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Politique

5 décembre

Public, privé, femmes, Gilets jaunes, lycéens, écolos... : construire la grève générale

Impulsée suite à la grève massive de la RATP le 13 septembre, la date du 5 décembre a pris ces deux derniers mois une ampleur exceptionnelle. Celle-ci dépasse aujourd’hui tant le cadre catégoriel et corporatiste, que le cadre de la réforme des retraites en tant que telle pour dessiner un véritable front de tous ceux qui refusent les politiques néolibérales. Un cocktail explosif sous réserve de développer l’auto-organisation et la coordination des secteurs.

mercredi 4 décembre 2019

Crédit photo : Rapports de force

Le 5 décembre : un large mouvement de grève tiré par la locomotive de la RATP

Initiée en septembre dernier, la date du 5 décembre a pris une ampleur immense au cours des derniers mois. Fruit de la puissante pression à la base des travailleurs de la RATP qui ont mené une journée de grève historique le 13 septembre, paralysant Paris, cette échéance prévue près d’un mois et demi à l’avance avait à l’époque été perçue par certains comme une manœuvre bureaucratique pour différer la mobilisation.

Pourtant, c’était sans compter l’immense colère dans l’ensemble du pays et des secteurs du monde du travail. La pression des salariés a en effet permis une jonction progressive d’un très grand nombre d’organisations syndicales et de collectifs, jusqu’à faire de la date du 5 décembre une journée historique qui pourrait initier un mouvement d’ampleur.

Après le ralliement précoce à la reconductible de secteurs d’avant-garde tels que les cheminots de SUD Rail, les UD CGT combatives des Bouches-du-Rhône ou de Seine Maritime ou encore la Fédération CGT des Services Publics, affirmant que les « journées d’action isolées [...] ne correspondent plus aux attentes des militants et des agents », les secteurs appelant à la date n’ont cessé de s’accumuler.

Mi-octobre, cette mobilisation de secteurs combatifs conduisait les fédérations CGT, FO, FSU et Solidaires à appeler à une journée de grève interpro le 5 décembre, sans prendre position en faveur de la reconductible. De leurs côtés, divers secteurs ont rejoint la grève en s’exprimant en faveur de la grève reconductible, y compris du côté du privé, à l’image de la Fédération Nationale des Industries Chimiques (FNIC) de la CGT qui a appelé à la grève « à partir du 5 décembre », expliquant que « les syndicats de la branche Pétrole envisagent la possibilité d’une grève reconductible à partir du 5 décembre. » Quelques jours plus tard, la FNME-CGT (énergie) s’y mettait également en évoquant là encore la reconductible.

En lutte depuis le début de l’année contre la réforme du bac, de nombreux professeurs ont appelé à rejoindre le 5 décembre. Si les syndicats comme le SNES ou la FSU ont appelé à rejoindre la date, les Stylos rouges s’en sont également emparés. Signe de leur radicalité qui s’était traduite en début d’année par des occupations de lycées pour dénoncer la réforme du bac, les profs se sont très vite liés aux secteurs les plus dynamiques comme la RATP et la SNCF. On a ainsi pu voir des cheminots participer à des heures d’information syndicale (HIS) comme au Collège Roger Martin du Gard, qui a par la suite appelé à la grève illimitée. D’après les chiffres publiés, l’Education Nationale devrait être en grève à 55% demain, et à près de 70% pour les professeurs des écoles.

Les hospitaliers, en lutte pour des moyens à la hauteur de la crise que connaissent leurs services à commencer par les Urgences, ont de même fini, après quelques hésitations, par rejoindre le mouvement. Alors même que le gouvernement tentait la semaine dernière de déminer ce secteur très tendu en proposant un plan de 1,5 milliards d’euros, l’Inter-Urgences a confirmé cette décision dans un communiqué publié le 29 novembre : « Face au degré d’urgence, face à la surdité du gouvernement, face au manque d’action concrète, les paramédicaux du CIU ont voté : le 5/12 nous coagulerons ! ».

Certaines des jonctions au 5 décembre se sont faites, du côté des syndicats, sur des bases explicitement corporatistes, visant principalement à obtenir le maintien d’acquis sociaux propres aux secteurs concernés. Pourtant, en déduire que le mouvement serait corporatiste serait ignorer l’immense pression qui s’exerce à la base sur les directions syndicales, et qui est d’une toute autre nature. Si le gouvernement a cherché à jouer sur certains discours pour fustiger une grève de privilégiés, les mouvements de grèves spontanées à la SNCF dans le cadre du droit de retrait ou au Technicentre de Châtillon, ainsi que les discours portés par de nombreux salariés ont démontré l’immense radicalité à la base, qui déborde largement le cadre catégoriel.

