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International

Guerre en Ukraine

Poutine se dirige-t-il vers une défaite stratégique en Ukraine ?

Par beaucoup d’aspects la guerre de la Russie en Ukraine est un échec, ce qui pose la question sur une possible défaite russe d’un point de vue stratégique, indépendamment du résultat militaire du conflit. Mais malgré ces revers les horreurs de la guerre risquent de se poursuivre, en partie à cause de la politique de l’OTAN.

mercredi 12 octobre

Pour le moment l’offensive que Poutine a lancée en février dernier contre l’Ukraine a éloigné la Russie de ses objectifs stratégiques déclarés et sous-jacents dans sa politique étrangère sur le long terme depuis la fin de la Guerre Froide. C’est-à-dire mettre un arrêt au rapprochement entre l’Ukraine, l’OTAN et l’UE ainsi qu’à la politique d’encerclement de la Russie par les Occidentaux ; rétablir la domination russe sur le pays après les résultats de la révolte de Maïdan en 2014 ; éviter l’établissement d’un Etat hostile à la Russie à sa frontière occidentale. Tous ces objectifs sont liés et sont stratégiques pour la défense de l’Etat russe. Mais aujourd’hui, ils semblent plus que lointains. De leur côté, les Etats-Unis et leurs alliés au sein de l’OTAN poussent à la guerre (non sans contradictions) mais, contrairement aux discours sur la « démocratie » et le droit à l’auto-détermination, sur le dos de l’Ukraine elle-même.

En effet, l’échec de l’assaut sur Kiev a révélé les faiblesses militaires de la Russie (direction et préparation de la guerre, tactiques, logistique, etc.). Aujourd’hui il y a une tendance intéressée dans la presse dominante occidentale à présenter la Russie comme étant très faible militairement. Cela cherche à pousser l’Ukraine à poursuivre la guerre dans le but d’obtenir une victoire qui semble en réalité très incertaine. Or, tout indique que la Russie dispose encore de ressources militaires importantes qu’elle pourrait commencer à employer si la situation l’exige, du point de vue du Kremlin bien évidemment. Cependant, un fait indéniable est que, avant le déclenchement de la guerre, l’aspect militaire semblait être son point fort et qu’aujourd’hui l’armée russe est embourbée dans l’Est et le Sud-est du pays, incapable de stabiliser ses gains dans cette région.

Mais si d’un point de vue militaire une victoire russe est tout sauf sûre, c’est politiquement que le régime de Poutine semble le plus en danger. Tout d’abord, sur le plan international Poutine est assez isolé. Certes, ces derniers mois il y a eu un rapprochement important avec la Chine, ce qui inquiète les Etats-Unis. Cependant, au sein de cette alliance, la Russie est de plus en plus dépendante vis-à-vis de la Chine et apparaît comme une sorte de « partenaire mineur ». Ainsi, même s’il y a des secteurs de l’establishment russe qui voient cette alliance avec beaucoup d’expectatives d’autres sont plus méfiants. Et cela touche à une question centrale pour la projection mondiale de la Russie : sa (relative) indépendance stratégique. En ce sens, Simon Saradzhyan écrit sur la nouvelle relation entre la Russie et la Chine mais aussi sur sa relation avec l’Occident et ses ambitions de grande puissance : « si la chinisation de la Russie reste inachevée, sa ré-européanisation ne semble pas non plus à l’ordre du jour. Poutine est mortel, bien sûr, et on peut s’attendre à ce que celui qui lui succédera tente de normaliser les liens avec l’UE, ne serait-ce que parce que les intérêts vitaux de la Russie exigent de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier (chinois). Toutefois, tout retour à l’européanisation post-soviétique de la Russie observée dans les années 1990 et au début des années 2000 restera improbable tant que les dirigeants russes continueront de considérer l’Occident comme un adversaire en déclin mais toujours menaçant et la Chine comme un hégémon mondial en pleine ascension. La question de savoir si l’actuel ou le prochain dirigeant russe parviendra à positionner la Russie comme "une civilisation des civilisations" dans l’ordre mondial en évolution, alors qu’elle représente moins de 3 % du PIB mondial et 2 % de la population mondiale, est une autre question ».

