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Monde

À bas la monarchie

Pourquoi les ouvriers doivent détester la royauté par James Connolly, révolutionnaire irlandais (1910)

À l'heure où les travailleurs et classes populaires du Royaume-Uni se voient imposer un deuil national de dix jours en hommage à la reine Elizabeth II, nous publions une traduction d'un texte de James Connolly, révolutionnaire irlandais, écrit en 1910 à l'occasion de la visite de George V en Irlande.

vendredi 9 septembre

Traduction de "Visit of King George V" disponible sur marxist.org.

« Visite de George V », James Connolly, 1910

Camarades travailleurs,

Comme vous le savez en lisant les journaux, nous avons la chance de bientôt recevoir la visite du roi George V.

Au vu des expériences passées de visites royales et de la profusion du couronnement de ces dernières semaines, on sait que cette occasion sera utilisée pour faire la propagande de la royauté et de l’aristocratie contre les forces démocratiques et contre la liberté nationale qui se dressent face à elles. Nous voulons vous présenter quelques raisons pour lesquelles vous devriez unanimement refuser de tolérer cette visite ou de la légitimer par votre présence aux processions et aux défilés. Nous faisons appel à vous en tant que travailleurs, s’adressant à des travailleurs, que votre travail soit de l’esprit ou du corps – manuel ou intellectuel – c’est à vous et à vos enfants que nous songeons, c’est votre cause que nous voulons défendre et encourager.

L’avenir de la classe ouvrière nécessite que toutes les positions sociales et politiques soient accessibles à tout homme ou femme, que tous les privilèges de naissance ou de richesse soient abolis et que tout homme ou toute femme née sur cette terre puisse avoir la même opportunité d’atteindre le statut le plus honorable. Les socialistes revendiquent que le seul droit de naissance qui devrait être nécessaire pour occuper une fonction publique est celui de notre humanité commune.

Nous pensons que rien n’est plus sacré sur terre que l’humanité, et nous refusons donc toute allégeance à l’institution royale : la visite du roi ne peut qu’ajouter à la haine que nous vouons aux institutions parasites qu’il représente. Que les capitalistes et les propriétaires terriens s’attroupent pour le célébrer : il est des leurs ; et ils voient en lui l’incarnation de la caste et de la classe ; ils le glorifient et chantent les louanges de son importance pour tenter de familiariser l’opinion publique à leur conception de l’inégalité politique, en sachant très bien qu’un peuple à l’esprit empoisonné par l’adoration de la monarchie ne pourra jamais atteindre cet esprit d’autonomie et de démocratie nécessaire à l’émancipation sociale.

Un esprit habitué aux rois politiques peut aisément être réconcilié avec les rois sociaux : les rois capitalistes des ateliers, des fabriques, des chemins de fer, des docks. Ainsi, le couronnement et la visite du roi sont transformés par nos maîtres ingénieux en une gigantesque campagne de propagande impérialiste pour les desseins politiques et sociaux contre la démocratie. Mais si nos maîtres et dirigeants ne cessent jamais leurs manigances contre nous, nous devons, nous qui nous rebellons contre leur règne, ne jamais cesser d’appeler nos camarades à maintenir tout aussi ostensiblement notre foi dans la dignité de notre classe – dans la souveraineté ultime de ceux qui travaillent.

Qu’est-ce que la monarchie ? D’où tient-elle son autorité ? Qu’a-t-elle offert à l’humanité ?

La monarchie est la survivance de la tyrannie imposée sur l’humanité par l’avidité et la traîtrise dans la période la plus sombre et marquée d’ignorance de notre histoire.

Elle tire sa seule autorité de l’épée du voleur et de l’impuissance du producteur et ce qu’elle a donné à l’humanité est inconnu – si ce n’est que l’on peut le mesurer aux multiples exemples de l’injustice la plus cynique et triomphale.

Toutes les classes de la société, à part la famille royale et en particulier la famille royale britannique, ont contribué à élever le genre humain via certains de leurs membres. Mais ni dans la science, ni dans les arts, ni dans la littérature, ni dans l’exploration, ni dans les inventions mécaniques, ni dans aucun domaine de l’activité humaine aucun représentant de la famille royale britannique n’a fait progresser l’humanité au niveau moral, intellectuel ou matériel. Cette famille s’est opposée au moindre progrès, a combattu toutes les réformes, persécuté le moindre patriote [irlandais ndt] et intrigué contre toutes les causes justes. En massacrant tous les amis du peuple, elle a fraternisé avec tous ses oppresseurs. Si de nombreux prêtres malavisés en font aujourd’hui l’éloge, elle est célèbre dans l’histoire pour le caractère révoltant de ses crimes. Meurtre, trahison, adultère, inceste, vol, parjure : tous les crimes connus par l’homme ont été commis par l’un ou l’autre des monarques dont le roi George revendique fièrement la descendance.

« Son sang

a rampé dans les veines de crapules depuis le déluge » (2)

Nous ne le blâmerons pas pour les crimes de ses ancêtres s’il renonce aux droits royaux qu’ils lui ont légués. Mais tant qu’il prétend à ces droits en vertu de sa naissance, alors en vertu de sa naissance il doit endosser la responsabilité de leurs crimes.

Camarades travailleurs, faites honneur à la dignité de votre classe. Tous ces membres de la famille royales qui paradent, toute cette aristocratie insolente, tous ces parasites et traîtres capitalistes, sont tous autant qu’ils sont les signes de la maladie qui touche tout Etat – une dégénérescence que la visite royale incarne et recrache dans toute son ignominie devant nos yeux horrifiés. Mais, tout comme la conscience de la maladie est la première étape vers la guérison, pour se débarrasser de notre Etat et de toutes ses maladies sociales et politiques il nous faut identifier les éléments de corruption.

C’est ainsi qu’en les rassemblant et en exposant leur cohésion, une visite royale elle-même peut nous aider à comprendre et cette compréhension peut nous aider à trouver comment détruire les classes aristocrates et capitalistes qui vivent de notre travail. Leurs ateliers, leurs terres, leurs fabriques, leurs usines, leurs docks, leurs chemins de fers doivent être entre nos mains, la propriété collective doit prendre la place de la propriété capitaliste, la démocratie sociale doit remplacer les inégalités sociales et politiques, la souveraineté du travail doit remplacer et détruire la souveraineté de la naissance et le règne du capitalisme.

Notre tâche est d’éclairer les plus ignorants de notre classe, de chasser et de détruire les superstitions politiques et sociales des masses enchaînées et de hâter le jour prochain où le monde entier assurera, pour reprendre les mots de Joseph Brenan, l’insurgé sans peur de 1848 (3) :

« Le droit divin du travail

à être la première des choses terrestres ;

Que le penseur et le travailleur

Sont les seuls rois de l’humanité » (3)

(1) Référence à un vers d’Alexander Pope, célèbre poète anglais connu pour ses vers satiriques

“Go ! if your ancient but ignoble blood
Has crept through scoundrels ever since the flood”

(2) Joseph Brenan, poète, journaliste et auteur irlandais qui participa au soulèvement de 1848 en Irlande, une insurrection nationaliste irlandaise qui échoua et qui fait partie du Printemps de Peuple, la vague de révolutions qui toucha toute l’Europe en 1848.

(3) “The Right Divine of Labour
To be first of earthly things ;
That the Thinker and the Worker
Are Manhood’s only Kings.”



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