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Programme de la NUPES : derrière les "33 nuances", le PS et EELV fixent leurs lignes rouges pro-patronales

La NUPES a rendu public jeudi dernier un « programme partagé » de 650 mesures. Si celui-ci se refuse évidemment à toute incursion dans la propriété privée du grand patronat, il est marqué par 33 « nuances », révélatrices de désaccords fondamentaux sur des sujets centraux comme les violences policières ou la nationalisation des banques et des lignes rouges imposées par le PS et EELV.

dimanche 22 mai

Crédit Photo : Thomas Sanson AFP

Ce jeudi, les représentants des différentes formations de la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale (NUPES) emmenée par Jean-Luc Mélenchon et l’Union Populaire étaient réunies pour une conférence de presse dans le 10ème arrondissement de Paris. Pendant plus d’une heure, les représentants de l’Union Populaire (Clémence Guetté), d’Europe Ecologie Les Verts (Julien Bayou), du Parti communiste (Ian Brossat) et de Générations ont dévoilé les thèmes phare de leur « programme partagé », divisé en 8 chapitres et 650 mesures. Dans la continuité des thématiques mises en avant lors de la Convention d’investiture de la NUPES du 7 mai dernier, la conférence de presse est revenue sur le programme social, écologique et démocratique de l’union de la gauche aux législatives.

Un programme très minimal et une nouvelle clarification à droite

Sur le terrain démocratique, Clémence Guetté a commencé par mettre en avant le Référendum d’Initiative Citoyenne, exprimant le souhait de « faire en sorte que nous passions à une VI° République ». Avec cette entame, l’ex-coordinatrice du programme de l’Avenir En Commun a cherché à faire référence au mouvement des Gilets jaunes, mais aussi à dénoncer « l’hyper-présidentialisation » de la V° République dont le premier quinquennat de Macron aura été la marque, entre généralisation de l’utilisation du Conseil de défense et multiples usages du 49.3. Une référence qui permet à la NUPES de se doter d’une teinte "radicale", mais que Mélenchon a eu le mérite de clarifier dans la foulée en affirmant que l’enjeu restait limité à une « reparlementarisation de la République française" » et à la mise en place d’un programme pour que le pays « reste néanmoins gouvernable ». Dans la continuité de l’adaptation au régime que marque l’ambition de Mélenchon de devenir Premier ministre, ces propos rappellent la volonté de la Nupes de contenir les aspirations démocratiques qui se sont exprimées ces cinq dernières années sur un terrain exclusivement parlementaire : il s’agit en l’occurrence de« revivifier le rôle du Parlement » dans le cadre des règles fixés par la Vème république.

Sur le terrain social, plusieurs propositions programmatiques centrales ont été égrenées. Le moins que l’on puisse dire, c’est que celles-ci clarifient une nouvelle fois le caractère extrêmement limité des mesures d’urgence de la NUPES, censées pourtant mettre un frein au cours néo-libéral actuel. En premier lieu, l’annonce par Clémence Guetté d’une augmentation du SMIC, portée finalement à 1.500€ nets en lieu et place des 1.400€ initiaux reste symptomatique du caractère timoré du programme de la NUPES dans le contexte d’une inflation galopante qui tend à devenir structurelle. Cette augmentation toute relative reste en effet bien en deçà des enjeux présents pour répondre aux difficultés que connaissent une partie de la population aux plus faibles revenus face à la crise sociale en cours.

L’insoumise a ensuite insisté sur la question du programme sur les retraites en expliquant : « c’est bien la retraite à 60 ans ». Dans les faits cependant, la NUPES ne propose pas de revenir aux 37,5 années de cotisation mais d’en rester aux 40 annuités imposées par la réforme Balladur en 1993 (pour le privé) et la réforme Fillon en 2003 (pour le secteur public). Pourtant à l’heure où l’entrée sur le marché du travail est de plus en plus tardive et où les carrières sont de plus en plus hachées par le chômage, la précarité, et pour les femmes, les années consacrées aux enfants, il est évident que c’est la durée de cotisation qui est le critère principal. Pour que la retraite à 60 ans soit véritablement effective, il faudrait qu’elle s’applique quelle que soit la durée de cotisation.

