^

Monde

Primaires américaines : entre fin du rêve américain et popularité croissante du socialisme

mardi 10 mars

Traduction d’un article de Claudia Cinatti paru sur La izquierda Diario

Les élections présidentielles de novembre aux Etats-Unis s’avèrent décisives à bien des égards. D’un point de vue global, elles définiront en grande partie, l’orientation que prendra le capitalisme mondial. Soit, dans le cas d’un second mandat de Donald Trump, quatre années supplémentaires d’une politique endurcie de l’America First - guerres commerciales inclues - dans une situation déjà chargée de tensions géopolitiques et d’incertitudes économiques. Ou, dans un second cas, s’il y a une possibilité pour la bourgeoisie néolibérale de restaurer, quand bien même partiellement, un leadership plus « hégémonique » et consensuel. A condition que l’establishment démocrate puisse imposer la candidature de Joe Biden contre Bernie Sanders et réussisse ainsi à unifier le parti derrière l’objectif de battre Trump.
Jusqu’à l’arrivée du coronavirus aux États-Unis, Trump avait de grandes chances d’être réélu. Les indicateurs économiques au vert continuaient de le favoriser, bien que des tendances à la récession s’annoncent. De plus, il est sorti renforcé de l’échec de la procédure d’impeachment dont il était l’objet. Un échec qui a montré l’appuie sans failles du parti républicain et du noyau dur de la base électorale de l’actuel président.

Le président se retrouve dans une position confortable, plébiscité dans des primaires républicaines, qui apparaissent cette année comme une simple formalité, alors que la primaire démocrate a démarré dans le chaos. Trump attend ainsi de connaître son rival pour pouvoir définir le profil de sa campagne. Au cas où il devrait affronter Sanders, il pourra mettre l’accent sur la dénonciation du « socialisme », comme il avait pu le faire dans son discours sur l’Etat de l’Union. S’il devait, en revanche, affronter Joe Biden, il pourra concentrer sa campagne sur la dénonciation de l’establishment en utilisant l’affaire Ucrania dans laquelle est impliqué le fils de Biden. Comme il avait pu le faire en 2016 avec le scandale des mails personnels de Hillary Clinton. Sans manquer bien sûr, de mettre en cause la lucidité mentale de « Sleepy Joe » qui s’est montré assez confus dans les différentes échéances et débats de la campagne.

Cependant, tout peut encore se passer d’ici novembre. Un « cygne noir » - comme une escalade des conflits au Moyen-Orient ou une expansion incontrôlée du coronavirus – pourrait changer drastiquement les coordonnées politiques. En entraînant, par exemple, une récession qui approcherait si l’on en croit différentes analyses économiques. Le scénario des élections étasuniennes reste donc largement ouvert.

L’establishment et la résurrection de Biden

L’impression de déjà-vu avec les dernières élections de 2016 est flagrante. Il y a quatre ans, la surprise était venue de la droite dure, incarnée par Trump, et le principal champ de bataille se trouvait au sein du parti républicain (Sanders a, certes, affronté Hillary Clinton mais n’est jamais parvenu à mettre en danger son investiture du côté du parti démocrate). Aujourd’hui, le centre de gravité de la crise politique bourgeoise s’est déplacé vers le parti démocrate, dans lequel s’observe une fracture entre l’aile de l’establishment et l’aile radicale « socialiste ». Cette division témoigne des tendances à la polarisation politique et à la crise de l’hégémonie de la classe dominante, que la crise capitaliste de 2008 avait mis en évidence.

C’est pourquoi, les primaires démocrates se retrouvent au centre de la trame électorale nord-américaine. En effet, ces primaires donnent, en grande partie, les coordonnées politiques déterminantes de la course à la Maison Blanche de novembre prochain.

Dans la course à la nomination, qui aura lieu lors de la convention démocrate en Juillet à Milwaukee, il y a un avant et un après 3 mars. C’est à cette date que l’élection a pris un caractère national puisque les primaires se sont déroulées simultanément dans 14 États. Si ce fameux « super-mardi » n’a pas mis fin à la compétition, il a largement reconfiguré le paysage électoral. D’abord marquée par la fragmentation du camp modéré et l’ascension régulière du « socialiste démocrate » Bernie Sanders la dynamique de la primaire démocrate se trouve maintenant du côté de Joe Biden, favori dans les sondages pour l’investiture démocrate. 

