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International

Guerre en Ukraine et rôle de l'OTAN

Lutte pour l’Eurasie : la doctrine américaine qui a conduit à la guerre en Ukraine

Nous publions ci-dessous l'éditorial du dernier numéro de Monthly Review, qui analyse la situation actuelle en Ukraine à partir des décisions stratégiques prises par les États-Unis pour maintenir leur hégémonie peu avant la fin de la guerre froide et la chute de l'URSS, et leurs suites au cours des dernières décennies.

vendredi 18 mars

Au moment où nous écrivons cette note, au début du mois de mars 2022, la guerre civile qui dure depuis huit ans en Ukraine s’est transformée en un conflit à grande échelle. Il s’agit d’un tournant dans la nouvelle « Guerre Froide » et de la possibilité d’une immense tragédie humaine. En menaçant d’un holocauste nucléaire global, ces évènements mettent le monde entier en danger. Pour comprendre les origines de cette nouvelle « Guerre Froide » et comprendre les origines de cette nouvelle Guerre Froide et les raisons de l’actuelle entrée russe dans la guerre civile ukrainienne, il faut revenir aux décisions associées à la création d’un nouvel ordre mondial mis en place par Washington suite à la dissolution de l’Union Soviétique en 1991, à la fin de la « Guerre Froide ». A l’époque, Paul Wolfowitz, alors sous-secrétaire de la défense dans l’administration de George H. W. Bush, avait publié un « Guide de planification de la Défense » statuant que : « Notre politique [après la chute de l’Union Soviétique] doit maintenant se concentrer sur la prévention de l’émergence de tout potentiel futur concurrent mondial ». Wolfowitz y soulignait que « La Russie resterait la puissance militaire la plus puissante de l’Eurasie ». Il était donc nécessaire de déployer des efforts extraordinaires pour affaiblir la position géopolitique de la Russie de manière permanente et irrévocable, avant qu’elle ne soit en mesure de se rétablir, en faisant entrer dans l’orbite stratégique de l’Occident tous les États qui l’entourent aujourd’hui et qui faisaient auparavant partie de l’Union soviétique ou qui étaient tombés dans sa sphère d’influence. (« Excerpts from Pentagon’s Plan : ’Preventing the Re-Emergence of a New Rival », New York Times, 8 mars 1992).

Le « Guide de plannification de la Défense » de Wolfowitz a été adopté par Washington et tous les principaux stratèges étatsuniens, dont les points de vue à l’époque étaient de plus en plus proches des doctrines géopolitiques classiques introduites par Halford Mackinder dans Grande-Bretagne impériale avant la Première Guerre mondiale, ensuite développées par Karl Haushofer en Allemagne nazie et Nicholas John Spykman aux États-Unis dans les années 1930 et 1940. C’est Mackinder qui a introduit en 1904 le principe selon lequel le contrôle géopolitique du monde dépendait de la domination de l’Eurasie (le principal espace terrestre des continents européens et asiatiques), qu’il a appelé le Heartland (qu’on peut traduire comme « le Cœur de la Terre »). Pour lui, le reste de l’Asie et de l’Afrique avec le Heartland constituait « l’Ile du Monde ». Ainsi est né son célèbre dicton :

« Qui gouverne l’Europe de l’Est commande le Heartland :
Qui gouverne le Heartland commande l’Ile du monde :
Qui gouverne l’Ile du monde commande le monde. »

Cette doctrine géopolitique, communément appelée « grande stratégie » visait, dès le début, la domination mondiale et a régi la stratégie impérialiste des principales nations capitalistes depuis. Mais, alors qu’elle a dictée la pensée d’un grand nombre de figures de concepteurs de la politique de sécurité étasunienne comme Henry Kissinger et Zbigniew Brzezinski, La géopolitique a longtemps été minimisée dans la sphère publique en raison de son identification populaire aux doctrines de l’Allemagne nazie. Néanmoins, avec la disparition de l’Union Soviétique et la croissance des États-Unis en tant que puissance unipolaire, la géopolitique et la doctrine Heartland ont de nouveau été ouvertement utilisées par stratèges américains, pour préparer une nouvelle grande stratégie impérialiste post-guerre froide. (John Bellamy Foster, « The New Geopolitics of Empire », Monthly Review57, nº 8 [Janvier 2006])