La frilosité de ces mesures ne peut se comprendre qu’au regard d’un objectif qui structure le programme de NUPES : celui de ne surtout pas effrayer le grand patronat et ses partenaires d’EELV et du PS en ne faisant aucune incursion dans la propriété privée des grands capitalistes. C’est ce que montre notamment le volet programmatique sur les salaires, qui refuse d’imposer la moindre augmentation généralisée et même l’égalité salariale hommes-femmes. A la place, la NUPES propose d’ouvrir la voie à une grande conférence sur les salaires entre directions syndicales et patronales. Des conférences comme il y en eut pourtant de nombreuses sous Hollande avec l’ANI (Accord National Interprofessionnel) et qui avaient permis d’accompagner une série de contre-réformes.

Sur le volet écologique, si le dévoilement du programme a finalement été confié à EELV, ce n’est pas seulement pour une préoccupation de forme. En effet si Julien Bayou a notamment mis en avant l’objectif de réduire de 65% les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 – « au-delà des objectifs de la Commission européenne » –, ainsi que le développement de cantines bio, la création d’emplois verts ou encore la transition vers les énergies renouvelables, les moyens mis en avant pour y arriver marquent une adaptation claire au visage libéral des organisations parties prenantes de la coalition. Ainsi, la nécessité d’en finir avec la destruction de la planète est évoquée, mais sans jamais mettre en cause la mainmise du patronat sur les industries clés pour une telle transition, ni évoquer le moyen d’arrêter leur course mortifère au profit. En bref, un programme dans lequel le patronat apparaît comme l’interlocuteur privilégié pour répondre à l’urgence climatique, en cohérence avec la stratégie de capitalisme vert d’EELV.

Un accord et un programme historique, vraiment ?

Plus largement, le caractère timoré du programme de la NUPES - aggravé par les concessions faites au PS et à EELV - exprime en creux son caractère de conciliation avec le patronat et la volonté de ne pas trop toucher aux profits des grands patrons avec lesquels il s’agira de « négocier ». Pour masquer ces concessions, Jean-Luc Mélenchon a habillé d’atours prétendument historique la concrétisation d’une telle union, qui sans être une « fusion » entend aller au-delà du simple cartel électoral, et qui, selon lui, irait plus loin que le Front Populaire « qui n’avait ni programme partagé, ni programme commun ».

Par-là, Mélenchon entend ainsi faire un hold up sur l’imaginaire charrié par ces évènement historiques - faisant oublier que les principaux acquis de 1936 ont été obtenus par la grève et la lutte - mais surtout masquer que même au regard des précédentes expériences du « Programme commun » de 1972 ou des « 110 propositions pour la France » 1981 ce programme est loin d’être le plus « radical ».

Julien Bayou a de son côté revendiqué une « affaire d’ambition et d’espoir » tandis qu’Olivier Faure soulignait « une discussion qui s’est faite de manière très fluide, avec des gens qui ont su s’écouter, reconnaitre chez l’autre des solutions qu’ils n’auraient pas trouvé eux-mêmes ». Une manière de réaffirmer leur foi dans le projet de la NUPES et la volonté commune de refonder une gauche de gouvernement, après une semaine marquée par quelques tensions autour notamment de candidatures dissidentes. Quitte à mettre certaines contradictions sous le tapis.

Le PS, EELV, et le PCF fixent leurs "lignes rouges" : 33 "nuances" qui mettent à nue les contradictions de l’alliance parlementaire

De fait, bien que le ton général de la conférence de presse ait été unitaire et rassembleur, des contradictions demeurent, et le programme les met à nue de manière criante. Celles-ci se sont particulièrement incarnées dans les thèmes qui ont été évincés du programme pour éviter la discorde, mais qui ont pour conséquence des reculs conséquents de la part de l’UP quant à son programme initial, notamment sur des enjeux clefs pour les travailleurs.

