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Notre classe

Tribune

Pourquoi nous faisons grève contre les épreuves du Bac Blanquer !

Discrimant socialement, impréparé, surveillance des professeurs, … à l’heure du Grand Oral et du bac Blanquer, une professeure nous explique pourquoi elle et ses collègues sont actuellement en grève.

mardi 29 juin

Crédits photo : Frederick Florin/AFP

Ces dernières semaines, les profs se mobilisent contre le Grand Oral et le Bac Blanquer. Des piquets de grève se sont tenus dans toute la France et notamment à Mitry-Mory, au lycée Balzac ou encore au lycée Mozart du Blanc Mesnil, etc. Le 24 juin une conférence de presse s’est tenue à la Bourse du Travail à Paris après un rassemblement la veille devant le ministère et le vote en assemblée générale interdisciplinaire de la grève. Plusieurs actions ont également eu lieu dans différentes villes. A Poitiers, 20% des correcteurs ont ainsi décidé de corriger en dehors du logiciel Santorin, de même qu’à Lille où 270 correcteurs ont décidé de télécharger les copies, ou encore à Grenoble et Marseille, où les professeurs de philosophie, fers de lance du mouvement, ont voté en assemblée générale la grève des corrections.

Si je suis en grève, c’est que pour moi il y a un enjeu de classe évident. Cette épreuve, le Grand oral, a un coefficient de 10 et aucun moyen ne lui a été alloué malgré ce coefficient important. En effet : aucune heure fléchée pour préparer cette épreuve. Une épreuve à laquelle on ne prépare pas les élèves ne peut que renforcer les inégalités scolaires, elles-mêmes produits des inégalités sociales. En effet, les élèves dont les parents sont diplômés peuvent aider leur enfant à préparer l’épreuve, ce qui n’est pas le cas des enfants de classes populaires. De même, on sait à quel point la maîtrise de la langue, au cœur du Grand oral, est source de discrimination sociale.

Ainsi, le Grand Oral institutionnalise les inégalités qu’il est censé réduire. Cette épreuve à un caractère managérial qui peut s’apparenter à un entretien professionnel. En effet, l’élève doit présenter son parcours d’orientation. Le propos n’est pas de construire un savoir, de développer son esprit critique mais de se vendre comme individu, comme un auto-entrepreneur, et d’intérioriser ainsi le jeu social capitaliste. Nous refusons que l’école, lieu où l’on devrait se construire, apprendre à vivre avec l’autre, devienne la première marche vers l’exploitation.

Les critères de notation de cette épreuve sont par ailleurs complètement aléatoires. On nous demande de juger de « la capacité du candidat à s’engager dans sa parole ». Comment évaluer ceci de manière objective ? Tout ceci laisse la place à l’arbitraire ou aux marqueurs sociaux dans une épreuve qui valorise la forme mais pas le fond.

Blanquer a voulu maintenir cette épreuve car c’est le symbole de son nouveau Bac inégalitaire. Depuis sa mise en place, en dépit des mobilisations importantes, celui-ci a conduit à supprimer le groupe classe. L’élève change désormais de groupe, construisant son parcours individuel au détriment du collectif. Une logique qui n’est pas anodine, mais qui revêt un fort contenu idéologique. L’enseignant se voit de son côté de plus en plus dans l’impossibilité de construire du collectif.

Cerise sur le gâteau, Parcoursup en terminale, système algorithmique et outil de sélection sociale. L’élève doit faire une lettre de motivation où il raconte toutes ses expériences extra-scolaires, ce qui suppose que l’enfant des classes dominantes aura davantage de chance d’accéder aux études supérieures que les autres. Le fait même d’écrire ce courrier est marchandisé par certaines sociétés privées, qui n’hésite pas à faire du profit sur un courrier qui est une chance de plus d’accéder à l’école de ses rêves. Alors que le Bac n’est donc plus la porte assurée qui mène aux études supérieures, beaucoup d’élèves restent ainsi sur le carreau. Les classes dominantes peuvent payer à leur enfant des écoles privées mais le prolétariat n’a pas cette opportunité. Ainsi, Parcoursup est une machine à broyer les pauvres et à renforcer toujours plus le rôle de l’école comme outil de reproduction sociale, mis notamment en lumière par Bourdieu.

Cette semaine, ce Bac Blanquer s’est d’ailleurs transformé en Bacatastrophe : des convocations le week-end la veille des épreuves, des élèves sans jury, des convocations sans adresse, des jurys sans spécialités des jury concernés. Afin d’éviter la rétention des copies en français et en philosophie, comme en 2019, le rectorat les a numérisées, rendant la correction plus difficile. Mais cette mesure est également un outil pour surveiller les collègues. Tous ces éléments sont source de grande souffrance au travail qui ne peuvent que s’accroître. Les dotations globales ou heures allouées par établissements pour l’année prochaine sont de leur côté toujours à la baisse, et ceci malgré les heures perdues en raison du covid.

C’est pour toutes ces raisons que nous avons décidé de nous mettre en grève. Parce que car l’école imposée par le gouvernement ne nous convient pas. Parce que, dans la continuité de 2019, nous nous insurgeons contre la réforme du Bac Blanquer qui est pour nous le symbole de toujours plus de discriminations sociales et de domination de classe.

L’école a toujours été un outil de domination. Nous ne sommes pas dupes de la fausse imagerie de l’école « laïque et républicaine » de Jules Ferry. Cette dernière a été construite sur les cendres encore chaudes de la Commune avec l’objectif de maintenir l’ordre social menacé par la révolution. Comme l’expliquait Jules Ferry : « Non certes l’État n’est point docteur en mathématiques, en lettres, ce n’est pas pour cela qu’il rétribue ses professeurs, il s’en occupe pour y maintenir une certaine morale d’État, indispensable à sa conservation. » Le propos de cette école n’est pas l’émancipation collective mais la « réussite » individuelle. On n’en appelle pas, comme le proposera Freinet plus tard à une école, qui prépare à une autre société mais plutôt à la méritocratie.

C’est pour cela que nous souhaitons créer une école de coopération et de l’entraide et récupérer notre outil de travail, pour redonner du sens politique à notre métier. Une école révolutionnée dans une société révolutionnée.




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