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Jeunesse

Quel avenir pour la jeunesse ?

Pression, précarité, suicides et dépression : la mise à mort de la jeunesse sous le capitalisme

La semaine dernière, ont été annoncés deux nouveaux suicides d'étudiants de classes préparatoires. Loin d'être des exceptions ou de se cantonner aux filières dites « d'élite », ces événements ne sont au contraire que l'un des nombreux symptômes d'une jeunesse écrasée par un système néolibéral violent et pourrissant qui n'a plus rien à offrir et qu'il devient vital de détruire.

jeudi 11 avril

Crédits photo : Michaël Monnier

Deux suicides d’étudiants en prépa : des cas isolés ?

La réputation des classes préparatoires aux grandes écoles, intenables par la pression et la dose de travail qu’elles imposent aux étudiants n’est plus à faire, bien au contraire. Suicides, dépressions, abandons, burn-out, rares sont ceux qui, passés par ces structures, ne pourraient témoigner d’avoir vécu ou observé de près de telles situations de détresse. Ce début avril, mois particulièrement redouté puisqu’il est synonyme de concours, n’a pas fait exception avec l’annonce la semaine dernière de deux nouveaux suicides : une élève du lycée Hoche (Versailles), et un étudiant du lycée Janson de Sailly (Paris, 16eme arrondissement). Ce dernier a été retrouvé par son colocataire, le dimanche soir, veille de rentrée, pendu à son lit.

Face à ces tragiques nouvelles, l’entourage scolaire se trouve bouleversé, et pour beaucoup, dans l’incompréhension. « Il s’appelait Djenfu. Cette année, il était le premier de la classe. Il travaillait toujours au fond, de façon isolée. Mais il ne semblait pas avoir de problème. Rien ne pouvait laisser présager un tel geste » déclare ainsi un des élèves du lycée Janson, camarade de classe de Djenfu, sous le choc. Les enseignants tentent eux d’expliquer l’événement, évoquant l’approche du concours ou encore d’éventuels soucis personnels, à l’image des mots de ce professeur d’histoire dans le même lycée : « Oui, il y a un rythme de travail important. A Janson, il y a la volonté d’atteindre de bons résultats. Mais c’est compensé par une vraie humanité. Je ne connais pas le problème que vivait ce jeune homme. Mais au rythme de travail, s’ajoute souvent la fragilité des jeunes, l’éloignement des parents. » Outre cette dite « vraie humanité » qui ne permet cependant pas de connaître « le problème que vivait ce jeune homme », on ne peut que légitimement s’interroger sur cette tentative de reporter les raisons de ce suicide à un problème personnel, dans un cursus pourtant connu pour la pression et le stress qui détruisent la santé de nombreux élèves chaque année...

Loin d’être un mythe, la difficulté de telles classes est réelle, maintes fois constatée, et les débats autour de leur existence se trouvent réactualisés par ces deux étudiants qui se sont récemment donné la mort. Les commentaires et propositions fleurissent : certains voudraient les supprimer, d’autres préconisent de tester la résistance des futurs étudiants face à l’adversité pour mieux les sélectionner, d’autres encore insistent sur la nécessité d’être « bien entouré » comme solution miracle... Là serait donc le problème ? Des étudiants pas assez solides ou entourés ? Autant de « solutions » qui s’obstinent à cantonner le mal-être des étudiants à des conditions personnelles voire psychologiques malheureusement défavorables. Des réactions et remarques qui montrent bien la logique d’individualisation d’une souffrance pourtant étrangement étendue et partagée....

Détresse, dépression, isolement : symptômes de l’impossibilité de se construire pour une jeunesse écrasée par le capitalisme

Car si le projecteur est focalisé sur ces étudiants aux cursus particuliers, dans un milieu ultra-compétitif et élitiste, il laisse dans l’ombre les milliers de jeunes qui vivent la même souffrance, dans des filières pourtant réputées plus « faciles ». Il est en effet impossible de limiter ces expressions criantes du malaise dans la jeunesse aux classes préparatoires. Dépressions, décrochages scolaires, alcoolisme, suicides ne cessent d’augmenter, dans l’ensemble de la population, et chez les jeunes en particulier.