Parmi ceux-ci, 33 devront être tranchés par les débats parlementaires ultérieurs au sein du groupe. Si NUPES se défend en arguant que ces questions ne représentent que 5% de la mouture programmatique complète, celles-ci sont cependant fondamentales et le simple fait qu’elles soient mises en débat illustre que le « programme de rupture » pourrait aller toujours plus loin dans l’adaptation aux institutions bourgeoises, se refusant par exemple de parler de violences policières ou encore de nationaliser les banques.

Le plus frappant concerne la question de la police. Si le programme de la NUPES reprend à son compte le traditionnel recyclage de la FI sur la « bonne police républicaine » et la police de « proximité », celui-ci va désormais jusqu’à réhabiliter la BAC et les BRAV-M que la NUPES entend désormais « redéployer […] après une formation de quelques mois »- alors que le programme de l’Avenir en commun prévoyait de démanteler la BAC. De surcroît, l’utilisation du terme de « violences policières », ainsi que la création d’une commission d’enquête indépendante seront finalement mis en débat au « Parlement » de la NUPES. Pour cause : « le Parti socialiste refuse l’utilisation de la terminologie « violences policières », en conséquence il ne soutiendra pas la création d’une commission d’enquête sur les violences policières ayant entraîné la mort ou la mutilation de citoyens pour en établir toutes les responsabilités ». En remettant en débat la notion même de violences policières qui constitue en réalité la base de toute dénonciation minimale de cette institution, l’UP consacre un recul important au nom de l’alliance avec des forces comme le PS, EELV ou le PC, qui avaient, par exemple, tous trois manifesté aux côtés des syndicats de police l’année passée.

De même, « l’interdiction des licenciements économiques conditionné », remplacé par le « droit de vote accordé aux CSE d’un veto suspensif sur les plans de licenciements » apparaissent comme des capitulations importantes. Idem pour la mise en débat de la nationalisation des banques et de certains secteurs de l’énergie (« nationalisations » qui devraient par ailleurs selon nous se faire sous la forme d’une expropriation sans indemnités ni rachats, contrairement à ce que propose historiquement l’UP). Des choix qui sont des concessions au PS et à EELV, mais surtout des gages de responsabilité envoyés aux classes dominantes et au grand patronat de la finance, sensé être l’ennemi principal de Mélenchon. Si le programme de l’Avenir en commun était loin de proposer une rupture avec le capitalisme, cette nouvelle mouture programmatique, par bien des aspects, va encore plus loin dans sa défense de la propriété privée, du grand capital financier et du marché.

On notera également que sur la question du retrait des troupes françaises du Mali et du Sahel, la NUPES propose « d’organiser un débat suivi d’un vote au Parlement sur les objectifs et l’action de l’armée française » dans la région. Une façon de repousser à plus tard la prise de décision pour ne pas froisser le PS, alors que c’est le gouvernement de François Hollande qui avait été à l’initiative de ces opérations. Une décision symptomatique des ambiguïtés de la France Insoumise à propos de l’impérialisme français.

Plus largement, le flou de nombre de mesures finales intégrées au programme est révélateur de tentatives de compromis fragiles, et met à jour de manière ouverte le caractère de cette alliance avec le PS. Sur ce plan, la synthèse relative à l’Union européenne est particulièrement parlante : l’alliance s’engage en effet à permettre le non-respect des règles issues des traités lorsque celles-ci sont considérées comme « incompatibles avec la légitimité accordée par le peuple ». Une formule peu claire, qui masque mal les désaccords persistants en la matière. Dans le même sens, la défense de la « souveraineté et la liberté de l’Ukraine et du peuple ukrainien » énoncé comme l’une des 650 mesures du programme « partagé » cache des désaccords très profonds sur la question de l’envoi des armes à l’armée ukrainienne entre EELV et l’UP, ou sur l’attitude vis-à-vis de l’OTAN que Mélenchon souhaiterait quitter, contrairement au Parti Socialiste.