Cela nous amène à une autre question très importante pour les intérêts du capitalisme russe : sa relation, notamment commerciale, avec l’Union Européenne et les puissances occidentales en général. La guerre a signifié une rupture presque complète des relations commerciales entre la Russie et l’Europe, ce qui a déjà des conséquences sur son économie, mais aussi en grande partie une rupture importante des relations diplomatiques avec les impérialistes occidentaux. A cela nous devons ajouter la politique de sanctions de la part des Etats membres de l’OTAN et de l’UE. Comme l’affirme George Friedman, la Russie en envahissant l’Ukraine a décidé d’accepter des pertes financières contre sécurité stratégique, mais elle est en train de perdre les deux : « la Russie tente de récupérer une profondeur stratégique, et elle s’est engagée dans cette voie en connaissant parfaitement les conséquences financières qui en découleraient. En d’autres termes, elle a accepté des dommages financiers en échange d’une sécurité stratégique. Jusqu’à présent, elle n’a pas gagné en sécurité stratégique et a absorbé d’importants dommages financiers tout en infligeant les siens à l’Europe ». En ce sens, par rapport aux intérêts et ambitions russes, Nivedita Kapoor affirme que « dans un ordre mondial en évolution, la projection d’une influence à partir d’une position de faiblesse économique et avec des ressources de défense bloquées en Ukraine constituerait un revers majeur pour les efforts de la Russie pour être un pôle indépendant dans un futur monde multipolaire. Une Russie affaiblie sera beaucoup moins capable d’exercer son influence au niveau international, ce qui pourrait finalement transformer cette guerre en une défaite stratégique, même si elle produit des victoires tactiques ».

Pourquoi l’Ukraine est si importante aux yeux du Kremlin ? Pour sa défense face à de possibles attaques venues depuis l’ouest. L’Ukraine et la Biélorussie sont considérées par les stratèges russes comme des territoires fondamentaux pour freiner toute avancée de forces hostiles. Evidemment il s’agit là d’une pensée nationaliste réactionnaire et colonialiste en dernière instance : utiliser le territoire et les populations d’autres Etats comme des « boucliers ». Mais contrairement au discours qui a été répandu dans la presse occidentale, cette politique ne relève pas d’une sorte de « paranoïa ». Depuis la fin de la Guerre Froide les puissances occidentales, notamment les Etats-Unis, mènent une politique hostile à l’égard de la Russie, et l’encerclement dénoncé par le Kremlin est bien réel : il suffit de constater que presque tous les Etats de l’ancien « glacis » font aujourd’hui partie de l’OTAN. Cependant, plus récemment il y a eu des changements dans la politique nord-américaine qui semblent avoir convaincu que les temps étaient en train de changer et que la Russie « devait agir ». Dmitry Yefremenko explique la situation dans un article paru sur le site Russia in Global Affairs, qui exprime ses points de vue à partir des intérêts du capitalisme russe. Il y affirme que « Washington a révisé ses orientations stratégiques : l’endiguement de la Chine a été déclaré non seulement la tâche principale de sa politique étrangère et militaire, mais aussi la priorité absolue. Il est devenu évident que la Russie ne pouvait pas être enfermée dans une sorte de ghetto où elle serait un spectateur oisif de la rivalité américano-chinoise, évitant de prendre des mesures résolues pour protéger ses propres intérêts. Les préparatifs d’une confrontation avec l’"autoritarisme agressif russe" (sans oublier la "menace chinoise") sont devenus le leitmotiv de la mobilisation politique et idéologique de l’Occident au cours de l’été et de l’automne 2021 ».

Pourtant, comme nous le disions plus haut, aujourd’hui la Russie se retrouve avec une Ukraine totalement hostile, armée jusqu’aux dents, encore plus proche de l’OTAN et de l’UE qu’avant la guerre et surtout avec une grande partie de sa population hostile à la Russie, voire gagnée par un certain sentiment nationaliste réactionnaire antirusse. Ici se trouve sans aucun doute l’un des éléments les plus clairs de l’échec de l’agression de Poutine en Ukraine. En effet, la Russie pourrait éventuellement renverser la tendance sur le plan militaire. Pour cela il faudrait que l’armée soit capable d’obtenir une victoire totale, c’est-à-dire prendre Kiev et occuper tout le pays (cela semble aujourd’hui très peu probable, mais on ne peut pas l’exclure). Dans un tel scénario l’Ukraine serait dévastée économiquement, détruite par la guerre, totalement déstabilisée politiquement et socialement et en effet isolée, et plus loin de l’OTAN et de l’UE. C’était d’ailleurs peut-être le premier plan de Poutine. Toutefois, cela serait loin d’assurer une victoire stratégique complète pour la Russie. Elle devrait toujours faire face à une population hostile et à de probables poches de résistance armée, clandestine ou pas. Mais aussi, sa relation avec les puissances occidentales serait toujours un problème et une source de dépenses financières ; les sanctions occidentales resteraient en place, voire seraient renforcées ; et le plus dramatique, les tensions militaires ne feraient que monter avec la perspective d’un conflit nucléaire comme une perspective réelle. Autrement dit, une victoire militaire de la Russie en Ukraine ne signifie pas automatiquement une victoire stratégique.

Mais ce scénario fait abstraction d’autres difficultés qui sont apparues ces dernières semaines pour le Kremlin, notamment après son annonce d’une mobilisation partielle de la population. En effet, jusqu’à présent le pouvoir russe tentait de présenter sa guerre comme une « opération spéciale » sans mobilisation de la population afin de maintenir la réalité de la guerre loin de la vie quotidienne des citoyens russes, notamment dans les grandes villes. Or, avec la mobilisation partielle décrétée par Poutine, des brèches politiques et sociales internes commencent à s’ouvrir.