L’architecte le plus important de cette nouvelle stratégie impérialiste est Brzezinski qui, plus tôt, en tant que conseiller de Jimmy Carter en matière de sécurité nationale, avait tendu un piège aux Soviétiques en Afghanistan. C’est sous la direction de Brzezinski, qui suivait les directives secrètes de Carter en juillet 1979, que la CIA, travaillant de concert avec les forces de l’Islam politique, allant du Pakistan de Muhammad Zia-ul Haq aux rois saoudiens, a recruté, armé et entrainé les Moudjahidines en Afghanistan. La CIA créa les Moudjahidines et les divers groupes terroristes d’Afghanistan pour précipiter l’intervention soviétique, et lancer une guerre sans fin afin déstabiliser l’Union Soviétique. Quand on lui a demandé s’il regrettait d’avoir créé l’arc de terrorisme qui conduirait au 11 septembre et au-delà, Brzezinski (qui a posé sur des photos avec des combattants moudjahidines) a répondu simplement que la destruction de l’Union soviétique en valait la peine.

Brzezinski est resté un acteur clé des administrations étasuniennes qui ont suivi sans avoir un rôle officiel compte tenu de sa réputation belliqueuse et de l’image extrêmement négative qu’il avait en Russie, qui, au début des années 1990 sous Boris Eltsine, avait un lien étroit et fantoche avec Washington. Néanmoins, plus que tout autre penseur états-unien, c’est Brzezinski qui a énoncé la grande stratégie des États-Unis à l’égard de la Russie, stratégie qui a été adoptée pendant trois décennies par les administrations américaines successives. (Natylie Baldwin, « Brzezinski’s Mad Imperial Strategy », Natylie’s Place, 13 de agosto de 2014 ; Ted Snider, « Living with Brzezinski’s Mess », Antiwar.com, 26 de agosto de 2021 ; « Brzezinski’s Prophecy About Ukraine », Teller Report, 15 de febrero de 2022).

Les guerres de l’OTAN qui ont démembré la Yougoslavie durant les années 90, a coïncidé avec le début de l’expansion de l’OTAN vers l’Est. Washington avait promis au Kremlin sous Mikhail Gorbachev, au temps de la réunification de l’Allemagne, que l’OTAN ne s’étendrait « pas d’un pouce » à l’Est, vers les pays de l’ancien Pacte de Varsovie. Néanmoins, en octobre 1996, Bill Clinton, tout en faisant campagne pour sa réélection, a indiqué qu’il était en faveur de l’expansion de l’OTAN dans l’ancienne sphère soviétique et une politique a été mise en œuvre l’année suivante, suivie par toutes les administrations américaines qui l’ont succédé. Peu après, en 1997, Brzezinski a publié son livre Le Grand Échiquier : la supériorité américaine et ses impératifs géostratégiques dans lequel il déclare que les États-Unis sont en position de devenir « pour la première fois pour un pouvoir non-eurasien […] l’arbitre clé des relations de pouvoir eurasiennes », tout en formant dans le même temps, « la puissance la plus importante du monde ». De cette façon, les États-Unis deviendraient le « premier » et le « dernier » empire mondial.

Pour que l’Alliance atlantique, sous la direction des États-Unis, domine l’Eurasie, il lui fallait d’abord prendre le dessus sur ce que Brzezinski appelait le « trou noir » laissé par le départ de l’Union soviétique de la scène mondiale. Cela signifiait, qu’il fallait diminuer la Russie, à tel point qu’elle ne pourrait plus revendiquer un statut de pouvoir. Et Brzezinski insistait ; le pivot géopolitique clé pour arriver à cela était l’Ukraine. Sans l’Ukraine, la Russie était irrémédiablement affaiblie, tandis que son incorporation à l’OTAN serait un poignard dans le cœur du Kremlin. A partir de maintenant, toutes les tentatives de monter l’Ukraine contre la Russie seraient perçues comme une menace sécuritaire majeure, une ligne rouge, pour la Russie elle-même. Il a ensuite fallu « élargir l’OTAN », l’étendre jusqu’en Ukraine, en déplaçant les armes stratégiques vers l’Est, dans le but de prendre le contrôle de l’Ukraine. La mise en œuvre de cette grande stratégie rendrait également l’Europe, notamment l’Allemagne, plus dépendante des États-Unis, minant l’indépendance de l’Union européenne.