Biden, qui se positionnait jusqu’alors en queue de peloton, a déjoué tous les pronostics. Premièrement en Caroline du Sud (État où le poids de l’électorat afro-américain, qui vote traditionnellement pour le parti démocrate, est fort) puis lors du « super-mardi » où il a gagné 10 des 14 États en jeu. Les métaphores bibliques ont été nombreuses pour expliquer ce retournement inattendu. Cependant, la résurrection de Biden, à la différence de celle de Lazare, n’est pas un miracle. Mais bien le résultat d’une opération politique de l’appareil du parti démocrate.

L’artisan de ce tournant dans la stratégie électorale du parti n’est autre que Barack Obama. De manière discrète et efficace, l’ex-président a utilisé sa popularité (et la nostalgie que certains ont de ses deux mandats) pour discipliner les différentes bureaucraties politiques ainsi que les mouvements sociaux qui gravitent autour de l’aile centre du parti (dont font partie les leaders afro-américains) et unifier le front « anti-Sanders ».

Si la campagne forcenée des médias bourgeois promeut largement le « Joementum » comme une tendance irréversible et agite le spectre des « extrêmes », Biden ne dispose pas d’un avantage certain en termes de grands électeurs. Pour l’instant, l’ancien vice-président dépasse Sanders d’environ une cinquantaine de grands électeurs. Alors qu’en 2016, au même moment de la compétition, Hillary Clinton avait déjà le soutien de près de 200 grands électeurs de plus que Sanders. De plus, les primaires de certains « swing state », comme le Michigan (qui furent décisives dans le triomphe de Trump), mettront à l’épreuve l’argument de « l’éligibilité » utilisé par Biden et l’establishment contre Sanders. Jusqu’à présent, les enquêtes montre que le sénateur du Vermont pourrait gagner à Trump le vote des secteurs de la vieille classe ouvrière industrielle.

Cependant, l’effet « grand retour » de Biden a été efficace. Cela a coupé l’élan de Sanders et a changé le climat politique. D’une possible « révolution politique », du « socialisme démocratique » et du « medicare pour tous » (système de santé public et universel) l’agenda politique est passé à la nécessité de se montrer « modéré » et à la « restauration » du statu quo de la période pré-Trump.

Pour le moment, Biden surfe sur le soutien des trois candidats modérés qui ont quitté la course à l’investiture démocrate (Pete Buttigieg, Amy Klobuchar et Mike Bloomberg). Alors que Elizabeth Warren qui se disputait le vote « radical » avec Sanders n’a pas appelé à soutenir le concurrent direct de Biden. Elle reste coincée dans le même dilemme qui a fait échouer sa campagne : choisir entre l’establishment démocrate, auquel elle appartient bien qu’elle en représente l’aile gauche, ou choisir de s’allier au secteur « dissident » et mettre en jeu sa carrière politique. Pour beaucoup d’analystes, l’incertitude sera maintenue jusqu’à la convention de juillet.

Non seulement l’élite politique démocrate, mais aussi les différentes corporations et Wall Street ont célébré la résurrection de Biden avec de généreux soutiens financiers à sa campagne dans le cadre des fameux « Super Pacs » (groupes d’intérêts privés qui cherchent à peser dans le processus électoral). Bien qu’ils aient généré de nombreux profits, des secteurs de la grande bourgeoisie ne sont pas à l’aise avec les guerres commerciales et le style très polarisé et protectionniste de Trump, et souhaiteraient en finir avec sa présidence. Ces secteurs ont donc choisi Biden comme candidat pour empêcher une réélection de l’actuel président.
Comme l’explique Kim Moody dans une note récente, cela est rendu possible par le fait que le parti démocrate est une machine électorale sans réel militantisme (excepté le registre électoral des votes) qui répond à ses contributeurs financiers, qui sont ceux qui, en dernière instance sélectionne le personnel politique
 

De quoi l’establishment américain a-t-il peur ?