C’est ce que signale un article du Parisien paru mi-janvier, et qui tire la sonnette d’alarme sur l’explosion des chiffres des maladies mentales en France et du manque de suivi dans beaucoup de cas : « 4,7 à 6,7 millions : c’est le nombre de personnes touchées par la dépression en France (7 à 10 % de la population). Les troubles bipolaires, 800 000 à 3,7 millions de personnes (1,2 à 5,5 %) la schizophrénie, environ 670 000 personnes (1 %) et les troubles du spectre de l’autisme, 1 % également. ». Au-delà de constater ces chiffres et le manque de traitement, on peut poser la question de cette augmentation considérable du mal-être de la population, et notamment de la jeunesse, puisque ces maladies apparaissent majoritairement entre 15 et 25 ans.

En plus de priver les malades de traitements et de suivis, par des réductions budgétaires et de personnel soignant dans les hôpitaux, le lien entre ces politiques anti-sociales et le malaise de plus en plus criant des générations qui en sont les enfants ne peut être que frappant. En effet, les jeunes sont heurtés de plein fouet par toutes les politiques néolibérales en action depuis des décennies, qui détruisent de manière toujours plus certaine leur avenir. Pour ceux qui ont la chance de faire des études, les perspectives ont de quoi leur causer des angoisses : sélection plus poussée au fur et à mesure des années et des décrets, promesse de chômage pour une grande partie d’entre eux, emplois précaires pour ceux qui réussiront à trouver du travail, avec bien souvent la pression d’un prêt étudiant à rembourser...

De plus, cette chance est bien relative au vu des situations financières épouvantables dans lesquelles se trouvent de nombreux étudiants, devant jongler entre les emplois les plus précaires et leur travail scolaire, pour avoir à peine de quoi vivre et continuer à étudier. Aux étudiants s’ajoutent tous les jeunes travailleurs, de plus en plus contraints de l’être, conséquence des processus de sélection de plus en plus strict et ce que ce soit à l’entrée de l’université mais aussi, évidement, des écoles ou encore des formations dites professionnalisantes : BTS, CAP, etc. Ces milliers de jeunes occupent les postes les plus précaires, sont sous-payés, exploités, sans aucun droit, et avec des conditions de travail destructrices tant d’un point de vue social que de santé ou de sécurité.

Cette violence qui saisit la jeunesse, bien loin d’être personnelle, ou causée par une conjoncture de « problèmes individuels » est au contraire bel et bien celle d’un système, le capitalisme, qui détruit les vies à mesure que son propre pourrissement avance, incapable d’assurer la reproduction et la vie de ceux qui constituent ou constitueront la force de travail dont il a besoin. Comme il saccage la planète et les ressources naturelles à aucune autre fin que le profit, il exploite, épuise et détruit les ressources humaines dont il dispose. Apparaît ainsi l’impossibilité de se construire en bonne santé pour toute une génération : aux conditions économiques difficiles dans lesquelles vivent bon nombre de jeunes, s’ajoute l’idéologie néolibérale qui place sur un piédestal la valeur du travail, naturalise la compétition entre tous, et fait des autres un perpétuel et dangereux concurrent pour chacun, nous condamnant à vivre la souffrance d’un tel mode de vie dans l’isolement le plus total.

C’est cette dynamique néolibérale qu’explique Chi-Chi Shi dans un texte traduit récemment pour la revue en ligne Période : « Le néolibéralisme constitue une attaque contre la solidarité collective, transformant les bases économiques, politiques et culturelles sur lesquelles le peuple s’unit. Ce faisant, il personnalise les causes de la souffrance en trauma individuel, qui peut à son tour être géré. La personnalisation du travail et des attaques politiques contre les syndicats est une atteinte aux bases économiques de l’action collective, tandis que l’accent mis sur la marchandisation de soi-même et l’importance d’une identité unique, authentique et individuelle affaiblit les fondations de la compréhension de l’expérience collective. »

Pas d’avenir sous le capitalisme : se battre pour le détruire et exister au-delà !

