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Notre classe

Leur crise, nos morts

Quand "ceux qui ne sont rien" font tourner la société au péril de leur vies. Hommage à nos frères et soeurs de classe

Alors que les médias dominants et l’ensemble de la classe politique ont pleuré la perte de Patrick Devedjian, député Les Républicains et ancien militant d’extrême-droite, rares sont les voix qui célèbrent ceux qui affrontent le virus chaque jour, soignent les malades et font tourner la société, parfois au péril de leur vie. Pourtant, rien qu’aujourd’hui on compte 833 décès, dont 605 à l’hôpital. En plein pic de l’épidémie, il est temps d’arrêter de compter nos morts.

lundi 6 avril

Crédit Photo / AFP

Parmi les 8900 victimes de l’épidémie, nombre d’entre elles appartiennent à ces « lignes de front » de la guerre contre l’épidémie. A la première ligne tout d’abord, celle du personnel hospitalier. Plusieurs milliers de soignants ont été contaminés, une partie est en réanimation, six médecins sont morts et des infirmiers ont aussi été emportés : un gynécologue-obstétricien de 66 ans et un généraliste de 70 ans, tous deux dans le Haut-Rhin, deux généralistes de 60 ans et 68 ans en Moselle et en Haute-Saône, un infirmier en psychiatrie de 44 ans et bien d’autres. Tous sont victimes du manque de moyens alloués aux hôpitaux et de l’absence de protections qui font qu’aujourd’hui, soigner les patients peut couter la vie. Il aura donc fallu une crise sanitaire mondiale et des dizaines de morts pour que ceux qui parlaient de « pleurniche hospitalière » finissent par dire « merci » aux soignants qui sauvent des vies, parfois au prix de la leur.

Et puis, il y a la deuxième ligne, celle constituée de travailleurs et de travailleuses sur lesquels reposent le maintien de la production dans différents secteurs nécessaires à la vie de la population, en particulier dans l’alimentaire et les transports. Après Aïcha Issadounène et Alain Siekappen, la CGT Commerce et services pleure une troisième victime, salarié du Carrefour de Vercy 2 de Charenton. Agé de 45 ans, Géraud « vivait seul et a été retrouvé mort chez lui ». « Il y a des morts et notre rôle n’est pas de les compter » dénonce Amar Lagha, secrétaire général du bureau fédéral de la CGT Commerce et Services. En effet, depuis le début de l’épidémie, les travailleurs de la grande distribution travaillent sans masques et sans gel dans des magasins bondés pendant que la direction, confinée, travaille depuis chez elle. Dans le secteur, trois autres personnes sont décédées et l’organisation appelle à la grève pour sauver des vies

Les travailleurs des transports sont également très exposés. Alors que la SNCF recense 157 contaminations avérées (bien inférieur au chiffre réel, la majorité des travailleurs n’étant pas testés malgré leur exposition importante au virus), la RATP connaît le décès d’un deuxième agent. Après George Merlot, Cyril Boulanger a succombé au virus dimanche 5 avril. Une fois encore, il s’agit de victimes de la politique criminelle de la direction qui fait rouler des bus surchargés pour emmener au travail des milliers de salariés sur un réseau réduit : pas de désinfection, pas de masques et la simple consigne de rentrer par la porte arrière du bus. Une inconséquence organisée puisqu’elle est appuyée par les menaces du gouvernement qui, par la voix de Muriel Pénicaud, prétendait que l’usage du droit de retrait dans ce contexte était abusif.

Viennent enfin ceux que l’on fait travailler pour construire des rivets d’avion, des portières de voitures ou livrer de l’électro-ménager depuis des entrepôts géants. Dans les usines non essentielles, on vient au boulot « la boule au ventre » car il est impossible d’y respecter les gestes barrières et les distances de sécurité. Des milliers d’ouvriers, dont plusieurs infectés, doivent travailler côte à côte, au risque de tomber malade ou de contaminer ses proches. A l’usine Renault Cléon par exemple, plus de 98 ouvriers présentent des symptômes et un salarié de 56 ans est mort il y a plus d’une semaine. Pour se défendre et se protéger, beaucoup de salariés de l’aéronautique, de la livraison, de chez Amazon ou de l’automobile ont exercé leur droit de retrait et obtenu la fermeture de leur usines.

Trois semaines après le début du confinement et malgré le pic de l’épidémie, le patronat cherche à les rouvrir à marche forcée. Appels à l’union sacrée et au soutien de la production nationale face à la crise, gestes de communication par lesquels certaines grandes entreprises reversent une part minuscule des masques qu’ils utilisent pour leur salariés à des soignants : tout est bon pour occulter la réalité d’un confinement à deux vitesses. Ainsi, Jean-Paul Cognet, délégué CGT chez Michelin dénonce l’hypocrisie : "on n’a pas le droit de rester plus d’une heure en dehors de chez soi mais on a le droit d’être à l’usine pendant 8 heures pour fabriquer des pneus ! C’est incohérent". Plus encore, « On est volontaires pour travailler pour la santé de tous, pas pour produire des moteurs » affirme Pascal Le Manach, militant CGT chez Renault-Cléon.

Autrement dit, s’il est possible dans certains secteurs de réorganiser la production au service de la résolution de la crise, il est hors de question que des milliers de travailleurs soient envoyés au charbon pour maintenir les profits du patronat. Pour ne plus compter nos morts, il est urgent que cessent les productions non essentielles et que ceux qui continuent de faire tourner la société soient protégés. Force est de reconnaitre que "ceux qui n’étaient rien" hier, sont aujourd’hui devenus tout. C’est aussi le sens de l’appel à la grève "pour sauver des vies" de la CGT Commerce et services.




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