Politique du Bulldozer

Quand le PCF chassait les immigrés à Vitry et Montigny

David Labica

Quand le PCF chassait les immigrés à Vitry et Montigny

David Labica

Au début des années 1980, le PCF se signale par deux affaires qui le mettent en cause dans des faits de violences contre des immigrés : l’attaque au bulldozer d’un foyer d’immigrés maliens à Vitry-sur-Seine et une manifestation contre un immigré marocain soupçonné de trafic de drogue à Montigny-lès-Cormeilles. Le parti des ouvriers cédait ainsi au racisme patronal.

Vitry : attaque au Bulldozer d’un foyer d’immigrés par le PCF

Mercredi 24 décembre 1980, veille de Noël, une cinquantaine de personnes débarquent dans le foyer qui accueille 318 immigrés maliens à Vitry-sur-Seine depuis le dimanche 21 décembre après-midi. En quelques minutes, les cinquante manifestants venus protester contre l’arrivée des ces immigrés dans leur commune coupent les canaux d’accès à l’eau et au gaz dans le bâtiment, arrachent les fils électriques et défoncent les escaliers de l’entrée avec un bulldozer avant de déverser de la terre devant les entrées. Les issues sont murées dans la foulée. Le maire de la ville, Paul Mercieca, élu PCF depuis 1977, serait à l’origine, avec d’autres militants du PCF, de cette attaque d’une violence digne de l’extrême droite.

Très vite, l’affaire fait grand bruit dans la presse et la télévision et révèle un conflit entre la mairie communiste et l’association chargée d’accueillir les immigrés. Cette dernière, l’Adef, détient un bail sur le foyer et vient de réaliser 3 millions de francs de travaux pour le remettre en état. Elle fait s’installer les émigrés venus du Mali dans la ville de Vitry-sur-Seine parce que le foyer où elle les accueille à Saint-Maur est trop vétuste. Mais, le maire de Vitry, Paul Mercieca, voit dans ce geste une double provocation : d’une part, la ville de Saint-Maur et son maire giscardien voudraient se débarrasser des immigrés pour les confier à une mairie PCF et l’Adef ne voudrait pas laisser ce foyer à de « jeunes travailleurs français ». On serait là en pleine lutte des classes des riches bourgeois contre les pauvres ouvriers et en pleine injustice envers les travailleurs français d’après le maire PCF de Vitry-sur-Seine.

Très rapidement, Paul Mercieca dément toute implication dans ce « commando », mais ne condamne pas les violences commises. Sa ligne de défense est de refuser que Vitry devienne un « gigantesque ghetto à immigrés ». Retournant l’accusation qu’on lui fait, il fait afficher dans sa commune un écriteau où l’on peut voir inscrit : « Non au coup de force raciste du maire de Saint-Maur, du préfet et de l’Adef ». Or, le maire de Saint-Maur n’est pas à l’origine de ce transfert des maliens et l’Adef possède tout latitude pour investir ses locaux comme bon lui semble. Cette affaire fait grand bruit et s’inscrit dans une volonté du PCF à l’époque de limiter l’implantation des immigrés dans les villes de banlieue qu’ils dirigent.

Montigny-lès-Cormeilles : Robert Hue veut « expulser la drogue »

L’année suivante, en 1981, quelques semaines après l’affaire de Vitry qui mettait en lumière comment le PCF dénonçait la « politique de l’immigration », à Montigny-lès-Cormeilles, Robert Hue, alors maire de la ville, se lance dans une chasse à la drogue et aux immigrés. L’élu appelle, en effet, à l’aide d’un tract siglé PCF à « expulser la drogue » de la cité de l’espérance, cachant leur rhétorique anti-immigrés derrière un pseudo combat contre la drogue et, et cite nommément un ouvrier marocain accusé de dealer, sans aucune preuve.

Le maire organise une manifestation avec quelques militants et habitants de la ville sous les fenêtres de la famille marocaine immigrée désignée à la vindicte populaire comme responsable du trafic de drogue qui sévit dans la commune. Un conseiller municipal, Patrick Thomas, dénonce une « machination » lancée à des fins de « propagande électorale » de la part du maire PCF et de certains élus.

L’affaire illustre la manière dont le PCF entend s’en prendre au « problème de l’immigration » dans les banlieues et les méthodes qu’il emploie à cette fin. Se défendant de tout racisme, Robert Hue adopte comme ligne de défense de poser le problème de la drogue. C’est cette même rengaine que le secrétaire général du parti et le comité central du PCF adoptent à propos de l’affaire de Montigny-lès-Cormeilles. Quelques semaines plus tard, Georges Marchais fera un discours dans cette même ville pour apporter son soutient à Robert Hue.

