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Politique

Pourquoi le mouvement ouvrier doit manifester contre les violences policières et le racisme

Les mobilisations en cours dans toute la France depuis le 2 juin ont montré l'émergence d'une « Génération Adama » composée en grande partie de jeunes issus de l'immigration et des quartiers, qui manifestent souvent pour la première fois. La présence du mouvement ouvrier dans cette vague anti-raciste serait fondamentale pour œuvrer à l’unification de notre camp social et préparer les batailles à venir.

vendredi 12 juin

Vue aérienne sur la mobilisation contre les violences policières qui s’est rassemblée devant le tribunal de Paris, le 2 juin. MICHEL EULER / AP

Le comité Adama appelle à une nouvelle manifestation contre les violences policières et le racisme ce samedi à 14h30, place de la République à Paris. Ce nouvel appel fait suite au rassemblement du 2 juin qui a rassemblé près de 80 000 personnes devant le Tribunal de Grande Instance de Paris contre les violences policières et le racisme, faisant écho au mouvement débuté aux États-Unis après le meurtre policier raciste de George Floyd. Une réussite qui s’explique à la fois par le retentissement sur la scène internationale du mouvement historique en cours aux États-Unis, et par la situation sociale dans la France post-confinement.

En effet, la crise sanitaire a montré aux yeux de tous le peu de considération que le patronat et le gouvernement Macron ont pour la vie de ceux qu’ils ont nommés « la première ligne ». Scandale des masques, manque de tests, pénurie dans les hôpitaux, la gestion catastrophique de la crise par le gouvernement a sacrifié une partie des classes populaires sur l’autel des économies budgétaires et des profits des entreprises. En Île-de-France, dans le Grand Est et ailleurs, ce sont en grande partie des travailleurs issus de l’immigration et des colonies, qui subissent le racisme et les discriminations au quotidien dans les quartiers, qui ont été envoyés « au front », telles les soignantes dans les hôpitaux, les caissières dans les supermarchés, les éboueurs et autres petites mains invisibles, pour faire tourner la société en temps de pandémie sans protections sanitaires efficaces. Le taux de mortalité dû au coronavirus a ainsi été le plus élevé en Seine-Saint-Denis, un des départements français où la population d’origine étrangère est la plus importante.

De plus, le confinement imposé de manière brutale par le gouvernement a marqué un nouveau tournant autoritaire à coup de matraque dans les quartiers populaires. Ainsi, pendant la seule période du confinement, pas moins de douze personnes sont mortes après avoir croisé le chemin de la police, tandis que le harcèlement policier dans les quartiers s’est accentué comme en ont témoigné les nuits de révolte à Villeneuve-la-Garenne. Ainsi, la répression policière accrue a joué son rôle dans la gestion capitaliste de la misère sociale exacerbée en temps de crise sanitaire, de la même façon qu’elle avait été employée contre les Gilets jaunes, ou contre les grévistes de la bataille des retraites qui avait notamment vu émerger le nouveau visage d’une classe ouvrière issue de l’immigration et des quartiers, en particulier à la RATP et à la SNCF.

C’est également dans le sillage de la gestion répressive et antisociale de la crise que le gouvernement mène une offensive historique contre les droits des salariés, à l’image de la remise en cause des 35h et des interdictions de manifester. Pendant ce temps, le patronat en profite pour annoncer des suppressions massives d’emploi comme chez Renault, ou mettre sur pied des Accords de Performance et Compétitivité scandaleux comme à Derichebourg dans l’aéronautique. Des mesures qui frappent de plein fouet les travailleurs les plus précaires, dont celles et ceux issus de l’immigration comme à l’usine Renault de Choisy-le-Roi menacée de fermeture dans le Val-de-Marne.