L’appareil démocrate et les secteurs concentrés de la bourgeoisie impérialiste, qui inclue les grands médias, feront tout leur possible pour empêcher Sanders d’accéder à la nomination. De la même manière Sanders fera tout son possible pour contenir sa base dans le parti démocrate. Le candidat commence déjà à faire du pied à l’establishment en revendiquant, par exemple, l’héritage d’Obama et a déjà annoncé que, comme en 2016, il appellera à voter pour Biden si ce dernier parvient à la nomination. Ce pouvoir de cooptation historique du parti démocrate a fini par engloutir le parti des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA), qui, d’une tentative de construction d’un parti de gauche « socialiste » s’est transformé en un collecteur de votes démocrate et joue le jeu du « moindre mal » et de maintenir l’unité contre Trump.

Le problème pour la classe dominante n’est pas Sanders (qui n’est simplement, comme le définissent avec objectivité les analystes politiques, qu’un social-démocrate qui ne propose même pas de fonder un « troisième parti ») mais bien ce qu’exprime sa campagne. C’est à dire, le tournant à gauche d’une pluralité de secteurs qui incluent les jeunes de moins de 45 ans, les étudiants, les travailleurs précaires et peu qualifié, la communauté latino, les femmes et le mouvement LGBTI, qui adhèrent avec enthousiasme à l’idée d’un vague « socialiste » qui, bien qu’il prenne la forme d’une redistribution radicale des richesses, remet en cause le capitalisme, à la différence du progressisme libéral de centre-gauche.

Ce tournant à gauche est peut-être le phénomène politique le plus visible parmi les changements qui ont lieu ces dernières années. Selon un rapport du Bureau of Labor Statistics (BLS) la lutte des classes est à son niveau le plus haut depuis des décennies. En effet, selon cette agence officielle, en 2019, 425 000 travailleurs ont participé à des grèves dont une grande majorité dans le secteur de l’éducation (grève des enseignants de Chicago, etc.) bien que la grève la plus longue fût celle de General Motors, qui a impliqué 46 000 travailleurs.

Malgré la politique anti-syndicale brutale du patronat et de la complicité des bureaucratie syndicales, les travailleurs de Walmart, McDonalds et d’autres chaînes de restauration rapide se sont organisés dans des syndicats informels. Ces organisations, comme United for Respect (connue comme « Alt labor ») ont été capables de paralyser certains établissements et d’arracher des concessions.
La popularité persistante du « socialisme » dans le cœur de l’impérialisme mondial, surtout chez des jeunes de 18 à 34 ans, se fonde sur une base matérielle concrète. Après une décennie de croissance économique soutenue et un taux de chômage de 3,5% (la plus basse depuis des décennies), selon une étude de Brookings Institution, 44% des travailleurs touchent des bas salaires qui leur permettent à peine de survivre, et doivent s’endetter pour financer l’accès à l’éducation de leurs enfants. Près de 14 millions ne disposent d’aucune couverture de santé, et ceux qui ont accès à une quelconque assurance paye de plus en plus cher pour des services déficients. Face à la menace des premiers signes du coronavirus, le Washington Post, alertait sur le fait qu’un travailleur sur quatre ne dispose pas de congés payés, et doit donc choisir entre mourir de faim en restant chez lui et aller travailler malade, ce qui augmente de manière exponentielle le risque de contagion.

En résumé, les décennies de néo-libéralisme et la crise capitaliste de 2008 ont enterré le « rêve américain », qui depuis la fin de la seconde guerre mondiale a été le meilleur antidote de l’impérialisme américain pour contrer les idées socialistes. Cela explique que depuis plusieurs années, des enquêtes enregistrent une préférence majoritaire pour le « socialisme », en particulier dans les secteurs les plus jeunes de la population. Aujourd’hui, la « révolution politique » de Sanders représente probablement la dernière tentative pour contenir cette jeunesse à l’intérieur du parti démocrate. Cependant, les conditions objectives et subjectives, ainsi que les tendances internationales, rendent de plus en plus concrète l’hypothèse d’une radicalisation et d’une recomposition de l’extrême centre. Si cela se confirmait, cette tendance pourrait bien changer radicalement la situation des États-Unis mais aussi celle des exploités du monde entier.




Mots-clés

Bernie Sanders   /    Primaires démocrates   /    Élections    /    Donald Trump   /    Etats-Unis   /    Monde