^

Politique

A l'ombre de Fillon

Primaire des Républicains. Surenchère réactionnaire et offensive antisociale dans un débat sans vainqueur

A moins d'un mois de leur congrès, les prétendants à l'investiture LR se sont affrontés lundi dans un débat où se sont multipliées les surenchères réactionnaires et les annonces de cadeaux au patronat. Pris en étau entre Zemmour et Macron, le parti peine à exister dans un paysage politique qui se droitise tout azimuts.

mercredi 10 novembre

Crédits photo : AFP

A moins d’un mois du Congrès et du vote par lequel les adhérents du parti Les Républicains (LR) désigneront leur candidat à l’élection présidentielle, un premier débat entre les prétendants à l’investiture avait lieu lundi 8 novembre dernier sur LCI. Les candidats à la primaire - Valérie Pécresse, Xavier Bertrand, Michel Barnier, Eric Ciotti et Philippe Juvin - s’y sont affrontés.

Après des mois de cafouillages sur les modalités et le nombre de candidats de cette vraie fausse primaire, l’échéance aurait dû être le grand retour de la droite historique au premier plan de l’agenda politique. En effet l’enjeu est grand du côté de LR. Il s’agit de faire oublier l’expérience catastrophique de 2017, les scandales médiatiques en cascade, et la division. Mais surtout de prouver que malgré l’émergence de Zemmour et son adresse à une partie de son électorat, et l’avènement de Macron qui joue de plus en plus sur ses plates-bandes, le parti est toujours capable de proposer une offre idéologique et politique en propre.

Au final, ce premier débat a exhibé publiquement la faiblesse structurelle de la droite LR et ses difficultés à se démarquer dans un paysage politique marqué par une droitisation tous azimuts. Sans surprise, le débat s’est déroulé dans une surenchère sur les questions régaliennes et sur l’Islam, mais a surtout eu dû mal à faire émerger une candidature particulière qui pourrait emmener la droite à la victoire.

Un débat sans relief marqué par la surenchère sécuritaire

En 2017, les débats de la primaire de la droite avaient été marqués par les passes d’armes féroces entre les différents candidats sur un certain nombre de thématiques. Cette fois ci, dans l’objectif de ne pas paraître aussi divisés qu’il y a cinq ans, le débat s’est voulu apaisé. D’accord sur la majorité des questions posées, les nuances visibles entres les candidats sont apparues surtout sur les modalités d’action en matière d’économie, d’immigration ou de sécurité. On a ainsi pu observer Michel Barnier et Valérie Pécresse s’écharper gentiment sur le « moratoire » que propose le premier concernant les questions d’immigration, ou bien une division feinte entre les candidats lorsqu’il a fallu discuter du nombre de fonctionnaires à supprimer pour réduire la dette publique, certains étant partisans de s’engager sur un chiffre, d’autres non.

En revanche, pour tenter de se distinguer de ses concurrents, chaque candidat a eu à cœur de faire dans la surenchère sur les questions régaliennes. Dans ce domaine, c’est Eric Ciotti qui est évidemment sorti du lot. « Je veux abattre le politiquement correct » a t-il affirmé, proposant alors le « permis à points » pour les immigrés, le rétablissement des peines planchers, un référendum pour s’affranchir des juridictions européennes, aux réglementations trop laxistes sur les questions d’immigration selon lui. Une façon pour lui de dialoguer avec la frange la plus droitière des républicains, celle qui pourrait se laisser tenter par un vote Zemmour en 2022.

Un moment symptomatique du débat a été la discussion lancée par les journalistes sur le "grand remplacement". Eric Ciotti, député des Alpes-Maritimes s’est complètement revendiqué de la théorie réactionnaire inventée par Renaud Camus et popularisée par Zemmour. « Il est inutile de nier la réalité, a-t-il lancé. Vous appelez ce phénomène comme vous voulez mais moi, je le constate et je veux qu’il s’arrête. […] S’il faut parler de grand remplacement, je parle de remplacement. ». Du côté des autres candidats, c’est leur incapacité à condamner les propos de leur concurrent qui a marqué. Michel Barnier a par exemple refusé de reprendre cette thèse réactionnaire simplement car elle est « utilisée par des gens, et notamment une personne, qui n’a pas la même histoire que nous », autrement dit Eric Zemmour. De son côté, Valérie Pécresse a dit « déteste[r] cette expression parce qu’elle donne le sentiment que tout est foutu ». Xavier Bertrand a lui affirmé que « ça ne se produira pas parce qu’on va gagner l’élection présidentielle et mettre fin au laxisme migratoire », sous-entendant que cette théorie avait en effet une réalité.

Evidemment, nulle condamnation ni allusion au fait que cette thèse complotiste ait inspiré les délires de plusieurs suprémacistes blancs auteurs d’attentats terroristes, en particulier du terroriste Brendon Tarrant, qui a tué 49 musulmans dans une double attaque de mosquées à Christchurch en Nouvelle-Zélande. La droite a ainsi pu rappeler à quel point elle partage, par-delà les nuances qu’elle veut mettre en avant, une grande partie des outrances racistes de Zemmour.

Plus largement le débat s’est très largement concentré autour des thèmes réactionnaires chers à la droite : voile, armée au Sahel, Islam, police, prisons ou encore immigration et identité nationale.