Dans ce cadre, le racisme criminalise les habitants des quartiers populaires et justifie la répression policière pour entretenir la chape de plomb qui pèse sur les secteurs les plus précaires de la classe ouvrière. L’expertise médicale commandée par l’institution judiciaire pour dédouaner les gendarmes de la mort d’Adama Traoré a ainsi été dénoncée par Assa Traoré comme étant « raciste et mensongère » puisqu’elle utilisait le terme de « sujet de race noire ». De même, le système carcéral français n’a rien à rien à envier de ce point de vue aux prisons américaines, où un tiers des prisonniers sont africains-américains et un autre tiers latino-américains. Le sociologue Didier Fassin relevait ainsi dans une enquête réalisée en 2015 dans une prison de banlieue de parisienne que « les hommes noirs et arabes représentaient les deux tiers de l’ensemble des détenus et même plus des trois quarts des moins de 30 ans. » Autant de facteurs qui ont poussé à la politisation de larges couches de la jeunesse issue de l’immigration et des quartiers, cette fameuse « Génération Adama » qui a manifesté le 2 juin et les jours suivants à Paris et dans toute la France.

Ainsi, la lutte contre les violences policières dans les quartiers populaires rejoint celle contre la répression des grévistes et des manifestants, et celle contre le racisme d’État pourrait jouer un rôle central pour unifier la jeunesse et les travailleurs derrière un programme et une stratégie pour se débarrasser de l’exploitation et de toute forme d’oppression. Une dynamique qui ne peut se faire qu’en appuyant la voix des premiers concernés, en particulier des familles de victimes de violences policières, et en luttant à leurs côtés.

À ce titre, l’appel des organisations de la gauche institutionnelle à l’instar de La France Insoumise, du PCF, de EELV, du PS, de SOS-Racisme au rassemblement organisé mardi 9 juin « en hommage à George Floyd », sans que mention soit faite des violences policières en France et donc sans les familles de victimes, apparaît très problématique et va de pair avec l’absence de présence visible de ces mêmes organisations aux côtés de la famille Traoré le 2 juin.

Mais une telle attitude, qui réveille chez beaucoup de militants anti-racistes le souvenir douloureux de la récupération des mouvements des quartiers populaires par la galaxie du PS dans les années 1980, est encore plus profondément dommageable lorsqu’il s’agit du mouvement ouvrier. Or, en dehors de certaines sections syndicales ou de militants venus à titre individuel, la CGT, pourtant signataire d’une tribune intitulée « La colère des quartiers populaires est légitime » en avril, paraît bien absente des mobilisations de ces derniers jours. Pourtant, le soutien du mouvement ouvrier au combat des familles victimes de violences policières serait fondamental à plusieurs titres.

D’une part parce qu’il n’y a que par la lutte de classe, sur le terrain des mobilisations qu’il est possible d’imposer des avancées face à l’appareil judiciaire et policier, comme le montre la récente décision des juges d’accepter la requête de la famille Traoré d’entendre les témoins clés de l’affaire après la mobilisation historique du 2 juin. En ce sens, mettre le poids stratégique des travailleurs dans la bataille serait un levier fondamental pour montrer, dans la rue ou par la grève, que ceux-ci se situent résolument du côté de la lutte contre le racisme d’État et les violences policières, comme l’ont fait aux États-Unis les chauffeurs de bus de Minneapolis. D’autre part parce qu’il appartient aux organisations du mouvement ouvrier d’unifier notre camp social en vue des affrontements à venir, à l’instar de la mobilisation du 16 juin dans les hôpitaux, et que cela n’est possible qu’en prenant en compte les revendications spécifiques des secteurs les plus précaires de notre classe, qui subissent le racisme d’État et le sexisme. Loin de nous diviser comme tentent de le faire croire certaines franges du mouvement ouvrier, ce n’est qu’en prenant à bras le corps ces questions qu’il sera possible de travailler à l’unité.

C’est pourquoi il est nécessaire que le mouvement ouvrier manifeste ce samedi 13 juin à Paris, au côté du Comité Vérité pour Adama, des familles de victimes, et des jeunes qui s’apprêtent à descendre massivement dans les rues, et prenne part aux mobilisations à venir contre le racisme et les violences policières.




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