabo Delgado. Il n’a guère investi dans l’éducation, la santé, les systèmes d’eau et d’assainissement, les transports publics et les infrastructures de télécommunications. En conséquence, sur les dix provinces du pays, Cabo Delgado se classe au bas de l’échelle des indicateurs de développement humain (…) Pour l’éducation, les communautés se sont principalement appuyées sur les enseignements des clercs islamiques dans les mosquées ».

Comme on peut imaginer, la découverte des gisements de gaz dans la région au milieu des années 2000 a soudainement attiré l’attention des autorités. Cette attitude opportuniste et cynique du gouvernement corrompu du FRELIMO (Front de libération du Mozambique, passé d’une sorte de socialisme tiers-mondiste au néolibéralisme le plus crasse), a été d’autant plus irritante pour la population que « le gouvernement ne vient pas en paix avec des écoles, des hôpitaux, des routes, des ponts, des réseaux de télécommunications, mais avec ses moyens de violence pour déplacer de force les communautés de leurs terres et accéder à la mer, sans se soucier de la vie ou de la dignité humaine », toujours selon David Matsinhe.

En outret, pour faire face à la rébellion islamiste dans Cabo Delgado le gouvernement (et les entreprises multinationales) y a déployé son armée mais aussi des mercenaires de différentes entreprises. Des reports sur des violences perpétrées par les forces gouvernementales, dont des assassinats et des disparitions forcées, ont fait scandale dans tout le pays, au point que même Total a dû « condamner » cette violence. Cependant, cette violence est totalement fonctionnelle et nécessaire pour protéger les intérêts des multinationales qui ne peuvent pas se permettre de voir leurs investissements menacés.

Quoi qu’il en soit, nous voyons que la grave crise qui sévit dans cette région ne peut nullement se réduire à la question de l’islamisme et du terrorisme. Car le problème fondamental de la province de Cabo Delgado c’est la pauvreté, le sous-développement, les violations des droits démocratiques et des Droit Humains. La menace terroriste (ou des trafics de drogues) trop agitée par le gouvernement et les multinationales comme Total sert avant tout à légitimer les appels à l’intervention des puissances occidentales. En attendant, cette situation de misère, d’inégalités, d’injustices et d’humiliation est en train de pousser certains habitants de la zone à rejoindre les rangs des organisations islamistes. Matsinhe explique encore que « si certains des islamistes sont considérés comme étant d’origine étrangère, la plupart sont des jeunes mécontents ayant une connaissance impeccable de la géographie locale. Il semblerait que des centaines de mineurs informels en colère expulsés de [leurs terres] aient rejoint les rangs des insurgés ». Nous avons interrogé J. Shapiro également sur cette question et il abonde dans le même sens : J’ai toujours soutenu que l’islamisme n’est pas une idéologie naturellement convaincante - il faut un réel manque d’espoir dans l’avenir et une méfiance à l’égard des autorités actuelles pour qu’il puisse gagner la loyauté des jeunes hommes et femmes, et c’est malheureusement ce qui s’est passé dans le nord du Mozambique »

Les jeunes et les habitants de la région qui révoltés par cette situation rejoignent les organisations islamistes, se trompent cependant. Ces organisations ne représentent aucunement une alternative face à l’impérialisme pour les classes populaires. Au contraire, elles sont un fardeau supplémentaire pour les habitants de Cabo Delgado. Car à côté des atrocités des forces gouvernementales, la population locale doit aussi faire face à des groupes islamistes particulièrement violents qui n’hésitent pas à s’en prendre aux habitants qui refuseraient de collaborer avec eux.

Le Mozambique, en passe de devenir un point chaud de la compétition entre puissances

En réalité le nord du Mozambique n’est pas sur le point de devenir un califat, en tout cas pour le moment. Cependant, une chose est sûre : le Mozambique est en train de devenir une nouvelle arène où différentes puissances globales se livrent une concurrence acharnée. Selon J. Shapiro : « le Mozambique est l’un des pays qui marque la limite occidentale de la région "Indo-Pacifique". En ce sens, il n’est pas encore un point chaud - mais il va le devenir car l’Afrique de l’Est est déjà en train de devenir un terrain de compétition entre des puissances pour lesquelles l’Indo-Pacifique est leur contexte stratégique et géographique ».

Les puissances occidentales en effet veulent à tout prix éviter que le gaz mozambicain tombe sous le contrôle d’entreprises chinoises, russes, voire indiennes. En même temps, les européens tentent de s’assurer le contrôle de l’extraction du gaz afin de fournir l’UE, devenant moins dépendante de la Russie, et en même temps ouvrir de nouveaux marchés. « Quant à l’intérêt de l’UE pour le gaz du Mozambique, c’est l’histoire de l’Afrique depuis des siècles maintenant, et je crains que ce soit encore l’histoire, une ère de nouvel impérialisme définie à la fois par la concurrence pour les ressources et la concurrence pour les nouveaux marchés. L’UE a cependant des concurrents dans ce domaine, dont l’Inde et la Chine ne sont pas les moindres », affirme en ce sens Jacob Shapiro.

C’est donc en ce sens qu’il faut comprendre les enjeux d’une intervention militaire des occidentaux au Mozambique : s’assurer le contrôle de ce nouveau « Eldorado » du gaz. Comme l’explique Vijay Prashad : « De telles interventions - de la France, des États-Unis et de l’Afrique du Sud - ne résoudront pas le problème du nord du Mozambique. Mais elles constitueront certainement une raison pour les pays occidentaux de créer un ancrage militaire sur le continent ».

Quant aux populations locales il est plus que probable qu’elles continueront à être spoliées de leurs ressources naturelles sans voir le moindre avantage pour leurs conditions de vie. Pire encore, la perspective d’une intervention d’armées étrangères pourrait se révéler encore plus dévastateur pour elles, comme l’exemple de l’intervention française au Sahel le montre. D’ailleurs la France est déjà en train de négocier une coopération militaire maritime avec le Mozambique afin d’avoir les mains libres pour défendre ouvertement les intérêts de Total. Evidemment, tout cela se fait au nom de « la lutte contre le terrorisme » et éventuellement du trafic de drogues.

Pour notre part nous dénonçons en premier lieu la politique criminelle des multinationales françaises comme Total qui, non satisfaites de licencier en France, vont dans des pays de la périphérie capitaliste, violentent les populations locales, détruisent les écosystèmes et, cerise sur le gâteau, sont prêtes à provoquer et accentuer des conflits militaires désastreux. Plus que jamais la solidarité internationale, de classe, est nécessaire pour protéger les travailleurs, les populations locales et la nature.




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