Des cadeaux aux riches et la casse sociale pour les travailleurs

Sur le volet économique, là encore les candidats LR ont montré où allait leur solidarité, vers les plus riches, et au service de la défense d’un programme d’austérité. Quand Ciotti et Bertrand évoquent le passage aux 39 heures par semaine, Pécresse -et Bertrand- revendiquent la suppression de 200 000 fonctionnaires nombre de fonctionnaires. Pour tous il s’agit de réduire le budget de l’Etat et de remettre la France au travail : « la France est le pays où on travaille le moins en Europe » explique Bertrand.

D’un autre côté, les candidats n’ont pas hésité à annoncer de nombreux cadeaux pour les riches. Pour Ciotti il faut supprimer l’impôt sur les successions et l’impôt sur le revenu, pour Bertrand il faut remettre en avant « la valeur du travail » en défiscalisant les 35h et une « prime de travail, qui ne coutera rien aux entreprises ». De la même façon, Michel Barnier défend la baisse des impôts de production « qui plombent nos entreprises », en bref des programmes pensés avant tout vers et pour la bourgeoisie et le patronat.

Pris en étau entre Zemmour et Macron, la droite peine à exister

Si le débat aura abordé les débats chers à la droite, entre immigration, sécurité et défense ultra libérale du travail, il aura aussi montré les difficultés du parti à émerger, dans un contexte où il est pris en étau entre Zemmour et Macron. Ces derniers mois, de nombreuses enquêtes d’opinion ont indiqué que les électeurs traditionnels de la droite sont divisés entre la candidature d’Eric Zemmour et celle d’Emmanuel Macron.

Le problème n’est pas nouveau. L’élection d’Emmanuel Macron a constitué un sérieux coup pour Les Républicains. La victoire de LREM a mis en déroute les partis traditionnels de la vie politique française et de la Vème République sur la base d’une large crise de représentation. L’émergence d’une nouvelle force politique unifiant le bloc bourgeois et sa droitisation accélérée a conduit le macronisme à occuper une large partie de l’espace politique du parti historique de la droite

En juin dernier, Brice Teinturier, directeur général d’Ipsos France, dans une interview accordée à Franceinfo, analysait les difficultés de LR : « chez les partisans LR il y a cette espèce de fracture interne puisque 58 % estiment qu’ils sont proches d’En Marche et un tiers, proches du FN. Au point que le parti des Républicains n’a plus d’utilité ou de spécificités, eh bien c’est l’avis de 64% de nos concitoyens. Seul un gros tiers, soit 35 % considèrent qu’il a bien une utilité.  ».

L’arrivée sur le premier plan de Zemmour, est venu radicaliser ces difficultés. Le polémiste cible l’électorat traditionnel des Républicains, en premier chef celui-du Trocadéro, mais aussi cette " alliance des CSP + et de la bourgeoisie" et donc le cœur de cible historique de LR. Et alors que Eric Zemmour s’installe de plus en plus dans les sondages comme potentiel candidat au second tour en créant polémiques sur polémiques, la droite peine à exister.

Une situation aggravée par l’absence de chef naturel pour cette présidentielle. Et si le parti compte sur l’investiture d’un candidat pour s’imposer dans le débat présidentiel et reprendre son espace, le débat s’est déroulé dans un relatif anonymat. LCI a beau avoir vu ses audiences grimper lors de la diffusion du débat, celui-ci a été éclipsé par la prise de parole du Président le lendemain.

Pourtant dans cette course réactionnaire, la candidature Zemmour pourrait aussi profiter à la droite en divisant les voix et en abaissant le seuil d’accès au deuxième tour. S’il affaiblit suffisamment Marine Le Pen, les chances que LR affronte Macron seraient augmentées. En outre, Les Républicains et Xavier Bertrand ont encore des atouts à opposer à Zemmour auprès de la bourgeoisie : une réputation plus modérée en dépit d’un projet profondément raciste et sécuritaire, des expériences de gouvernement et un projet qui va profondément dans leur sens. Des atouts qui peinent pourtant à convaincre ses électeurs face à Emmanuel Macron, les sondages montrant un plafonnement du candidat à LR à environ 14% dans le meilleur des cas, recueillant la majorité des intentions de vote dans un électorat âgé au-dessus de 65 ans.

Ce débat de la droite sans surprises s’inscrit pleinement dans le climat réactionnaire, face à la montée de Zemmour, les Républicains ont tout fait pour montrer leur fermeté réactionnaire sur les questions régaliennes et sur l’immigration. Alors que la droite, l’extrême-droite et le gouvernement comptent bien maintenir ces coordonnées pour la présidentielle, il est essentiel de leur opposer le poids de celles et ceux qui ont incarné l’opposition à Macron et aux réactionnaires depuis cinq ans. Ce sont ces forces vives que les médias mettent sous le tapis des débats sécuritaires et qu’il faudra faire vivre dans l’élection.

Un défi que souhaite relever Anasse Kazib autour d’une « une orientation révolutionnaire et lutte de classes » afin et faire vivre dans l’élection les acquis de la lutte de classes des dernières années, dans toute leur richesse et variété. » Une candidature sans illusion électoraliste, mais pour faire taire les Zemmour, Macron, Le Pen, Bertrand, Ciotti ou encore Pécresse et porter à large échelle l’idée que les travailleurs et la jeunesse doivent prendre leurs affaires en main s’ils ne veulent pas payer la facture de la crise.




Mots-clés

Droite   /    Présidentielles 2022   /    Casse sociale   /    Extrême-droite   /    Politique