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Débats

Test, Test, Test !

Pourquoi une campagne de test massive est toujours nécessaire

Nous publions un article du média américain FiveThirtyEight qui explique l'importance d’un dépistage massif pour détecter les porteurs du coronavirus. Evoquant la situation aux Etats-Unis – où le confinement n’est lancé qu’en Californie – l’auteur montre en quoi les mesures de distanciation sociale ne sont pas suffisantes si elles ne sont pas associées à des mesures permettant d'obtenir des données fiables pour optimiser les ressources afin de limiter la pandémie.

samedi 21 mars

La réponse face au nouveau coronavirus (COVID-19) aux États-Unis a changé de manière spectaculaire au cours de la dernière semaine, le président Trump ayant déclaré une urgence nationale et plusieurs États et villes étant désormais pratiquement à l’arrêt. Mais une chose n’a pas changé : les États-Unis ne pratiquent toujours que peu de tests. Bien que l’administration affirme que l’offre a augmenté, de nombreux Américains malades ont encore du mal à trouver un moyen de savoir s’ils sont infectés.

La quantité de tests effectués au début de la propagation du virus a eu des avantages évidents. Or, maintenant que nous avons dépassé cette période de latence il pourrait sembler que le dépistage soit moins prioritaire, du moins dans les zones où le virus est déjà très répandu. Après tout, si nous nous comportons comme si tout le monde autour de nous avait déjà le COVID-19, - ainsi que l’auraient conseillé les fonctionnaires de la ville de New York aux délégués de l’ONU -, pourquoi aurions-nous besoin de savoir qui l’a vraiment ?

Mais il y a encore beaucoup à apprendre, et des vies pourraient être sauvées si nous augmentons immédiatement le nombre de tests dans tout le pays. En fait, les mesures de distanciation sociale prises actuellement compensent à la fois l’absence de test faits en amont et l’incapacité à arrêter la propagation du virus.

Nous présentons ici quatre arguments afin d’expliquer en quoi un dépistage massif reste une étape centrale dans notre défense contre le coronavirus :

1. Les tests aident à répartir les ressources

« C’est une forme basique de surveillance de la maladie », a déclaré Gregg Gonsalves, épidémiologiste spécialiste des maladies infectieuses à l’université de Yale. « Nous ne pouvons pas commencer à contrôler cette épidémie si nous ne savons pas où elle se trouve et combien de cas nous avons. »

Selon M. Gonsalves, les tests indiquent aux autorités où affecter les ressources. Nous ne disposons pas d’une quantité illimitée de matériel comme les respirateurs, qui peuvent être utilisés pour traiter les cas graves d’infection. Si nous savons quelles régions seront les plus touchées maintenant et dans les semaines à venir, nous pourrons leur allouer des fonds fédéraux et des équipements afin qu’elles puissent administrer de meilleurs soins, a déclaré M. Gonsalves.

Et bien qu’il semble évident qu’une région densément peuplée comme la ville de New York a probablement un taux d’infection plus élevé qu’un comté du Montana rural, M. Gonsalves a par ailleurs expliqué que la taille de la population n’est pas un indicateur suffisant pour savoir où la maladie frappera le plus durement ou en premier.

« Ce pourrait être New York, Los Angeles, Chicago. Il pourrait s’agir de Saint-Louis », a déclaré M. Gonsalves. « La population n’est pas un indicateur suffisant pour savoir qui aura le plus de cas par habitant. »

2. Gain de temps et d’équipements dans les hôpitaux

En plus de nous permettre de mieux répartir les ressources et de savoir qui est ou n’est pas infecté par le virus, cela permettra aux hôpitaux d’utiliser plus efficacement les équipements et les fournitures dont ils disposent déjà, selon le Dr W. Graham Carlos, chef de la médecine interne à l’Eskenazi Health d’Indianapolis.

« Quand quelqu’un arrive à l’hôpital sans avoir reçu de diagnostic positif, nous devons l’isoler, a déclaré Carlos. » En attendant les résultats des tests, les patients doivent être traités comme s’ils étaient infectés, a déclaré Carlos, ce qui signifie que les travailleurs de la santé doivent porter des équipements de protection individuelle tels que des blouses, des gants et des masques de protection chaque fois qu’ils ont affaire à ce patient. Si un patient n’a pas de COVID-19, ces équipements pourront être conservés pour quelqu’un qui en est porteur.

Si des tests à grande échelle étaient effectués en dehors de l’hôpital - par exemple dans la rue avec des camions en libre-accès, comme c’est le cas en Corée du Sud - cela permettrait d’économiser non seulement du matériel mais aussi un temps précieux pour le personnel hospitalier qui traite les patients en état critique, a ajouté Carlos.