De la violence de cette société, découle le besoin vital de la combattre, et de le faire ensemble, seul moyen de vaincre un système si solidement installé et institutionnalisé. Si les étudiants se sont ces derniers temps fait attendre en France, notamment dans le mouvement des Gilets Jaunes, parler d’une jeunesse résignée qui ne voudrait plus se battre pour son avenir serait cependant occulter toute la jeunesse travailleuse et précaire, la jeunesse en Gilets Jaunes qui se bat entre autres choses pour de meilleures conditions de vies et la démission du président. Les étudiants quant à eux ont mené une bataille importante au printemps dernier, contre la sélection à l’université, la loi ORE et Parcoursup, et réapparaissent en masse actuellement dans les rues des grandes villes de France mais aussi d’Europe, dans d’immenses grèves pour le climat.

Lors de tous les épisodes insurrectionnels ou révolutionnaires les jeunes se sont montrés comme le fer de lance des luttes, et ce pour plusieurs raisons. Outre la fougue, l’énergie ou encore la force physique que l’on attribue d’ordinaire aux jeunes gens, ils sont ceux qui n’ont rien à perdre, et tout à gagner. On voit ainsi dans les plus grands mouvements sociaux un élan révolutionnaire particulier de la jeunesse : parmi les plus opprimés, ils ne peuvent qu’aspirer à la société libérée des oppressions que promet le communisme, ou, tel qu’il est défini par Marx le « mouvement réel qui abolit l’état actuel » (L’Idéologie allemande).

En effet, peut-être pour personne plus que pour la jeunesse un changement radical de société se révèle être une nécessité. Si les jeunes sont parmi les premières victimes de ce système d’exploitation néolibéral, ils ont maintes fois montré au cours de l’histoire qu’ils étaient aussi au premier rang des batailles ! On l’a vu par exemple en France en mai 68, où les étudiants étaient à l’avant-garde de la plus grande grève générale en France. Récemment, les jeunes se sont illustrés à l’échelle internationale en se dressant contre des régimes autoritaires, réactionnaires, comme pendant les dernières élections au Brésil, qui ont vu se lever des milliers d’étudiants et de jeunes contre le candidat désormais président Bolsonaro, ou encore à l’image des jeunes Algériens qui bravent la répression dans leur lutte pour faire tomber Bouteflika et tout le système qu’il représente.

Contre une posture de fatalisme face à la société et à la misère qu’elle impose, à la manière d’une contemplation d’un « mal du siècle » moderne, la jeunesse peut et doit réveiller la force de feu qui la caractérise, capable de faire trembler un régime, comme en Algérie en ce moment. « L’attitude fondamentale de la jeunesse ‑ je pense à la véritable jeunesse, pas aux vieillards de vingt ans ‑ réside dans le fait qu’ils sont prêts à se donner pleinement et totalement à la cause du socialisme. Sans des sacrifices héroïques, sans courage, sans résolution, l’histoire, de façon générale, ne progresse pas. » déclarait Trotsky dans un texte de 1938 pour décrire la jeunesse révolutionnaire. Les jeunes opprimés d’aujourd’hui sous le capitalisme sont ainsi par leur condition d’exploités, presque nécessairement, de manière vitale, destinés à devenir ceux qui se battront pour la révolution de ce système ; seule solution pour un avenir, ou ne serait-ce qu’une véritable vie, libre.

Avec les plus exploités et opprimés, aux cotés des travailleurs, les jeunes doivent donc trouver leur place pour se battre contre ce système et le renverser. « Il faut porter devant la jeunesse ouvrière le problème de la révolution dans toute son ampleur. En se tournant vers la nouvelle génération, il faut savoir faire appel à son audace et à son courage, sans lesquels rien de grand ne se fait dans l’histoire. La révolution ouvrira largement les portes à la jeunesse. La jeunesse ne peut pas ne pas être pour la révolution ! » (Trotsky, Encore une fois où va la France).

Article revue Période : La souffrance individuelle (et collective) est-elle un critère politique ? 

Texte de Trotsky, Œuvres juillet 1938 : L’éducation de la jeunesse révolutionnaire

Trostky, Encore une fois, où va la France 




Mots-clés

suicide   /    Précarité   /    Jeunesse