Une dynamique d’ailleurs ressentie par une grande partie de la population, puisque d’après un sondage BFM TV – ELABE dévoilé hier, 43% de la population voit dans le 5 décembre « une mobilisation d’opposition à la politique d’E. Macron et du gouvernement », 29% « une mobilisation contre la réforme des retraites » et seulement 27% « une mobilisation pour défendre les régimes spéciaux », et qui explique que la mobilisation déborde les secteurs du monde du travail concernés par les régimes spéciaux, autant que le monde du travail lui-même.

Une grève qui déborde le cadre des secteurs du public

Pousser par cette dynamique plus générale, des secteurs du privé ont en effet rejoint la mobilisation à l’image de la fédération CGT Commerce et Services, de la CGT Carrefour, des fédérations FO-CGT-Solidaires du transport ou encore des principaux syndicats d’Air France. De son côté, la CGT Renault a appelé au 5 décembre « avec l’objectif de poursuivre » au-delà.

Mais, d’autres entreprises moins visibles et au profil différent ont également fait savoir qu’elles seraient de la partie, à l’image de Pizzorno Environnement qui gère les déchets à Lyon et sera de la partie comme de nombreuses autres régies privées de la gestion des déchets. Evoquant la dynamique dans le privé L’Expansion décrit une dynamique de fond : « "On a reçu plus de 1000 appels à la grève dans le secteur privé et ce, dans des domaines totalement différents les uns des autres", affirme David Gistau, secrétaire confédéral de la CGT à L’Express. Parmi ceux qui ont déjà annoncé leur mobilisation : l’agroalimentaire avec plus de 300 appels à la grève, chez Carambar, Perrier, Haribo par exemple. Le secteur de la métallurgie a aussi répondu présent avec 200 appels, tout comme le transport privé dont les chauffeurs routiers et le secteur du commerce avec Carrefour, Géant ou Casino. »

Et de compléter : « Selon David Gistau, si le phénomène est rare par son ampleur, il l’est aussi par la diversité des profils des travailleurs qui viennent, pour certains de petites et moyennes entreprises (PME) voire de très petites entreprises (TPE). C’est en effet dans ces sociétés que faire grève soulève le plus de difficultés. Plus de pression, pas de syndicats présents, un lien plus direct avec sa hiérarchie... cesser son activité peut se révéler préjudiciable. »

Une dynamique exceptionnelle qu’il semble difficile de déconnecter du contexte dans lequel elle s’inscrit. Près d’un an après la journée historique du 1er décembre 2018, le mouvement des Gilets jaunes semble en effet continuer d’infuser dans l’ensemble de la société et explique en partie – de l’aveu même de nombreux salariés, par exemple à la RATP – l’immense combativité des travailleurs, autant que leur tendance à déborder le cadre étroit de la lutte contre la réforme.

Observant une tendance à la « gilet-jaunisation » du mouvement ouvrier, Juan Chingo note que si un tel processus « a commencé à impacter des secteurs du prolétariat ayant un positionnement stratégique central, à l’instar des cheminots, générant par ailleurs une surprenante et enthousiasmante reprise de confiance en leurs propres forces, après la défaite de l’an passé, si ce processus touche également, avec d’autres modalités, les travailleurs de la santé et notamment dans les services d’urgences, mais aussi les Ehpad, rien n’empêche qu’une telle tendance ne s’étende aux principales concentrations de salariés du secteur privé où la souffrance au travail, de même que la surexploitation des intérimaires, génèrent une accumulation de colère qui pourrait exploser de façon violente et inattendue dans le contexte actuel. »
Or à cette tendance diffuse qui impacte le mouvement ouvrier et pourrait stimuler la combativité du privé, il faut ajouter l’entrée en scène le 5 décembre des Gilets jaunes eux-mêmes, ainsi que d’autres secteurs qui pourraient contribuer à dynamiser la lutte.

Gilets jaunes, lycéens, écolos, étudiants : des secteurs en lutte à partir du 5

Outre le mouvement ouvrier organisé, les Gilets jaunes seront mobilisés à partir du 5 décembre. Le 3 novembre dernier, l’Assemblée des Assemblées réunie à Montpellier appelait à rejoindre la date. Avant cet appel, l’idée que le 5 décembre pouvait constituer une nouvelle étape dans le combat mené par le mouvement contre la précarité, pour une vie digne, pour une véritable démocratie a germé chez de nombreux Gilets jaunes et sur de nombreux groupes la date est discutée, la dynamique suivie attentivement. Ainsi, des figures importantes du mouvement ont appelé à se mobiliser le 5 décembre « et les jours d’après ». La Préfecture l’a d’ailleurs bien compris puisqu’elle a interdit l’accès aux Champs-Elysées pour les Gilets jaunes ce 5 décembre.