Marchais à la rescousse : « le problème de l’immigration »

Loin d’être des faits isolés ou des initiatives personnelles qui ne refléteraient pas la ligne du PCF, les affaires de Vitry-sur-Seine et de Montigny-lès-Cormeilles témoignent de l’orientation du PCF sur les questions des immigrés au tournant des années 1980. Dans une lettre adressée au recteur de la mosquée de Paris en réponse à ses prises de positions à propos de l’attaque du foyer de maliens à Vitry-sur-Seine, Marchais affirme son soutien total à Paul Mercieca en s’appuyant sur deux arguments : le combat contre le capitalisme passe par le refus de l’immigration et l’immigration pèse trop lourd sur les mairies et nuit aux français.

Dans sa lettre ouverte au recteur de la mosquée de Paris, Marchais écrit ainsi : « Je vous le déclare nettement : oui, la vérité des faits me conduit à approuver, sans réserve, la riposte de mon ami Paul Mercieca (…). Plus généralement, j’approuve son refus de laisser s’accroître, dans sa commune, le nombre, déjà élevé, de travailleurs immigrés (…). La présence en France de près de quatre millions et demi de travailleurs immigrés fait que la poursuite de l’immigration pose aujourd’hui de graves problèmes (…). C’est pourquoi nous disons : il faut arrêter l’immigration, sous peine de jeter de nouveaux travailleurs au chômage (…). Je précise bien : il faut stopper l’immigration officielle et clandestine ». Cette affirmation se fait au nom du combat contre l’impérialisme et le capitalisme qui chasse les immigrés de leur pays en raison des inégalités de richesses qui sont engendrées par ce système économique. Marchais se félicite ainsi de ne pas porter atteinte à son « idéal communiste » qui se traduit dans les faits par une violence extrême contre des immigrés venus s’installer dans une mairie communiste. Sur la base d’arguments similaires, le Front national, en la personne de Bertrand Dutheil de La Rochère, conseillé de Marine Le Pen sur les thèmes de la République et de la laïcité, affirmait en 2015 que « en son temps, Georges Marchais a (…) dénoncé, dès la fin des années 1970, les conséquences de l’immigration de masse sur les salaires et la protection sociale ». Le FN, voulant se donner l’image d’un parti proche des ouvriers, cherchait ainsi un alibi chez Marchais pour justifier sa xénophobie.

Dans la même veine, selon Marchais, il faut bien se rendre à l’évidence, que dans les banlieues « se trouvent entassés dans ce qu’il faut bien appeler des ghettos, des travailleurs et des familles aux traditions, aux langues, aux façons de vivre différentes. Cela crée des tensions, et parfois des heurts entre immigrés de divers pays. Cela rend difficile leurs relations avec les Français ». Difficile de cohabiter, en effet, quand le comité d’accueil coupe le chauffage en plein hiver et défonce les escaliers avec un bulldozer. Les mairies ne peuvent donc accepter d’accueillir davantage d’immigrés puisque « les HLM font cruellement défaut et de nombreuses familles françaises ne peuvent y accéder. Les charges d’aide sociale nécessaires pour les familles immigrées plongées dans la misère deviennent insupportables pour les budgets des communes ». Derrière cette rhétorique, Marchais avalise la ligne définie par le Parti qui consistait à s’opposer à la concentration des immigrés dans les mairies communistes de la banlieue parisienne à des fins électoralistes.

Quelques temps après, son discours de Montigny-lès-Cormeilles, le secrétaire général du PCF en remet une couche dans un discours qui est sans ambiguïté sur la ligne adoptée : « Nous posons le problème de l’immigration, ce serait pour favoriser le racisme ; nous menons la lutte contre la drogue, ce serait parce que nous ne voulons pas combattre l’alcoolisme prise par notre clientèle (…). Pour la jeunesse, je choisis l’étude, le sport, la lutte et non la drogue (…). Alors, comme l’autre jour un dirigeant socialiste, ils crient tous en chœur : « pétainisme ! » Quelle honte, quelle idée lamentable ces gens-la se font des travailleurs (…). Je le dis avec toute la force de mon indignation, de telles attaques ne déshonorent que leurs auteurs et ils ne méritent que le mépris ».

Alliant les thèmes des difficultés liées au logement dans les banlieues, de la drogue et de l’immigration, le PCF servait au début des années 1980 une soupe à l’arrière goût raciste avec un relent nationaliste certain. Tout en prétendant mener un guerre au patronat, le PCF en reprenait pourtant les mots d’ordre en opposant travailleurs français et immigrés dans les cités, allant à l’encontre de ses déclarations d’intentions sur l’unité de tous les travailleurs quelles que soient leurs origines. Le PCF se livrait alors aux mêmes exactions que l’extrême droite contre les immigrés.

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