Une alliance de circonstance bientôt rattrapée par le nouveau quinquennat et la lutte des classes ?

Ces choix programmatiques constituent une évolution et une clarification sur la droite du programme initial de l’Union Populaire. En clair, après avoir obtenu un certain nombre de circonscriptions pour les législatives, EELV et le PS, ont tracé des lignes rouges programmatiques à ne pas dépasser. Il faudra suivre comment se trancheront ces désaccords fondamentaux, mais les appels à la « rupture » placés en introduction de la présentation résonnent bien creux et vides de sens à l’examen d’un programme qui - quand il ne sème pas une importante confusion - donne des gages de protections aux intérêts de la classe dominante, au détriment de ceux des travailleurs et travailleuses, des quartiers populaires et de la jeunesse.

Pour l’UP, ce nouveau tournant à droite, traduit l’enjeu immédiat de rester soudé par "en haut" et d’éviter que les contradictions n’explosent alors que les tensions se font sentir au sein de la NUPES. Pendant la conférence de presse, celles-ci se sont notamment exprimées par une absence : celle de Fabien Roussel pour le PCF. Sur Europe 1 mercredi, celui-ci avait déjà pris ses distances avec le mot d’ordre « Mélenchon 1er ministre » après s’être exprimé pour le retrait de la candidature de Taha Bouhafs la semaine dernière en reprenant les arguments de l’extrême-droite, avant que les accusations de violences sexuelles concernant le journaliste ne soient connues.

Ces tensions témoignent de la nature du projet de la NUPES : une alliance de circonstance, dictée par l’instinct de survie de la gauche institutionnelle traditionnelle (PS, PCF et EELV) et par la position hégémonique nouvellement acquise par l’Union Populaire de Mélenchon. Un projet qui, réhabilite ouvertement le PS en soumettant le programme de l’AEC à leurs lignes rouges, quitte à diluer des revendications d’urgence minimales. Si dans le programme l’AEC, l’interdiction des licenciements était conditionnée à leur caractère "économique" et aux entreprises qui verseraient des dividendes ou "bénéficieraient d’aide de l’Etat, désormais, il se transforme en un fumeux "droit de veto suspensif sur les plans de licenciements et de nouveaux droits de contrôle sur les finances de leur entreprise". Plus frappant encore, cela a conduit à mettre sous le tapis la question des « violences policières » ou à laisser de côté des soutiens de Jean-Luc Mélenchon, à l’image du collectif antiraciste On s’en mêle ou du militant ouvrier Xavier Mathieu qui a choisi de quitter le Parlement de l’Union Populaire.

Si les désaccords de la NUPES semblent pour le moment contenus par la volonté des forces de la NUPES d’arriver à un accord quitte à sacrifier au passage des éléments centraux, ils pourraient très vite ré-émerger après les législatives et fragiliser l’alliance NUPES. Ce d’autant plus que les éléments de désaccord portent sur des questions fondamentales pour le quinquennat à venir telles que la guerre en Ukraine, l’urgence climatique ou encore les attaques patronales contre le monde du travail.

Quoi qu’il en soit, alors que Elisabeth Borne a été nommée première ministre de la guerre sociale et du « dialogue », le projet de la NUPES veut faire croire que la seule perspective des législatives permettrait au monde du travail et aux classes populaires de s’affronter à Macron. Alors que la question des salaires se fait chaque jour plus brûlante, la priorité devrait à l’inverse être de commencer à bâtir un plan de bataille pour se mobiliser par en bas, par la grève et la rue. À rebours des promesses électoralistes et du grimage institutionnel de nos luttes par la NUPES, face aux grand enjeux sociaux, climatiques et économiques qui se présentent à nous, la classe ouvrière, la jeunesse et les habitants des quartiers populaires doivent prendre conscience que seule l’irruption active dans la lutte des classes peut nous sauver de la catastrophe.



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