« Si nous savons déjà que vous êtes positif, cela permet aussi de gagner du temps », a-t-il affirmé. « Nous avons des traitements et des données qui arrivent en ligne et nous pourrions être mieux à même de faire ces choses si nous avons déjà un diagnostic. »

3. Rend la distanciation sociale plus efficace

La distanciation sociale, un terme dont beaucoup d’entre nous n’avaient jamais entendu parler jusqu’à il y a quelques semaines et qui est devenu familier, a été l’un des principaux outils déployés pour aider à stopper la propagation de COVID-19 et « aplanir la courbe » de son impact.

Mais la distanciation sociale est une pratique volontaire que de nombreux Américains ne peuvent pas ou ne veulent pas assumer à l’heure actuelle. Une façon d’encourager plus de gens à rester chez eux, ou les gouvernements à commencer à fermer les lieux de travail, est de dire aux Américains quelle est la gravité exacte de l’épidémie. Bien que de nombreux endroits aux États-Unis aient commencé à adopter des mesures pour limiter les rassemblements, comme la fermeture des bars, des restaurants et des théâtres, cette pratique n’est pas universelle. Sans savoir où le virus se propage, nous ne pouvons pas dire si les lieux qui devraient être fermés le font.

Il y a aussi le fait qu’à terme, nous voudrons sortir de nouveau. A mesure que les protocoles actuels commenceront à se relâcher, une deuxième vague d’infections pourrait apparaître, surtout si nous n’avons pas une bonne idée du lieu et du nombre de cas que nous avons aux États-Unis, a déclaré le Dr Eli Perencevich, professeur de médecine et d’épidémiologie à l’Université de l’Iowa.

« Nous ne pouvons pas maintenir une distance sociale éternelle », a-t-il ajouté. « Nous devons donc renforcer les tests rapidement. » Les docteurs Perencevich et Gonsalves ont tous deux déclaré que les mesures que le gouvernement prend actuellement sont en fait un moyen de rattraper le temps perdu en raison de l’absence de tests de masse effectués précédemment. Ils ont affirmé que si, maintenant, nous n’amplifions pas rapidement les tests, tout ce travail d’annulation des manifestations sportives risque d’être vain, car nous ne saurons toujours pas quelle est l’ampleur de l’épidémie et nous ne pourrons pas réagir correctement. Rester à la maison nous permet de nous mettre à jour sur la situation en effectuant des tests, une occasion que ces experts ne veulent pas manquer.

« Nous sommes sortis de la phase de contention depuis un mois », a déclaré M. Gonsalves. « Il ne s’agit plus d’aplanir la courbe des infections, nous n’allons pas pouvoir le faire. Mais nous pourrions aplanir celle du nombre de décès. »

4. Il fournit des données utiles pour l’avenir

Bien qu’il soit difficile de l’imaginer pour l’instant, à terme nous finirons par sortir de cette pandémie. À ce moment-là, notre attention commencera à se porter plutôt que sur les mesures d’urgence, sur les réponses à long terme, comme les traitements ou les vaccins qui pourraient nous protéger contre de futures épidémies de COVID-19, et sur la manière dont nous pourrons prévenir des pandémies similaires.

Pour faire ces prévisions, nous avons besoin de données, et l’information la plus élémentaire dont nous aurons besoin est de savoir combien de personnes ont été infectées et où.

« Quand nous regardons en arrière, nous savons que cela va être important », a déclaré Tara Smith, épidémiologiste à l’université d’État du Kent. « Les données dont nous avons besoin pour examiner la génomique du virus, qui l’a transmis à qui, qui a déclenché de nouvelles contagions, toutes ces données s’obtiennent grâce aux tests. » Pour M. Smith, « cela peut également nous aider à mesurer l’efficacité des différentes mesures de lutte contre ces types d’épidémies virales ».

Mais pour avoir une idée précise de la propagation, nous devons augmenter considérablement le nombre de tests effectués. Actuellement, près de 59 000 tests ont été réalisés aux États-Unis, selon le COVID Monitoring Project, une base de données créée par Related Sciences and The Atlantic. Comparez ce nombre à la Corée du Sud, où 10 000 personnes peuvent être testées chaque jour.

Bien que le nombre de tests augmente, nous n’avons pas encore atteint ce niveau. L’Association américaine des laboratoires cliniques a déclaré dans un communiqué de presse la semaine dernière qu’au fur et à mesure que les laboratoires commerciaux commenceront à travailler sur leur production et leurs diagnostics, ils pourraient dépasser les 280 000 tests par semaine, mais n’atteindront pas cette pleine capacité avant le 1er avril. Quest Diagnostics, une société de laboratoire privée qui développe actuellement ses activités, a déclaré qu’elle s’attendait à pouvoir effectuer 10 000 tests par jour d’ici la fin de la semaine et 20 000 tests par jour d’ici la fin du mois.

Selon M. Smith, c’est à cette échelle que nous devons agir pour obtenir les données nécessaires. « Nous sommes plus grands que la Corée du Sud. Nous avons une population plus importante et nous devrions avoir la capacité technique de le faire », a-t-il affirmé. « Mais nous sommes loin derrière. »

Traduction Flo Balletti
Article publié initialement en anglais sur le site FiveThirtyEight, média américain.




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