Il y avait, bien sûr, une marge d’erreur à ce grand jeu. Bien que les États-Unis, selon Brzezinski, devraient soutenir l’expansion de l’OTAN jusqu’à l’Est dans l’ancienne Union soviétique, en pénétrant en Ukraine, avec laquelle la Russie partage une frontière de presque 2000 km, il a noté que, si cela réussissait, la Russie serait inévitablement poussée dans les bras de la Chine. La Chine et la Russie constitueraient un « bloc anti-hégémonique » opposé aux Etats-Unis qui inclurait certainement l’Iran également. Ces alliances conduiraient à une situation géopolitique similaire au début de la Guerre Froide au moment de la constitution du bloc Sino-Soviétique, mais cette fois-ci, avec une Russie bien plus faible et une Chine bien plus puissante. Selon Brzezinski, pour pallier cette situation, il faudrait mettre la pression à la Chine pas l’intermédiaire de Taiwan et Hong Kong ainsi que dans la péninsule coréenne et à travers la promotion d’une alliance élargie centrée sur le Japon et l’Australie. Cela, placerait les Etats-Unis dans une position favorable pour combattre conjointement la Chine et la Russie.

Cependant, dans cette stratégie, toujours selon la doctrine de Brzezinski, la clé de la mise en échec de la Russie, et le maillon faible grâce auquel Washington pourrait arriver en position de dominer l’Eurasie, reste l’Ukraine. La domination totale de l’Ukraine par les États-Unis et l’OTAN était une hypothétique menace de mort pour la Russie, qui pouvait même conduire, sous une pression accrue, à son propre éclatement en petits États. La Chine serait alors également déstabilisée dans son extrême ouest. (Brzezinski, Grand Chessboard, 103, 116–17, 164–70, 188–90).

Le rapport entre la stratégie du « grand jeu d’échec » de Brzezinski et les décisions de Washington ces trente dernières années est clair.
Depuis la chute du mur de Berlin en 1989, l’OTAN a absorbé 15 pays, tous dans l’Est, et tous anciennement membres du Pacte de Varsovie ou membres de l’Union Soviétique. L’OTAN s’est imposé militairement dans l’Est, le long des frontières de la Russie, de la Biélorussie et de l’Ukraine. Actuellement, elle a des forces aériennes en Estonie, Lituanie et en Roumanie. Les troupes étasuniennes et des autres pays membres de l’OTAN sont concentrées en Estonie, en Lituanie, en Pologne et en Roumanie. Les installations de défense anti-missiles de l’OTAN sont localisées en Pologne et en Roumanie. Le but de toutes ces positions militaires (sans mentionner celles en Europe centrale et en Europe de l’Ouest) est la Russie. En 2008, l’OTAN a déclaré envisager l’éventualité d’intégrer l’Ukraine en son sein. (“Here’s Where Alliance Forces Are Deployed Across Eastern Europe,” CNN, February 10, 2022 ; “Why Russia Wanted Security Guarantees from the West,” Strategic Culture Foundation, 27 février 2022 ; “Bucharest Summit Declaration,” North Atlantic Treaty Organization, 3 avril 2008).