Ce sont les difficultés militaires qui ont poussé Poutine à prendre de telles mesures, mais ce sont ces difficultés aussi qui activé une opposition nationaliste d’extrême-droite au régime. Ses membres frustrés par les revers sur le terrain militaire sont favorables à l’escalade, à des offensives plus dures contre la population civile. En ce sens, nous ne pouvons pas délier les derniers bombardements russes contre des cibles civiles en Ukraine de la pression et l’influence de ces secteurs sur la politique du Kremlin. En effet, contrairement à la propagande et aux rêveries occidentales, ce ne sont pas forcément les tendances libérales qui se renforcent face aux revers de la politique de Poutine, mais plutôt des tendances encore plus dures et bonapartistes que le pouvoir actuel, voire proto dictatoriales, qui font déjà partie de la base de soutien de Poutine. Cela s’explique en partie aussi par la faiblesse politique de la classe ouvrière, ce qui à son tour s’explique en partie aussi par la politique répressive du poutinisme. Cependant, par en bas nous commençons à voir des oppositions à la mobilisation de la part notamment des femmes. En définitive, toute cette nouvelle agitation interne représente un facteur d’inquiétude pour le pouvoir.

Tous les éléments que nous avons mentionnés ici montrent que la situation de la Russie est très compliquée. Or, cela ne veut pas dire que Poutine accepterait une défaite facilement. Une défaite de la Russie pourrait avoir des conséquences non seulement pour le régime de Poutine mais aussi pour les puissances impérialistes occidentales. Dans une note d’août dernier, l’Institut Quincy exprime son point de vue sur la question de la façon suivante : « ceux qui préconisent de faire tout ce qui est nécessaire pour vaincre les forces russes supposent que le Kremlin accepterait la défaite plutôt que de risquer une confrontation directe avec un État membre de l’OTAN. Mais cette supposition est en contradiction avec ce que disent les responsables russes et les services de renseignement américains. Quoi qu’il en soit, il y a peu de raisons de croire que la réaction de la Russie à une défaite, si elle devait se produire, ferait écho à l’acceptation et à la contrition nationale de l’Allemagne après le nazisme, plutôt qu’à son ressentiment et à son revanchisme après Versailles ».

Cependant, même si au sein des establishments des puissances impérialistes occidentales, il existe différentes ailes, certaines plus dure que d’autres, il y a un certain consensus (pour le moment) pour pousser l’Ukraine à la guerre, tout en sachant qu’elle n’est très probablement pas en mesure de la gagner. En effet, pour les impérialistes, notamment pour les Etats-Unis, il s’agit d’une façon « pratique » d’atteindre leurs objectifs dans le cadre de la lutte contre le tandem Chine-Russie : armer des alliés qui affaiblissent des rivaux et en même temps éviter que des soldats nationaux soient impliqués ouvertement et notamment qu’ils meurent sur le champ de bataille. En effet, loin de la propagande hypocrite sur la défense de la « démocratie » et de l’auto-détermination de l’Ukraine, les puissances impérialistes se sont complètement emparées de la résistance légitime de l’Ukraine face à l’agression de Poutine et l’ont transformé en un « guerre par procuration » dont les objectifs sont réactionnaires et au service des intérêts d’un camp réactionnaire et impérialiste. Depuis quand l’OTAN est un garant du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ou plus en général d’un quelconque droit démocratique ?

Bien sûr le camp occidental n’est pas exempt de contradictions. Les conséquences des sanctions contre la Russie sont en train de toucher l’ensemble de l’économie mondiale, et l’Europe est particulièrement exposée. L’hiver approche et ce sera un test politique et social pour beaucoup de gouvernements de l’UE dont les populations sont durement touchées par une inflation généralisée et la hausse des prix de l’énergie. L’un des paris de Poutine, si le conflit se poursuit pendant l’hiver, c’est que les pressions sociales et politiques poussent les puissances occidentales à faire pression sur Kiev, voire oblige certains Etats à amoindrir leur soutien à l’Ukraine. C’est un facteur important que nous ne pouvons pas négliger, malgré toutes les difficultés des forces russes.

Nous sommes face à deux forces profondément réactionnaires. L’OTAN reste une alliance réactionnaire et impérialiste, et en dernière instance le danger le plus important pour la classe ouvrière au niveau mondial. La Russie de Poutine de l’autre côté représente une force totalement réactionnaire, comme on peut le voir avec son agression en Ukraine. Elle ne représente nullement une alternative face aux impérialistes. Ainsi, si une force alternative à ces deux blocs réactionnaires, capable de bouleverser tout l’édifice capitaliste et impérialiste à la racine, de façon révolutionnaire et résolument socialiste, ne surgit pas au niveau international, l’humanité pourrait être amenée à vivre des situations de barbarie inouïes.



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