Du côté de la jeunesse, la perspective d’un mouvement étudiant massif contre la précarité qui se joindrait à la lutte contre la réforme des retraites semble pour l’instant compromise. Pour autant, chez les étudiants le soutien à la mobilisation du 5 semble massif. Ainsi, toutes les Assemblées Générales ont voté le soutien à la date du 5 décembre et la nécessité de participer au mouvement. En outre, à la veille de la première journée de grève, plusieurs lieux d’études ont voté l’occupation comme à Toulouse au Mirail et à Sciences Po, ou à Sciences Po Bordeaux. Une évolution que les grévistes suivent de près, comme l’indique le fait que des travailleurs de la RATP et de la SNCF se soient rendus dans les AGs de différentes facs pour appeler les étudiants à les rejoindre.

Du côté de la jeunesse, trois autres secteurs pourraient dynamiser le 5 décembre.

Depuis la rentrée, les lycées semblent en effet parcourus par un vent de révolte qui s’est exprimé au travers de mobilisations et de blocages spontanés en réponse à la réforme du bac et à la tension palpable dans les établissements.. La semaine dernière de nombreuses explosions ont eu lieu sur les lycées, auxquelles l’Etat a répondu par une violente répression comme à Massy où la police a tiré au LBD. La colère accumulée pourrait bien exploser le 5 décembre, à l’image des mobilisations qui avaient éclaté sur de nombreux lycées au moment du mouvement des Gilets jaunes. Hier à Paris, 12 lycées ont ainsi été bloqués, et une manifestation réunissant près de 300 lycéens a parcouru la capitale, malgré la forte répression qu’ont subi les lycéens.

Ensuite, les jeunes écolos pourraient eux aussi trouver dans le 5 décembre une occasion de se faire entendre. Alors que la journée du 29 a été l’occasion d’une nouvelle journée de manifestations et d’action en France, différents collectifs tels que Youth for Climate Paris ou Désobeissance Ecolo appellent à participer aux mobilisations à partir du 5 décembre et pourraient bien être rejoints par de nombreux jeunes qui comprennent le lien entre lutte contre les offensives néolibérales du gouvernement et lutte pour la défense de la planète. A Toulouse, c’est Extinction Rebellion qui appelle à manifester expliquant : « Extinction Rebellion est un mouvement de désobéissance civile. A ce titre, nous apportons tout notre soutien à la grève du 5 décembre. La grève illimitée est en effet l’un des moyens d’action les plus efficaces pour ralentir notre économie et nous donner l’opportunité de sortir la tête de cet impératif productiviste. »

Enfin, c’est du côté du mouvement des femmes qu’une dynamique pourrait exister. Le 23 novembre dernier, 150 000 personnes ont manifesté en France contre les violences de genre, avec un nombre très importants de jeunes voire très jeunes femmes. A Paris un pôle féministe sera organisé avec le cortège de jeunesse. Un tel pôle a été décidé initialement dans le cadre des assemblées d’On arrête toutes puis voté dans les assemblées générales étudiantes de Nanterre et de Paris Diderot. Plusieurs collectifs féministes ont appelé à se joindre à ce pôle comme le collectif Du Pain et des Roses, Alerta Feminista, ou encore le Collectif Féministes Révolutionnaires.

Développer l’auto-organisation pour faire du 5 décembre le début d’un grand mouvement

Si de nombreux secteurs se préparent à la grève, de nombreux défis se posent à quelques jours du 5 décembre pour que le mouvement puisse réellement vaincre.

Au premier rang de ceux-ci on trouve la question de la reconduction effective de la grève. Cet aspect apparaît en effet comme le plus déterminant dans le rapport de force que le mouvement pourrait construire contre le gouvernement. Comme le rappelait Daniela Cobet en 2016 : « En 2010, lors du mouvement contre la réforme des retraites, ce n’est pas l’accumulation de journées d’action qui a le plus mis en difficulté Sarkozy et le Medef. Le moment où Sarkozy et le Medef ont le plus tremblé a été celui où cheminots et raffineurs se sont mis simultanément en grève reconductible, et où dans plusieurs secteurs se manifestaient des tendances à la généralisation de la grève. ».

Or, si la reconduction est centrale, elle est également soumise aux dangers d’une attitude corporatiste des directions syndicales qui pourraient s’engouffrer dans la brèche qu’a cherché à ouvrir le gouvernement pour des négociations bilatérales, notamment dans le cas des régimes spéciaux. Une stratégie visant clairement à diviser le mouvement et à dégager des leviers pour rompre l’unité des différents secteurs.

Dès lors, pour éviter une telle trahison et permettre à tous les secteurs mobilisés d’aller jusqu’au bout, une tâche centrale résidera dans l’auto-organisation des luttes à la base, au travers par exemple de comités de grève ou d’assemblées générales dans les lieux d’études, et la coordination entre ces organes. Une telle dynamique est la condition pour assurer que le mouvement perdure autour d’une stratégie dirigée au quotidien par tous ceux qui luttent, et ainsi éviter toute forme de canalisation d’un mouvement dont l’ampleur pourrait être historique.




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