En 2014, Washington a participé au coup d’Etat en Ukraine pour renverser le président démocratiquement élu Victor Ianoukovitch. Ianoukovitch avait été proche de l’Occident. Mais, face aux restrictions financières imposées par le Fond Monétaire International, son gouvernement s’est tourné vers la Russie pour obtenir une aide économique, provoquant la rage l’Occident. Ce qui a conduit au coup d’État de Maidan seulement quelques mois après, avec le nouveau leader ukrainien choisi par les États-Unis. Ce coup d’État était en partie fomenté par des forces néo-nazies, ces dernières ayant des racines historiques dans les troupes fascistes ukrainiennes qui avaient aidé l’invasion de l’Union Soviétique par les nazis. Aujourd’hui, ces forces sont concentrées dans le régiment Azov, qui font maintenant partie des forces militaires ukrainiennes soutenues par les Etats-Unis. L’emprise de l’Ukraine par l’aile droite des forces ultranationalistes ukrainiennes et des groupes russophobes à la suite du coup d’Etat, a conduit à des rebellions dans l’est de la région du Donbass et à une répression brutale, avec plus de quarante personnes brûlées vives dans le bâtiment syndical public d’Odessa où elles avaient fui les forces d’extrême droite.

Suite au coup d’Etat, la Crimée à prédominance russophone, a décidé de fusionner avec la Russie par un référendum qui donnait aussi le choix aux Criméens de rester dans le cadre de l’Ukraine. Le Donbas, qui est également un territoire largement russophone et qui se situe dans l’Est du pays s’est détaché de l’Ukraine dans le même temps, en réponse à la répression violente envers les personnes d’ethnie Russe qui avait été libérées par la nouvelle aile droite du gouvernement. Une situation qui a conduit à la formation de deux Républiques : celle de Luhansk et celle de Donetsk dans le contexte de la guerre civile ukrainienne. Luhansk et Donetsk ont reçu un soutien militaire de la Russie, pendant que l’Ukraine bénéficiait d’un appui toujours plus grand de l’Ouest qui commençait le processus à long terme d’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN.

Durant la guerre en Ukraine, dans la population russophone de la République du Donbass, environ 14 000 per-sonnes ont été tuées et 2,5 millions ont été déportées, la plupart s’étant réfugiée en Russie. Le conflit initial s’est conclu par la signature du Protocole de Minsk en 2014-2015 par la France, l’Allemagne, la Russie et l’Ukraine et approuvé par le conseil de sécurité de l’ONU. Compte tenu de ces protocoles, Donetsk et Luhansk ont eu l’indépendance tout en restant dans le territoire ukrainien. Toutefois, le conflit militaire n’a pas cessé et s’est même intensifié à nouveau. En février 2022, 130 000 troupes ukrainiennes ont assiégé et tiré sur Luhansk et Donetsk, brisant ainsi le protocole de Minsk. (Abdul Rahman, What Are the Minsk Agree-ments—And What Are Their Role in the Russia-Ukraine Crisis,” February 22, 2022 ; Who Is Firing at Whom And Who Is Lying About It ?,” Moon of Alabama, February 20, 2022).

La Russie a insisté sur l’adhésion aux accords de Minsk en demandant que l’Ukraine ne soit pas intégrée à l’OTAN et que le soudain renforcement de l’appareil militaire ukrainien soutenu par les États-Unis contre les ré-publiques du Donbass cesse. Vladimir Poutine a déclaré que ces exigences sont toutes des « lignes rouges » pour la sécurité russe, et que si celles-ci sont dépassées, Moscou serait obligé de répondre. Quand l’Ukraine et l’OTAN dominé par les USA a continué de dépasser cette ligne rouge, la Russie est massivement intervenue, en alliance avec Donetsk et Luhansk, dans la guerre civile ukrainienne en cours.

La guerre est un crime contre l’humanité et aujourd’hui, la guerre entre les grands pouvoirs menace le monde d’une annihilation totale. La seule réponse pour donner une chance à la paix, nécessite de trouver une solution qui garantie la sécurité de toutes les parties, de la guerre civile en Ukraine à la Russie. A plus long terme, nous devons reconnaitre que la guerre est un phénomène endémique au capitalisme, et autant la Russie que l’OTAN sont des forces capitalistes. Seul un retour au chemin socialiste en Ukraine et en Russie peut offrir une solution durable et pérenne.



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