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Précarité numérique et bugs informatiques à Toulouse : l’angoisse des étudiants en distanciel

L'organisation de l'enseignement universitaire en temps de crise sanitaire nécessite des moyens humains et financiers, loin de la politique menée par le gouvernement. A l’université Jean Jaurès à Toulouse, la précarité numérique des étudiants vient creuser un peu plus les inégalités.

jeudi 5 novembre

Crédit photo : Tumisu / Pixabay

En effet, cela fait une semaine que la totalité des étudiants du Mirail sont passés à un enseignement virtuel, via leur Environnement Numérique de Travail (l’ENT), support visiblement insuffisant face aux flux de connexions. La saturation des serveurs est quotidienne, les cours parfois inaccessibles, le support pédagogique quasi-impossible ; cela entraîne le décrochage des étudiants, en particulier des plus précaires.

La fracture numérique au Mirail se fait d’autant plus visible que les problèmes de connexions, de communication et d’accès au cours se multiplient. Rozenn, étudiante en première année, nous en informe : « Il manque toujours un code, on a du mal à avoir accès au cours ». Ce témoignage rejoint celui d’Axelle, également étudiante du Mirail, qui met l’accent sur les plate-formes numériques au fonctionnement souvent bancal, et aux tentatives d’entraide des étudiants face à des serveurs trop faibles et des outils numériques inadaptés. « Quand on pas accès à l’ENT, les étudiants prennent le lien de quelqu’un d’autre pour se connecter au cours. Par exemple aujourd’hui, 50 personnes avaient le même prénom sur la conférence Zoom ».

La fréquence de ces bugs épuisent autant les élèves que les enseignants et les travailleurs de l’administration, eux qui ont déjà, pour reprendre les mots d’Axelle « une charge de travail supplémentaire : inscrire les étudiants aux TD, envoyer un nouveau lien zoom toutes les semaines... ». Effectivement, les enseignants (parmi eux beaucoup de vacataires en situation de précarité grandissante) se démènent tant bien que mal pour assurer une continuité pédagogique auprès de l’ensemble des étudiants. Ainsi, comme conséquence directe du manque de moyens de l’Université, ils se retrouvent à gérer eux-mêmes l’aspect informatique de l’organisation distancielle, ce qui va souvent au delà de leurs compétences.

De plus, on voit que ce confinement ne vient qu’aggraver les conséquences désastreuses du premier. Conséquences que subit encore Pablo, étudiant en deuxième année, qui par manque de moyens et de matériel, avait réalisé une partie de ses partiels sur son téléphone, car au Mirail, « l’offre d’ordinateurs était très minimale ». Cette précarité numérique rend sa situation actuelle encore plus compliquée, car en plus de la difficulté qu’il rencontre pour suivre les cours ce semestre, il est possible qu’il ait à rattraper deux ou trois matières du semestre dernier, et que l’administration change une de ses options sans son accord. « J’ai l’impression qu’ils font tout pour que j’abandonne », déclare Pablo, partageant ainsi avec nombre d’étudiants le sentiment d’être délaissé par l’administration.

Si Emmanuel Macron, dans son allocution de la semaine dernière, clame avoir « appris de ses insuffisances », cela ne s’applique en aucun cas à l’insuffisance de moyens financiers et humains à la fac. En effet, selon une enquête récente de l’Observatoire de la vie étudiante relayée par Libération, près de 15% des étudiants interrogés ont indiqué avoir des difficultés d’accès aux outils numériques, ce qui va de l’absence d’ordinateur aux problèmes de connexions.

Outre la précarité numérique, les conditions de vie jouent beaucoup sur la réussite à l’Université en cette période de confinement. Alexandre par exemple, étudiant de L1 au Mirail, témoigne : « Avec l’Université en distanciel, je crains le fait que de loger dans un 9m2 empiète sur mon assiduité. Car dans un si petit endroit, il est difficile d’avoir ce fameux cadre dont je ressens fortement le besoin ». On voit que pour les étudiants boursiers et logés au Crous, la continuité pédagogique se fait rude et leur demande un effort supplémentaire, sans qu’aucun dispositif de soutien ne soit mis en place pour éviter qu’ils ne décrochent. D’autre part, Alexandre s’indigne de la non-gratuité de livres présentés comme indispensables dans le cadre de sa licence. Livres qu’il est donc obligé d’acheter au prix fort, du fait qu’ils ne sont pas disponibles « en quantité suffisante à la bibliothèque ». Cela l’indigne d’autant plus que certains de « ces livres s’intéressent entre autres à la question des inégalités entre les classes ! »

Ces difficultés d’accès à des conditions de vies décentes et à des ressources numériques stables sont souvent gérées en même temps qu’un emploi, si on prend en compte que 1 étudiant sur 2 est salarié. C’est le cas de Rozenn, travaillant dans l’entreprise Chronodrive, filiale d’Auchan. Du fait de son contrat précaire aux horaires modulables, et de l’accélération de la demande due aux nouvelles mesures de confinement, Rozenn témoigne d’une « hausse de la fréquentation du drive et donc d’une hausse de [ses] horaires de travail ». Elle et ses collègues travaillent parfois jusqu’à 24 heures par semaine, dans le cadre d’un contrat de 12 heures hebdomadaires. En effet, allier des emplois précaires et la virtualisation des cours est une tâche presque impossible. « Quand tu rentres chez toi t’es juste crevée [...] j’ai des collègues qui s’endorment devant les cours, parce qu’ils reviennent du travail et qu’ils ont couru pendant 4 heures » nous dit Rozenn, illustrant bien la situation intenable des étudiants travailleurs.

Ces inégalités d’accès à l’enseignement, exacerbées par les deux confinements, forceront beaucoup d’étudiants à quitter les bancs de l’Université suite à un échec de leurs partiels, ou de commencer le second semestre en ayant déjà des matières à rattraper. Une sélection de fait, qui s’inscrit dans la droite lignée des réformes gouvernementales poussant hors des universités les étudiants les plus précaires. Les beaux discours sur “l’Égalité des chances” ne sont aux final que des tergiversations qui viennent légitimer une sélection en réalité basée sur le capital économique et culturel des étudiants.

Cette politique acharnée du gouvernement à renforcer la sélection à la fac, doublée d’une logique de rentabilité et d’’un contrôle accru sur le contenu pédagogique des cours (notamment avec l’adoption de la Loi de Programmation de la Recherche en début d’année scolaire), en dit long sur ce qui est bel et bien un choix politique d’État, et non le fruit d’une incapacité budgétaire : laisser les étudiants les plus précaires sur le banc de touche. Face à ces inégalités et aux attaques répétées contre l’enseignement supérieur et la recherche, c’est à la jeunesse étudiante et travailleuse de se montrer solidaire, de s’organiser et de lutter, car nous ne paierons pas cette crise “made in Medef”.




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